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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 14:42
Noirceur majuscule

Moi qui ne connais rien à l'histoire des rois d'Angleterre et qui, en outre, ne possède que peu l’œuvre de Shakespeare – à peine quelques pièces lues qui ne sont pas même les plus fameuses, au gré des opportunités théâtrales que je croise et dont la plupart sont d'ailleurs sarladaises – j'étais pourtant sûre de pouvoir entrer de plain pied dans la pièce en lisant le texte au préalable et ce en dépit de la nudité de l'édition que j'avais en main – ni préface ni introduction qui situe la pièce, pas la moindre note explicative qui rappelle les jalons historiques, pas même une vague chronologie shakespearienne, la traduction de François-Victor Hugo, et elle seule... Aussi ai-je un peu frémi en écoutant, le matin de la représentation, Jérémie Le Louët présenter son spectacle: j'apprenais que Richard III était le dernier volet d’une tétralogie, les premiers étant constitués par les trois parties de Henry VI. Ne sachant rien de cet "avant-récit" et ne pouvant m'appuyer sur aucun savoir historique, qu'allais-je donc comprendre des relations entre les personnages, de leurs motivations, de leurs actes? Fort peu de choses sans doute et, de plus, je risquais fort de ne rien apprécier d'une mise en scène bâtie sur tout ce savoir que je n'avais pas. Mais le metteur en scène, qui est aussi l'interprète du rôle-titre et dont je salue au passage l'éclat avec lequel il a parlé de son travail, de ses choix, et de Shakespeare, un éclat plamonais valant bien celui dont il a brillé sur scène, m'a donné matière à être un peu rassurée:

"Ce n’est pas grave si l’on ne comprend pas tout – qui a tué qui, quels sont les enjeux entre les Lancastre et les York… a-t-il expliqué en substance. Et pareil pour la mise en scène. De toute façon, il est impossible de tout capter en une seule vision. Est-ce qu’on comprend tout de La Divine Comédie en une seule lecture? Évidemment non. En tout cas, ce qui compte pour moi, en tant que comédien et metteur en scène, c’est l’émotion. Transmettre une émotion au public, partager avec lui une vibration. À partir du moment où ce partage a lieu, je crois qu’on peut accepter de ne pas avoir tout compris."

La représentation a balayé toutes mes appréhensions... Je n'ai évidemment pas "tout compris" des rapports, il est vrai retors et particulièrement complexes, qui se tissent entre les personnages. Mais le spectacle m'a littéralement emportée; il est désormais rangé, dans mes souvenirs, aux côtés des plus grands bonheurs théâtraux que j'aie éprouvés, et pas seulement dans le cadre de ce soixante-deuxième festival de Sarlat... Combien de fois, à la faveur d’un jeu de lumière fugace, d’un roulement d’yeux, d’une tirade magistralement proférée, ai-je senti passer par tout le corps cette jubilation indéfinissable, qui donne envie de battre des mains à tout rompre sans attendre les saluts! Envie refrénée, bien sûr… À en juger par l’ovation qui s’est élevée une fois tombé le noir final, les spectateurs ont tous jubilé ainsi.

De quoi procède un tel bonheur? D'une totale cohérence dans l’univers créé sur le plateau, d'une étonnante cohabitation entre sobriété et luxuriance – ce n’est pas d’équilibre dont il s’agit, qui supposerait une sorte d’alternance, mais d’une véritable alliance consubstantielle de deux tonalités que l’on croit a priori inconciliables – et, enfin, un ajustement impeccable de la bande son, des éclairages, des déplacements, des postures…: jamais, en plus de deux heures de spectacle, je n’ai eu la sensation qu’un silence ou un "noir" durait trop longtemps, qu’un comédien arrivait trop tôt, trop tard, ou qu'il surjouait, que l’accompagnement sonore démarrait ou s’arrêtait mal à propos, qu’un effet "bouffait" le texte… Pas un défaut ne m'est apparu, pas même un de ces menus dérapages que l’on pardonne si volontiers à Sarlat quand on sait dans quelles conditions les équipes doivent s’adapter au plein air et à un lieu qu’en général elles ne connaissent pas!

La performance est d’autant plus remarquable que la mise en scène est extrêmement riche en jeux de lumière et que les effets sonores – amplification des voix par micro, accompagnement musical… – sont très présents. Le décor en revanche est réduit à presque rien: des sièges en fond de scène, deux grands panneaux de lattes de bois où sont montés des tubes de néons, un escalier mobile, et un banc simulant un catafalque. Les costumes sont tout aussi sobres qui ne renvoient à aucune période précise, à l'exception peut-être de l'ensemble porté par Gloucester, évoquant assez le XIXe siècle: robe longue et long manteau de velours pour les femmes, veste-pantalon pour les hommes. Le tout uniformément noir. Sauf l’habit de Clarence, blanc, et cette large mante de velours rouge, d'abord linceul, puis costume royal. On voit qu’il n’y a là aucune prétention au réalisme figuratif, ni pour les lieux ni pour l'époque; on est dans l’expression symbolique la plus crue, et le dénuement visuel donne aux symboles toute leur puissance: à la noirceur de la vêture et de l'environnement correspond l'abjection des âmes – car les personnages, par quelque bout, sont abjects et leurs actes pareillement; quant à ce vêtement écarlate qui pare aussi bien le cadavre que le roi régnant, il dit bien assez les noces consommées du meurtre et de la royauté…

Et le texte - tel que traduit par François-Victor Hugo puisque c'est cette version-là qu'a retenue Jérémie Le Louët? À la lecture, il m'est apparu hénaurme, souvent exclamatif, imprécatoire, avec de fortes scansions... Hénaurme aussi dans ses figures, ses images (me vient à l'esprit cette phrase prononcée par la duchesse d'York [acte II, scène 4]: Ô dénaturée et frénétique haine! arrête là ta fureur damnée : sinon, puissè-je mourir pour ne plus voir la mort!) Les comédiens le servent magistralement: ils ont trouvé un ton proche de la déclamation pure qui ne s'y réduit jamais; ils profèrent avec force mais nuancent leurs répliques d’un souffle émotionnel vibrant subtilement juste et ne sont jamais grandiloquents. Je salue particulièrement l'interprétation de Jérémie Le Louët, qui est un formidable duc de Gloucester: sans aucune exubérance, il transpire la folie homicide de tout son être en jouant simplement du regard, de la mobilité du visage... Un roulement d'yeux, un silence, un rictus... un art de passer de la minauderie à l’imprécation, du miel au fiel, par de simples modulations de voix relayées par des mimiques subtiles, des halètements amplifiés par le micro… Il montre sans ostentation la monstruosité intérieure du personnage, d'autant plus monstrueuse qu'elle s'augmente de duplicité.

Toute la monstruosité de Gloucester est là, dans ce jeu, et dans ce vêtement sombre. Aucune difformité physique ne l'affecte sinon une imperceptible claudication alors que le texte est, à cet égard, particulièrement explicite: [...] moi en qui est tronquée toute noble proportion, moi que la nature décevante a frustré de ses attraits, moi qu'elle a envoyé avant le temps dans le monde des vivants, difforme, inachevé, tout au plus à moitié fini, tellement estropié et contrefait que les chiens aboient quand je passe près d'eux! dit de lui-même le duc de Gloucester dans la scène 1 du premier acte. Un choix que Jérémie Le Louët a ainsi expliqué (je cite de mémoire):
"Au temps de Shakespeare, un personnage monstrueux intérieurement devait être laid extérieurement, sinon le public ne le reconnaissait pas comme étant mauvais. Aujourd'hui, si je montre un être contrefait, je ne parle pas de malfaisance mais de handicap. Et ce n'est pas de cela qu'il s'agit avec Richard, sa laideur est intérieure - on sait bien qu'un tueur peut être avenant dans son aspect extérieur..."

Sobre, ai-je écrit de la mise en scène. Pourtant les effets foisonnent, et sont... efficaces. Mais ils sont produits avec des moyens plus théâtraux que techniques – je veux dire par là que ce sont les comédiens qui, par leur jeu, produisent l’essentiel des effets; la technique, lumière et son, est à leur interprétation ce qu’un trait de crayon est au regard: un soulignement, un rehaut. Encore faut-il que le trait soit appliqué avec précision et sans bavure, juste là où il faut… Comme ici. Je citerai pour seul exemple le défilé de fantômes qui vient hanter le sommeil de Richard à la scène 3 de l’acte V. Voit-on des hologrammes, ou des projections vidéo s’agiter sur les murs, entend-on des grésillements? Non: ce sont les comédiens qui jouent, qui incarnent des fantômes sans rien leur ôter de leur essence spectrale! Leur diction, leurs postures, relevées de fumée et de distorsions vocales, suffisent à indiquer immédiatement la spectralité.

En d'autres termes, c'est d'abord aux comédiens qu'est confiée la mission de porter le spectacle, la technique n’étant là que pour rehausser ce qu'ils mettent en actes – parole et gestes. Sans doute est-ce pour cela que la "vibration" a été si bien, et si puissamment, transmise au public.

Richard III

Tragédie de William Shakespeare. Texte français de François-Victor Hugo, adapté par Jérémie Le Louët.
Mise en scène:
Jérémie Le Louët
Avec:
Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Noémie Guedj, Jérémie Le Louët, David Maison, Dominique Massat, Stéphane Mercoyrol.
Scénographie:
Blandine Vieillot
Costumes:
Mina Ly
Durée:
Environ 2h15

Compagnie Les Dramaticules.

Représentation donnée le 30 juillet au jardin des Enfeus.

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