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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 09:53

Sous cet intitulé se rangeront au fur et à mesure des besoins, ou des signes incitateurs, de vieux articles parus sur lelitteraire.com avant 2009 et qui ont quitté la Toile comme rats navire en perdition lorsque l’an dernier, sous la pression des nécessités néo-technologiques, l’ancienne plate-forme du site, restée inchangée depuis 2004 et qui n’en pouvait mais, a dû être désertée au profit d’une nouvelle structure d’accueil, plus fraîche et plus maniable pour celui – en l’occurrence Frédéric Grolleau – qui tient les commandes. Seul face à l’énorme masse d’archives qu’il fallait sauvegarder, il n’a pu tout conserver (mais a porté à bout de bras les plus intemporels des articles, notamment les entretiens); de mon côté, ayant mal saisi l’enjeu du transfert et, par ailleurs, peu disponible au moment crucial, je ne me suis pas préoccupée d’enregistrer mes propres textes, en dépit des multiples avertissements qui m’y invitaient… Il ne reste donc que peu de choses en Toile de mes contributions. Fort heureusement une bonne âme a veillé, à ma place, à imprimer chacun de mes articles. Ne me reste plus qu’à les ressaisir un par un, chaque fois qu'à mes yeux il sera pertinent de les attacher à ma réflexion du moment en les toilettant au passage.
Et comme les signes sont toujours prompts à surgir, voilà que cette catégorie baptisée "Exhumations" est i
naugurée avec des Revenants – premier spectacle de, et avec Arnaud Denis que j’aie vu; après quoi j’ai tâché de suivre comme je le pouvais le travail de cet artiste de théâtre et de sa compagnie…

 

Primo-publication: 22 mars 2007

 

Les Revenants

Drame en trois actes d’Henrik Ibsen. Mis en scène par Arnaud Denis, texte traduit en français et adapté par Jacqueline Cohen. Spectacle créé le 6 mars 2007 au Théâtre 13 de Paris. Les représentations se sont poursuivies là jusqu'au 15 avril 2007.
La traduction-adaptation de Jacqueline Cohen figure au catalogue des éditions Les Cygnes dans la collection "Les inédits du 13".
NB – le numéro 24 des Nouvelles du 13 dont sont extraites les citations attribuées à Arnaud Denis, marquées d’un astérisque, n’est plus accessible en ligne; mais l’on peut encore consulter, dans la rubrique "Archives du site du Théâtre 13, la page du spectacle)
.

 

Avant tout, signalons aux spectateurs qui ne seraient pas familiers du dramaturge norvégien le livre que Jacques De Decker lui a consacré, paru dans la toute jeune collection "Folio Biographies". Organisé selon un ordre chronologique et rappelant toujours à propos le contexte historique, il se lit aisément ‒ l’écriture est simple, directe, sans élégance stylistique cependant, et prend même parfois un tour légèrement familier. Le grand mérite de cet ouvrage est d’éviter le sensationnalisme vers lequel inclinent trop souvent les biographies destinées au grand public: ici, l’auteur ne s’attache aux événements de la vie privée d’Ibsen que dans la mesure où ils influent sur l’œuvre; celle-ci est finement analysée et son évolution bien mise en évidence sans que pour autant Jacques De Decker encombre son propos de considérations trop pointues, absconses pour un profane. Enfin, on appréciera l’insertion d’un cahier photo de belle qualité. En un format et un prix serrés, voilà donc un livre de choix dont pourront se contenter les simples curieux pour s’initier à la vie et à l’œuvre d’Ibsen.

 

Lorsque Henrik Ibsen publie Les Revenants, en décembre 1881, il est un auteur reconnu de renommée internationale. Sa pièce précédente, Maison de poupée, a été un immense succès; aussi poursuit-il dans la même veine dramatique, écrit en prose, opte pour un registre réaliste, et fait tenir son intrigue à cinq personnages en trois actes.
Dans une petite ville portuaire, la veuve d’un militaire de carrière, Hélène Alving, vit dans la maison familiale avec pour seule compagnie sa domestique, Régine. Jusqu’à ce que son fils, Oswald, artiste peintre de son état, revienne auprès d’elle, après une longue absence. Mme Alving travaille, avec l’aide du pasteur Manders, à la fondation d’un orphelinat qui portera le nom de son défunt mari. Régine, elle, est harcelée par son père, Engstrand, pour qu’elle quitte sa place et le rejoigne afin de l’aider à tenir l’auberge qu’il a l’intention d’ouvrir. Mais au cours de la journée que couvrent les trois actes, l’univers familial se fissure puis tombe en poussière, ruiné par les secrets enfouis qui réaffleurent peu à peu…

 

À peine publié, le livre souleva un tollé et il ne se trouva aucun théâtre scandinave qui acceptât de monter la pièce, qui fut créée, explique Jacques De Decker, le 20 mai 1882… à Chicago! N’était pas en cause sa forme, mais son propos. D’abord, la loi et la morale sont ouvertement critiquées – Mme Alving lit des ouvrages que le pasteur Manders condamne, au nom d’une certaine bien-pensance chrétienne et va jusqu’à s’écrier: La loi et la morale ! Voilà tous les malheurs du monde! Et puis l’inceste y est présenté comme acceptable, et l’euthanasie justifié – au nom de la tranquillité de l’âme, voire du bonheur. Voilà de quoi, en effet, rendre la pièce dérangeante, encore aujourd’hui d’ailleurs car ces deux tabous sont demeurés fondamentaux dans notre société par-delà les époques. Il n’est qu’à voir les réactions suscitées par deux affaires récentes [NDR: cette "actualité récente" se réfère à la période de primo-publication, soit mars 2007] qui viennent étrangement à la rencontre de ce drame vieux de plus d’un siècle: en Allemagne, la famille formée par un frère, une sœur, et les quatre enfants qu’ils ont eus ensemble bouleverse l’opinion tandis qu’en France se déroulait il y a peu le procès d’une infirmière qui encourt une peine de prison ferme pour avoir aidé une de ses patientes à mourir. En ce qui concerne le rejet de la morale en revanche, on ne s’en émeut plus beaucoup de nos jours – depuis la fin du XIXe siècle, bien de l’eau, et fortement soufrée, a coulé sous les ponts des censeurs qui en ont considérablement rongé les arches…

 

L’intérêt des Revenants ne réside que secondairement dans cette résonance que l’œuvre a gardée depuis sa création; elle fascine surtout par sa forme dramatique: elle est la première à se servir aussi conséquemment du sous-texte, et à faire émerger progressivement le passé comme force subvertissant le présent, indique Jacques De Decker (op. cit.), qui note également que la pièce a fortement contribué à la divulgation d’Ibsen. Ce noyau de passé qui revient froisser la surface du présent maintenue lisse à force de mensonges, est une naissance illégitime – thème cher à Ibsen, qui aura ici pour conséquence la quasi consommation d’un inceste, auquel s’agrège en arrière-plan celui de l’hérédité morale (ne retrouve-t-on pas ici comme un écho de la fameuse fêlure dont Zola affectait, sous diverses variantes, chaque membre de sa dynastie romanesque des Rougon-Macquart?).

 

Faire émerger progressivement le passé: quel art du non-dit en effet, et de la suggestion, cultivé tout au long du drame… et quelle lenteur remarquablement mesurée dans la distillation, par petites touches successives, des révélations qui vont inéluctablement conduire à la catastrophe finale! Le texte procède, la plupart du temps, par allusions et demi-mots; seules de vagues mentions, qu’il revient au spectateur d’interpréter, permettent d’entrevoir les fissures qui troublent la belle image vertueuse de feu le mari de Mme Alving ou de deviner qu’Oswald est atteint de syphilis; quant aux livres si violemment condamnés par le pasteur, ils n’existent qu’à travers des renvois à un ensemble indéterminé –  ces livres, de tels livres! – mais aucun titre précis n’est donné, aucun nom d’auteur ni même celui d'un courant de pensée… Toutes suggérées qu’elles sont, les choses cependant se comprennent sans la moindre ambiguïté – les phrases inachevées dont sont riches les répliques sont laissées en suspens au juste point, là où l’en n’en dit ni trop ni trop peu.

 

Pour que l’on entende bien le sous-texte – ce qui se dit au creux des phrases mourant avant terme dans le silence, ce qui gît au bris des déclarations coupées net par un interlocuteur, ce que portent les allusions voilées – il faut, d’abord, que le texte soit audible dans tout ce qu’il a de clair. Le phrasé sera donc quotidien*, annonce Arnaud Denis. Il faut aussi que la mise en scène soit transparente: une trop grande complexité, de trop nombreux ancrages symboliques et méta-textuels occulteraient mal à propos ce que les paroles effectivement dites ont d’immédiatement compréhensible. À cet égard, Arnaud Denis répond excellemment à l’exigence de clarté et de simplicité que requiert la pièce: Afin de laisser faire l’écriture, de ne pas [s’]interposer entre l’auteur et le public, il a choisi un décor aux lignes pures […] qui sert surtout à créer un climat […] et des costumes d’Emmanuel Peduzzi qui rappellent l’époque […] sans qu’elle soit omniprésente. Le tout dans un contraste de clairs-obscurs comme la pièce elle-même*.

 

Le décor, de fait, est de lignes pures et le plateau très sobrement occupé; devant un fond de scène fermé par une paroi semi-opaque censée figurer une porte vitrée donnant sur une véranda sont disposés quelques éléments de mobilier un rien austères mais qui évoquent néanmoins un certain confort bourgeois: un guéridon garni de livres et, sur l’un des côtés, une cheminée où brûle un feu factice, surmontée d’un portrait peint. Les costumes, de teintes neutres, sont, eux aussi, d’une grande pureté de ligne et seule la coupe des vêtements féminins indique assez clairement que les personnages évoluent au XIXe siècle. Sur la scène l’évidence donne la main à la suggestion, comme dans le texte d’Ibsen où la rareté et la sècheresse des didascalies semblent faire écho à la nature allusive de ces répliques dont le sens malgré tout est parfaitement intelligible.
Pour être transparente, la mise en scène n'oublie pas pour autant de répercuter, par quelques symbolisations bien choisies, l'étroite alliance entre évidence et demi-mot qui caractérise le texte comme la scénographie: citons, entre autres, l'environnement sonore du début, quand la musique se mue peur à peu en un concert bruissant de chuchotements tandis qu'un homme et une femme silhouettés en arrière-plan se livrent à une lutte acharnée – métaphore probable du rôle délétère de la rumeur – et le portrait peint que l'on devine être celui de feu M. Alving, partiellement encadré comme pour signifier que l'image répandue de lui est partiellement vraie, et qu'elle est en train de s'effondrer.

 

Servie par la très belle interprétation des comédiens, il me semble que l'approche dramaturgique et scénographique d'Arnaud Denis rend merveilleusement hommage à ce que la pièce d'Ibsen a de puissance, tant en son fond qu'en sa forme.

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