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12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 14:25
Le cas Huster

Sa Traversée de Paris (Sarlat, 2010) m’avait déçue. Son Don Juan (Sarlat, 2011) aussi. Cette année je suis tout de même revenue voir Francis Huster dans ses œuvres, à savoir sa mise en scène/interprétation – car il s’est attribué le rôle d’Hector – de La Guerre de Troie n’aura pas lieu. Sans doute animée encore, malgré le cumul des déceptions, par le souvenir de l’intense émotion que j’avais éprouvée il y a plus de vingt ans en voyant son Lorenzaccio puis, peu après, son adaptation de La Peste, parce qu’en mon for intérieur je reste convaincue qu’il y a toujours à attendre d’un grand artiste, quels que soient ses errements, une résurgence de ce que son talent a de meilleur à offrir. C’était, à vrai dire, ma seule motivation : j’avais certes vu cette même pièce en 2006, à Sarlat déjà, montée par Nicolas Briançon mais je n’en avais pas de souvenir assez net pour prétendre avoir un point de comparaison avec le spectacle proposé par la Troupe de France. De plus, n’ayant pas pris le temps de relire le texte de Giraudoux qui, depuis 2006, s’était presque entièrement effacé de ma mémoire, j’arrivai l’esprit vierge et tout oreille pour entendre les répliques, et le jeu.

Pour ce qui est du texte je m'estime gâtée: bien dit, avec justesse me sembla-t-il, je n’en perdis pas un mot. L’œuvre de Giraudoux a été ornée de légers galons: une introduction d’abord, indiquant que la pièce a été créée en 1935 au théâtre de l'Athénée, sous la direction de Louis Jouvet, puis, ensuite, des bribes de discours empruntés à Hitler, Léon Blum et Staline ont été glissées à des moments stratégiques de l’intrigue qui faisaient rupture. Si leur mise en scène m’a laissée perplexe – qui est ce personnage féminin en tailleur-talons aiguille qui déclame les paroles de Léon Blum et de Staline quand les propos d’Hitler sont confiés à un comédien grimé en Führer? Et pourquoi celui-ci reste-t-il en scène dans son coin une fois sa tirade prononcée, confiné jusqu’à la fin à un rôle muet? – j’ai trouvé ces inserts d’une grande pertinence. Certains intervenants, à Plamon, ont au contraire regretté ces ajouts, arguant qu’un ancrage aussi fort dans la période d’écriture et de création de la pièce nuisait à la portée universelle qu’avait voulu lui donner Giraudoux. Je pense, quant à moi, qu’inclure ainsi, dans le corps même du spectacle, des références au contexte historique permet de rappeler combien ces "conditions de production" fondent le propos de la pièce; concernant la portée universelle de celle-ci, elle ne me paraît en rien diminuée car je la crois tout entière signifiée par le renvoi de l’argument dans le cadre de la guerre de Troie, un événement appartenant à la fois au domaine littéraire et mythologique, identifiable, du reste, par une large fraction de l’humanité qui a en partage la connaissance, aussi vague fût-elle, des poèmes homériques.

Mais là s’est arrêté mon plaisir de spectatrice. Il faut dire que, dès le début, j’ai été gênée, et vite indignée: à peine installée je reconnaissais, pareillement alignées en fond de scène, les chaises que j’avais vues deux ans auparavant dans Don Juan. Et le piano… Un peu plus tard, je me rendis compte que les costumes ressemblaient beaucoup à ceux qui habillaient les comédiens de Don Juan – des tenues contemporaines de soirée, comme si l’on était à nouveau invité dans cet hôtel de luxe qui avait été donné pour cadre à la pièce de Molière. Mieux: Hélène resplendissait dans le même fourreau en lamé que doña Elvire – c’est d’ailleurs la même comédienne qui incarne les deux femmes. Les similitudes entre les deux pièces dépassent les costumes et le décor: les déplacements, les jeux de scène ont des airs de famille, notamment cette façon qu’ont souvent les femmes de se mouvoir et de se poster immobiles comme si elles présentaient une collection de haute couture. Bon, d’accord, les costumes sont, cette fois encore, signés Dior, mais enfin, est-ce une raison suffisante pour transformer le plateau en podium? Et qu’est-ce donc que ce recyclage manifeste d’un travail précédent? Car, à ce niveau de récurrences, on ne peut plus parler de "tic créatif", cet écho qui se répercute dans toutes les œuvres d’un artiste et définit sa marque stylistique – tournures ou images qui émaillent les textes d’un écrivain, motifs que l’on reconnaît dans les toiles d’un peintre, etc. Ici, le "retour du même" vire au copier-coller.

S’agit-il juste d’un auto-plagiat accidentel, imputable à une grosse fatigue passagère ? D’une faiblesse momentanée, caprice d’une personnalité reconnue et appréciée, certaine qu’on va tout lui pardonner au nom de son talent et de ses splendeurs passées? Ou bien Francis Huster a-t-il voulu signifier que, pour lui, Don Juan et La Guerre de Troie n’aura pas lieu entretenaient d’étroits liens de contigüité? Je n’ai hélas pas eu l’occasion de l’interroger sur ce point puisque lui et sa troupe avaient dû quitter Sarlat bien avant la réunion du matin. La veille en revanche, la Troupe de France était au complet à Plamon mais c’est moi qui étais absente… Le metteur en scène a, paraît-il, brillamment exposé ses intentions et son approche du texte; peut-être a-t-il, alors, mentionné quelque information susceptible de justifier ces similarités.

Faute d'explications, je me demande si, à la réflexion, Francis Huster n'est pas en train de créer un nouveau concept scénographique, l’"archétype réutilisable", auquel il suffit d’apporter d’infimes modifications selon le texte joué: plus ou moins de chaises, un piano ou pas… Si tel est le cas, ce qui aujourd’hui fâche sera regardé demain comme une innovation majeure dans l’histoire du théâtre…
La morale de ce vif agacement, qui devrait me détourner désormais de tout spectacle de la Troupe de France est que… je reprendrai volontiers un billet si, d’aventure, Francis Huster et ses comédiens reviennent à Sarlat. Par pure curiosité, afin de vérifier si mon hypothèse se confirme, ou bien si ce triste exercice de copier-coller n’était qu’un malheureux accroc à reléguer dans les oubliettes de la mémoire afin de mieux s’ouvrir à ce qui suit.

À ce qui précède j’ajouterai un désagrément d’ordre technique: le spectacle a démarré dans le plus parfait désordre, les comédiens commençant à jouer et à dire leur texte avant que tout le monde soit installé. La première demi-heure de représentation baigna ainsi dans un insupportable brouhaha: des spectateurs continuaient d’arriver par groupes intermittents que les ouvreurs tâchaient d’accompagner comme ils pouvaient; un peu dépassés, ils étaient obligés de courir dans tous les sens, le plus vite et le plus silencieusement possible – quand on voit la dimension des gradins, et que l’on sait le potentiel de résonance de ces structures métalliques, on comprend quelles étaient leurs difficultés… Certes les retardataires avaient leur part de responsabilité dans ce cafouillage mais comment leur jeter la pierre quand on a la moindre idée de ce que représente l’accès à Sarlat en période estivale? À moins d’être un habitué, on se laisse aisément surprendre par les aléas de la circulation. En outre, il n’y eut pas ce soir-là l’annonce habituelle accueillant le public et valant signe que la représentation commence – à la demande, je crois, de Francis Huster. Alors comment savoir que le moment est venu de cesser de bavarder? À Plamon, le lendemain, on se plaignit beaucoup de cette confusion. Et aussi de la mauvaise qualité de la sonorisation pour les spectateurs placés tout en haut des gradins. Le comité du festival poussant très loin le souci du confort et de la satisfaction de son public, on peut être sûr que ces doléances ne se sont pas perdues chez les sourds.


La Guerre de Troie n’aura pas lieu

de Jean Giraudoux.
Mise en scène :
Francis Huster
Avec :
Pierre Boulanger, Alice Carel, Odile Cohen, Valérie Crunchant, Elio Di Tana, Simon Eine, Romain Emon, Frédéric Haddou, Elisa Huster, Francis Huster, Toscane Huster, Olivier Lejeune, Yves Le Moign’, Lisa Masker, Géraldine Szajman, Gaïa Weiss.
Costumes :
Maison Dior
Lumières :
Nicolas Copin
Régie :
Sylvette Le Neve
Durée :
2h15

Représentation donnée le dimanche 28 juillet sur la place de la Liberté.

Le cas Huster
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