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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 12:09
Retour en arrière...

Il me reste de mes années universitaires toute une collection de livres que j’ai conservés avec soin. Non pas comme des souvenirs de voyage, pour garder par-devers moi quelque parcelle d’un moment heureux, mais plutôt comme des sources auxquelles je voulais être certaine de pouvoir revenir – comme si, ce faisant, je me réservais la possibilité de reprendre ce qu’à l’époque j’avais laissé en suspens ("on ne sait jamais…", "au cas où…"). Oh certes, ma naïveté n’est jamais allée, même à 20 ans où d’ordinaire on croit que le monde est à soi, jusqu’à feindre d’ignorer que les rendez-vous manqués le sont en principe définitivement ; mais il m’a toujours semblé que l’on pouvait à tout moment remailler les points tombés d’une existence, quitte à tricoter un nouveau motif, sans aucun rapport avec celui que l’on avait laissé bancal.

Je sais aujourd’hui que, dans une certaine mesure, j’ai raté mon cursus universitaire même si, sur le papier, j’ai "obtenu mes diplômes": je sais que, intérieurement, je n’étais pas assez pleinement présente à ce qui m’était dispensé. Je crois surtout – cela ne m’apparaît qu’aujourd’hui, avec trente années de recul! – qu’à l’âge où je me suis trouvée en situation de fréquenter la fac, je n’avais ni l’appétit de découverte qui m’anime maintenant, ni les outils intellectuels voulus pour profiter de ce temps où, jeune fille privilégiée n’ayant à se préoccuper d’aucun problème matériel quel qu’il fût, j’aurais pu être tout à mes études, et aux à-côtés culturels qui les nourrissent. En d’autres termes, j’étais trop inculte, à 20 ans, et trop dépourvue de la curiosité qui m’eût permis de compenser ces lacunes culturelles, pour être véritablement – je veux dire "en profondeur" – une étudiante en lettres modernes. Ainsi ai-je très souvent été confrontée, alors, à des livres fondamentaux dont je ne comprenais pas un traître mot – je me souviens par exemple de mon désarroi face au Degré zéro de l’écriture: la prose de Roland Barthes me demeurait résolument hermétique, et ce livre était présenté comme fondamental, un de ces textes de base dont aucun étudiant ne saurait faire l’économie…

Au lieu de me débarrasser, sitôt quittée la fac de lettres, de ces livres qui concrétisaient à mes yeux et de manière insupportable ma petitesse intellectuelle, je les ai gardés, en me disant que j’y reviendrais un jour et qu’alors je les comprendrais. Quant aux autres livres, lus totalement ou en partie, et dont j’ai bel et bien fait mon miel pendant mes années estudiantines, je les ai aussi gardés, comme des réserves de savoir dont je prévoyais que j’aurais toujours besoin. J’ai tenté de relire voici quelques années Le Degré zéro de l’écriture. J’y ai progressé un peu plus aisément, mais pas au point de pousser jusqu’au bout ma lecture. Il me faudra y revenir… En revanche, je viens d’achever Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, de Paul Veyne, que j'avais acheté en 1984, peu après sa sortie, sur les conseils d’un professeur qui enseignait non pas le latin ou le grec mais prodiguait, à l'intention des étudiants en licence non latinistes – ou qui comme moi avaient assez perdu leur latin pour se considérer comme tels – une "Initiation aux lettres et civilisation latines". Pas plus que Le Degré zéro de l’écriture je n’avais pu lire ce livre: la première page déjà était un obstacle. Aujourd’hui il m’a procuré un bonheur de lecture indicible.

Pourtant je n’ai, entre-temps, lu aucun des auteurs auxquels Paul Veyne se réfère – ni Pausanias, ni Thucydide, ni Hésiode… Je n’ai pas davantage approfondi mes connaissances en matière de culture antique – quoique… le livre que Farid Paya a écrit sur la tragédie grecque, et quelques spectacles de théâtre m’ont, indéniablement, beaucoup enrichie. Et sans que mon savoir se soit accru, ce livre m’est non seulement devenu accessible mais il m’a enchantée! C’est que son titre rend mal compte de son objet: à partir d’une réelle analyse des textes anciens et du témoignage qu’ils apportent des rapports qu’avaient les anciens Grecs avec leur mythologie et leurs dieux, c’est à un questionnement beaucoup plus vaste qu’invite Paul Veyne, sur l’histoire – qu’appelle-t-on l’histoire, comment l’étudie-t-on, que signifie "être historien " – et, plus largement, sur la notion de vérité. La construction du raisonnement est sans faille – il est cependant d’une extrême complexité tant sont nombreux les paradoxes, les contradictions apparentes, les apories qui surgissent et qu’il faut dépasser – et le style est admirable: beaucoup d’humour, des comparaisons et des métaphores magnifiques… Je ne m’attarderai pas sur les circonstances qui m’ont poussée à tirer cet essai de son coin de bibliothèque – un travail sur un texte à paraître sur lequel je ne dirai rien sinon que son fond m’a à bien des égards révoltée. Je voudrais juste citer quelques phrases – sur la relativité de la vérité, sur les niveaux de vérité, sur les variations affectant la notion d’histoire… – qui m’ont traversée comme autant d’éclairs de lumière et me projettent désormais vers des considérations inédites:

Un monde ne saurait être fictif par lui-même, mais seulement selon qu'on y croit ou pas; entre une réalité et une fiction, la différence n'est pas objective, n'est pas dans la chose même mais elle est en nous, selon que subjectivement nous y voyons ou non une fiction [...] Einstein est vrai, à nos yeux, en un certain programme de vérité, celui de la physique déductive et quantifiée [...] Le monde d'Alice, en son programme de féerie, se donne à nous comme aussi plausible, aussi vrai que le nôtre, aussi réel par rapport à lui-même [...] nous avons changé de sphère de vérité mais nous sommes toujours dans le vrai, ou dans son analogie (page 33).

La vérité n'a de constante que sa prétention à être et cette prétention n'est que formelle; son contenu de normes dépend des sociétés ou plutôt, dans la même société il y a plusieurs vérités qui, pour être différentes, sont aussi vraies les unes que les autres (page 98).

[...] "La vérité est que seule la vérité varie." [...] Imagination constituante? Ces mots ne désignent pas une faculté de la psychologie individuelle mais désignent le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes (il va sans dire qu'en un même siècle ces programmes peuvent se contredire d'un secteur d'activité à l'autre et ces contradictions sont le plus souvent ignorées) (page 127).

Je n'irai pas au-delà. Il y a d'ailleurs un certain seuil quantitatif à ne pas dépasser quand on cite quelqu'un d'autre et, à vouloir reprendre ici toutes les bribes que j'ai cochées au crayon, ou recopiées en abrégé sur un bout de papier, je serai vite en infraction... De toute façon, pareille compilation est au fond une entreprise stupide: retirer de la sorte des phrases de leur contexte revient à sortir un poisson hors de l'eau. Je les asphyxie, les prive de ce qui les rend vivantes et signifiantes: la coulée du texte dont elles prennent substance, qui est l'expression du flux de pensée de l'auteur (et ce par quoi elles m'ont paru lumineuses quand je les ai lues). Pourtant, que j'ai malgré tout eu envie de les choisir et de les écrire ici est en soi signifiant (encore un chemin de signes à défricher!).

Au fait...

La langue française utilise un mot identique, histoire, pour désigner un enchaînement de faits avérés – à peine une distinction se fait-elle par l’emploi, non systématique d'ailleurs, d’une majuscule initiale dans ce cas – et une mise en récit de faits, qu’elle relève ou non de la fiction. Qu’est-ce que cela exprime du rapport de cette langue, et de ceux qui la parlent, avec des objets ainsi confondus?


Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, Le Seuil, coll. "Des travaux", février 1983, 162 p. – à partir de 5,00 € d’occasion. L’ouvrage a été réédité en 1992, dans la collection "Points Essais" du même éditeur.

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