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24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 09:36
La hâte Brassaï

Je sors du wagon précipitamment, me rue sur le quai et gravis à toute vitesse les marches qui mènent à l’extérieur – comme toujours, ou presque, je n’ai que peu de marge devant moi pour être à l’heure à mon rendez-vous. Une dizaine de minutes au bas mot, juste le temps de couvrir, en marchant d’un bon pas et en comptant qu’aucun feu passé au rouge ne m’imposera de m’arrêter, la distance séparant la bouche de métro du lieu où je suis attendue. Alors j’avance les yeux rivés droit devant moi, tendus vers mon point d'arrivée que bien sûr je ne vois pas, comme si cette tension devait suffire à effacer tous les obstacles potentiels... De la même façon qu'on se fraie une voie dans un chemin abandonné en fauchant les buissons qui l'obstruent, je marche en m'efforçant de chasser de mon esprit toute pensée parasite qui pourrait me distraire de ma préoccupation principale: ne pas être trop en retard.

J'ai beau sentir, avec une impressionnante acuité, une multitude d’informations me traverser – sons, images, effluves... – dont certaines commencent déjà d’agréger à leur suite, avant de s’évanouir, un début de réminiscence, de réflexion… je tâche de n'en laisser aucune occuper vraiment ma conscience. Un éclair pourtant m'a coupé dans ma détermination, au point que je me suis arrêtée devant la librairie Delamain* pour m'emparer d'un livre que j'ai tiré du bac sans réfléchir après en avoir à peine parcouru la quatrième et découvert le prix, tracé au crayon sur la couverture. 6 euros. "Tout à fait compatible avec mes finances", ai-je songé avant de prendre ma place dans la queue, heureusement courte, qui s'était formée à la caisse. Fi du probable retard, et de mes euros raréfiés... à cause d'un très bref saisissement: celui d'un nom, BRASSAÏ, entraperçu en grands caractères orange se détachant sur le fond d'une photographie noir et blanc. Encore aujourd'hui, je me demande comment, plongée dans un fouillis sensoriel que je maintenais confus à dessein afin de garder le cap que je m'étais fixé, j'ai pu être ainsi happée par une image aussi fugace et comment, après elle, se sont enchaînés les multiples facteurs qui m'ont poussée à ce geste irréfléchi.

Il m'apparaît, maintenant et tandis que j'écris ces lignes, comme une sorte de petit miracle. Non parce qu'il a mené dans ma bibliothèque un ouvrage que je suis heureuse de posséder, mais parce qu'il me laisse, un peu plus d’une semaine après, le souvenir vif d'une fulgurance, celle de cette décision prise sans que je me sois auparavant interrogée en mille directions – le souvenir aigu d’une intention qui, en une fraction de seconde, est née, s’est épanouie et a été vécue jusqu’à son plein accomplissement. Au bout de ce souvenir, une grande joie perdure de n’avoir pas renoncé, qui surpasse celle d’avoir acquis à bon marché et sans l’avoir prémédité un livre dont je n’ai appris l’existence qu’en l’achetant. Il est si rare que mes intentions aillent ainsi du bourgeon à l’entière floraison et se dissolvent dans cette plénitude! D’ordinaire elles se dessèchent à l’état encore embryonnaire, se racornissent et crissent comme du vieux papier en mourant, ne laissant dans l’âme que la triste morsure, et amère, du regret d'avoir voulu sans faire .

Brassaï, Lettres à mes parents (1920-1940) (traduit du hongrois par Agnès Jáfrás), Gallimard, 2000, 336 p. - 24,39 €.

*Librairie Delamain
155 rue Saint-Honoré
75001 Paris.
Tél.: 01 42 61 48 78.

NB - Le site hélas ne le dit pas sur sa page d'accueil et il faut aller chercher l'information sur cette page-là: la librairie offre un magnifique rayon de livres anciens dont la vitrine, régulièrement renouvelée, donne un si bel aperçu qu’il est bien difficile de résister à la tentation, d'autant que certains ouvrages affichent des prix tout à fait abordables pour des budgets très moyens. Mais il y a aussi, à l'extérieur, un bac rempli de livres à tout petits prix qui, de juin à septembre, tend les bras au chineur et à tous les passants qui, comme moi, ont le regard glissant – des prix en effet si serrés que la main peut suivre le regard dans ses errements sans que la bourse en soit trop durement allégée.

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commentaires

Marie-Annick 30/09/2013 18:02

Cette écriture fluide nous fait vivre l'événement, c'est un régal.
Marie-Annick

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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