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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 14:51
Sortir du fumier

C’est comme ça, ’savez…

Au Moyen Âge, quelque part dans la campagne anglaise, une petite orpheline survit en enfant sauvage, arrachant à la terre de quoi manger et se lovant dans les tas de fumier pour dormir sans mourir de froid. Jusqu’au matin où elle est tirée de son refuge puant par Jeanne la Pointue, la sage-femme du village. Qui la houspille et la chasse d’abord. Mais la fillette s’accroche, insiste, balbutie ce qu’elle possède de langage pour convaincre la Pointue qu’elle peut travailler dur en échange d'une écuelle et d’un abri qui ne pue pas. Le marché se conclut et l’enfant, ainsi, améliore un peu ses conditions d’existence. La Pointue l’exploite sans lui témoigner aucune affection, et ne l’appelle jamais autrement que Cafard-Fumier; elle ne s’efforce même pas de l’instruire dans son art. Toujours elle la traîne à sa suite pour porter seaux et ustensiles mais, au seuil des maisons où elle doit officier, elle ferme invariablement la porte au nez de l’enfant. Celle-ci pourtant se débrouille pour épier ce qui se passe, apprend seule à reconnaître les plantes et les vertus de chacune… de sorte qu’un jour, armée de sa seule volonté de soulager une souffrance, elle aide une villageoise à accoucher. Peu à peu, Cafard-Fumier devient "Alice" – un prénom qu’elle a attrapé au vol. Puis, enfin, au terme d’un long et difficultueux parcours, elle obtient non pas la science mais le droit d’apprendre, de devenir véritablement l’apprentie sage-femme.

Voici brièvement résumée l’histoire que, seule en scène, Nathalie Bécue nous raconte pendant plus d’une heure. Présentée comme une variation sur le thème de la transmission d’un savoir, d’une science – ici la maïeutique, et tout ce qu’elle implique en matière de connaissance des simples – elle m’apparaît plutôt comme l’histoire d’un combat. D’abord parce que la fillette doit lutter contre d’incessantes brimades et qu'elle s'acquiert l'estime de tous – sauf de sa maîtresse – en répondant à celles-ci par le don, par l’offrande du peu qu’elle a. Et puis on ne lui transmet rien, à la petite Cafard-Fumier: ce qu’elle emmagasine dans sa mémoire, elle le vole, en observant à la dérobée derrière les fenêtres closes, en écoutant aux portes, en espionnant cachée dans les buissons… Ce n’est qu’une fois en possession de ce savoir rudimentaire, pris de force, et après avoir donné moult preuves de sa générosité, qu’elle sera reconnue digne de recevoir un enseignement; la lecture d’abord, puis celui de la Pointue. La sage-femme le lui signifie en lui ouvrant sa porte, à la toute fin de la pièce… Bien qu’elle répète souvent au cours de son histoire C’est comme ça, ’savez… on voit bien que Cafard-Fumier/Alice n'est pas une résignée.

Une table, un pichet et un bol, une chaise, une sorte de baquet en bois fermé par un couvercle, et elle portant une chemise, une robe sans manche et un tablier: le décor dépouillé suggère plus qu’il n’imite, le costume évoque un certain Moyen Âge rural, probablement à mi-chemin entre conformité historique et représentation rêvée d’aujourd’hui… L’univers déployé sur le plateau, ni purement symbolique ni banalement figuratif – tout au plus y a-t-il deux petites étincelles réalistes: une pomme que la comédienne prend le temps d’éplucher pis de croquer, et un gros livre à reliure de cuir qu’elle compulse lorsque vient pour Alice le moment d’apprendre à lire… on appréciera la portée signifiante de ces deux matérialisations: la saveur du fruit et le goût des mots – fournit juste ce qu’il faut de signes pour que l’imaginaire puisse s’envoler sans se désarrimer tout à fait des détails concrets. Et, ainsi allumé, il s’embrase comme un feu de joie grâce à l’époustouflante interprétation de la comédienne… De sa voix merveilleusement modulée, de son visage mobile dont elle fait le réceptacle de toutes les émotions, exprimées avec autant de force que de subtilité, de ses yeux aux éclats changeants, tantôt sombres tantôt irradiant une intense lumière, de tout son corps qu’elle anime de postures et de gestes aussi évocateurs que ceux d’un mime, Nathalie Bécue, non contente d’incarner les différents personnages au fur et à mesure que Cafard-Fumier les croise, leur parle ou les côtoie plus longuement, suscite physiquement, chez le spectateur, les multiples sensations évoquées par le texte – senteurs, bruits, textures, saveurs… Avec elle on est au marché, dans les friches en train de ramasser des brassées d’herbes, auprès des parturientes en douleur… Comme elle on sent contre soi le petit corps du chat sauvé de la noyade, passer dans ses cheveux le peigne dont elle se sert, elle, pour la première fois…

Je n’avais pas prévu d’aller voir L’Apprentie sage-femme, non par prévention théâtrale car Jean-Paul Tribout m’en avait dit le plus grand bien, mais pour d’obscures raisons névrotiques découlant des rapports tortueux qui me lient à la féminité, à la procréation. C’était compter sans l’insistance de festivalières enthousiastes qui avaient déjà vu le spectacle et avaient, sans hésiter, repris un billet à Sarlat: "Il faut absolument que tu viennes"!" me dit-on le matin… Trois voix, pleines de la même force de conviction: c’est à elles que je dois d’avoir été à Sainte-Claire le soir, et je leur en suis infiniment reconnaissante. Au-delà de ses immenses qualités théâtrales, ce spectacle m’a, le temps de la représentation, réconciliée avec cette insupportable loi qui fait des vivants des "êtres-pour-la-mort"; réconciliation certes éphémère mais néanmoins balsamique.

Détour vers les sources

L’Apprentie sage-femme est, à l’origine, un roman destiné aux jeunes lecteurs écrit par une éminente médiéviste américaine, Karen Cushman. Publié en français par L’École des loisirs, il est aujourd’hui épuisé. C’est en l’empruntant à l’une de ses filles que Nathalie Bécue est tombée sous le charme de ce texte, au point d’avoir envie d’en faire un spectacle. Sa première idée avait été de monter une pièce à plusieurs comédiens, avec des musiciens – pour elle, le théâtre ne se conçoit que collectivement; le "faire ensemble" en est le fondement même. Malheureusement, cela ne fonctionnait pas: sous cette forme, la focalisation narrative disparaît – bien que rédigé à la troisième personne, le récit adopte le point de vue de la fillette – or celle-ci est essentielle pour la signifiance de l’histoire. Elle s’est donc résolue à interpréter en solo le texte, tel que remanié par Philippe Crubezy, dont le travail a sans aucun doute été fort complexe. Outre l’adaptation du récit romanesque à la profération scénique – l’on imagine quel a été son effort d’écriture à cet égard quand on entend la justesse de la parole restituée, un parler rural, rugueux, aux voyelles fermées, aux syllabes escamotées et modulée en fonction des personnages qui, par la bouche de la narratrice, la profèrent; la parole de la fillette en particulier a été littéralement ciselée, qui évolue en même temps qu’elle: d’abord fruste, limitée à des mots isolés, mal articulés, quand elle émerge de son tas de fumier, elle se constitue progressivement en phrases de plus en plus élaborées, puis enfin en énoncés construits au fur et à mesure que Cafard-Fumier se construit en tant que sujet, devient Alice et parvient à dire "je" – il lui a aussi fallu veiller à améliorer la traduction, paraît-il assez hâtive, et à contrôler avec soin la transposition en français de tous les détails, extrêmement précis, concernant les habitudes, le mode de vie, les recettes à base de plantes, etc.
À l’évidence, cette adaptation a, en elle-même, une véritable valeur littéraire; elle est pourtant inédite. Et la traduction d’origine est épuisée… N’y aurait-il pas là d’intéressantes pistes éditoriales à exploiter, qu’ouvre grandes le succès du spectacle?

On reconnaît, dans le schéma initiatique dessiné par les "aventures" vécues par Cafard-Fumier/Alice, dans le compagnonnage du chaton qu’elle a sauvé de la noyade, dans la fin heureuse de l’histoire… des traits typiques de la littérature jeunesse, à vocation plus ou moins édifiante. Cette dimension, qui pourrait être pesante, disparaît dans l’objet théâtral que ce roman est devenu tant l’interprétation de Nathalie Bécue, l’adaptation, et la mise en scène sont remarquables. Les richesses symboliques et documentaires du texte demeurent sensibles, et audibles les ciselures d’écriture dans la parole proférée, mais l’on retient surtout la performance de la comédienne qui, pendant plus d’une heure, porte le récit et transmet, outre l’histoire, tout un univers sensuel et dense où palpitent les émotions, dans lequel elle fait vivre tour à tour les personnages avec une infinie sensibilité et une "force de trait" toujours juste, allant de l’esquisse fugace tracée le temps d’une saynète au portrait vivant qui évolue et se modifie au gré des expériences. Elle a littéralement emporté le public de Sainte-Claire qui, à peine le spectacle fini, s’est levé pour l’applaudir en laissant fuser maints chaleureux "bravos". Une ovation à la mesure de ce qu’elle nous a offert, et dans le sillage de laquelle le bouche à oreille, je n’en doute pas, continuera de marcher grand train.

L'Apprentie sage-femme

D’après un roman de Karen Cushman, adapté par Philippe Crubezy.
Mise en scène:
Félix Prader
Interprétation:
Nathalie Bécue
Création lumière:
Cyril Hames
Durée:
1 h 15

Représentation donnée le lundi 29 juillet à l’abbaye Sainte-Claire.

NB – Pour connaître les dates à venir du spectacle, consultez sa page sur le site du tourneur, En Votre compagnie.

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