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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 12:30
Exhumations II. Scapin sarladais

Primo-publication sur lelitteraire.com: 11 août 2007, à la suite de la représentation donnée le mardi 24 juillet 2007 sur la place de la Liberté dans le cadre du festival des Jeux du théâtre de Sarlat (56e édition). Texte rafraîchi à l'occasion de cette remise en ligne...

Les Fourberies de Scapin

Comédie de Molière.
Mise en scène:
Arnaud Denis
Avec:
Éloïse Auria, Géraldine Azouélos, Jonathan Bizet, Arnaud Denis, Alexandre Guansé, Jean-Pierre Leroux, Bernard Métraux, Stéphane Peyran, Sébastien Tonnet.
Lumières:
Habib Kharat
Habilleuse:
Marion Montel
Maquillage:
Léna Karatchevsky
Régie:
Anne Coudret
Durée du spectacle:
1h40 environ.

NB - Ce spectacle a obtenu le prix du jury lors du festival d'Anjou 2007.

Merveilleux fou félin...

Sans doute est-il inutile de rappeler l'argument des Fourberies de Scapin, qui compte parmi les pièces les plus connues d'un auteur qui figure dans le peloton de tête des auteurs les plus étudiés à l'école, et les plus joués au théâtre. D'ailleurs, la pièce a laissé des traces dans le langage d'aujourd'hui: la plainte quasi obsessionnelle de Géronte Que diable allait-il faire dans cette galère? est de ces expressions que l'on emploie au quotidien sans guère songer qu'elles ont une origine littéraire, et le nom de Scapin - personnage directement importé de la comédie italienne, il apparaît ici pour la première fois sous sa forme française - s'est lexicalisé en un substantif, "scapinade", synonyme de... fourberie. Laissons donc de côté l’imbroglio amoureux et le détail des stratagèmes savamment ourdis par le malin valet pour arranger les affaires de cœur d’Octave et de Léandre en se jouant comme un chat d’un bouchon des faiblesses respectives des pères des deux jeunes gens, Argante et Géronte. Et regardons plutôt "dans le blanc des yeux" la manière dont Arnaud Denis et ses Compagnons de la Chimère ont choisi de nous conter l’affaire… D’autant plus que l’on dispose, en la matière, d’informations de première main puisque, par chance, le metteur en scène put être présent aux Rencontres de Plamon le matin précédant le spectacle et le lendemain. Quel régal que la clarté avec laquelle il explique ses partis pris, ses idées – des propos d’une belle richesse et si bien énoncés que l’on en était happé, mais dont je ne puis restituer ici qu’une toute petite partie, et forcément transformée, sans trop de trahison j’espère, par une transcription synthétique.

S’appuyant sur Louis Jouvet, qu’il cita de mémoire ‒ Une pièce de théâtre n’est pas un portemanteau à idées – il exposa en quelques mots éloquents sa conception de la mise en scène :
"il ne faut pas se demander comment dire de façon neuve ce qui a déjà été dit maintes fois, mais revenir au pourquoi des situations montrées par le texte."
Profession de foi qu’il compléta de références historiques, de commentaires plus anecdotiques, et qui prend tout son sens lorsque l’on a vu ces Fourberies-là. Des passionnantes interventions d’Arnaud Denis, je retiendrai que deux axes principaux ont manifestement orienté sa mise en scène: la jeunesse de Scapin, et la monstration de la théâtralité sur le plateau même. Un point commun le lie à Molière: comme ce dernier, il s’attelle à la mise en scène en endossant le rôle de Scapin. Mais lui n’a que 24 ans, quand Molière en avait 43. Il a cependant choisi de donner son âge à l’astucieux valet, en se fiant à certains éléments du texte – par exemple ces mots de Scapin (III, 1), typiques d’une âme juvénile : Ces sortes de périls ne m’ont jamais arrêté, et je hais ces cœurs pusillanimes, qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre. Il s’est également fondé sur cette conviction profonde qu’en écrivant cette pièce, Molière alors quadragénaire avait très probablement éprouvé le désir de renouer avec sa jeunesse et ses premières farces. De plus, dira-t-il, opter pour un Scapin jeune permet de développer l’insolence du personnage – une insolence de texte, de geste, d’attitude – et de la soutenir par un rythme dramatique d’une incroyable tonicité. Jean-Pierre Leroux – Géronte sur les planches, également présent à Plamon – confessera d’ailleurs que jouer un barbon sous la direction d’Arnaud Denis est loin d’être reposant: "Le rôle s’avère particulièrement sportif!" On en eut, le soir, une preuve éclatante: Argante et Géronte courent allègrement d’un bout à l’autre du plateau, le quittent tout aussi vivement, reviennent, se jettent à terre sous la baguette impitoyable d’un Scapin sans le moindre égard pour leur tête chenue. Et tous les protagonistes, jeunes ou vieux, de danser ce pas-là : on se rencontre, on se parle, on se sépare, on se retrouve à une vitesse vertigineuse qui toutefois décélère de temps en temps, histoire de rendre plus percutante encore cette rapidité de jeu.…

Il est clair que Scapin, en organisant ses fourberies, se comporte en metteur en scène. C’est une amusante mise en abîme que de centrer ainsi une comédie sur un personnage qui orchestre lui-même une comédie – destinée à ses dupes autant qu’à lui, comme s’il se regardait agir dans un miroir. Ce double effet réflexif est finement souligné par les nombreux signes d’ "intrathéâtralité" dont Arnaud Denis a constellé sa mise en scène, mêlés de références à cette veine italienne qui irrigue le théâtre de Molière: ainsi le spectacle a-t-il pour prologue une parade où l’on voit arriver tous les comédiens parlant en même temps, jusqu’à ce que deux d’entre eux se détachent du groupe et déploient une petite bannière indiquant le lieu de l’action – "Naples" et "Le port". Le décor, très sobre mais explicitement portuaire, comporte un tas de planches formant estrade, évoquant les tréteaux. Les personnages arborent un maquillage à la fois visible et discret, suggérant le masque sans effacer le visage – carnation foncée, sourcils redessinés, contour des yeux noirci… Quant au bâton dont Scapin va user avec force sur le dos de Géronte lors de la fameuse scène de bastonnade (III, 2), il s’en sert d’abord comme d’un brigadier. Et ainsi pullulent les signes d’un théâtre conscient de lui-même, qui ne prétend pas mimer le réel et sait exactement quelle est la place, en lui, du jeu – tant au sens ludique qu’interstitiel de ce mot.

À cette subtile sémiotique, il faut ajouter la part humaine que l’approche d’Arnaud Denis a apportée aux personnages, les amenant au-delà de ce qu’ils peuvent avoir de conventionnel. Ainsi a-t-il eu à cœur de ne pas montrer Argante et Géronte comme des vieillards affairistes et soucieux de leurs seuls intérêts économiques: ce sont, malgré les défauts qui fondent leur ridicule, d’abord des pères profondément attachés à leurs enfants.
Cette mise en scène, qui allie inventivité et respect de l’esprit du texte comme de sa lettre, aboutit à un spectacle vif argent, très savamment rythmé à tous les niveaux de sorte que, sans rien perdre de son comique farcesque, la pièce n’est jamais ombrée de la moindre confusion et ne se noie pas davantage dans son propre dynamisme. Peut-être trouvera-t-on que parfois les répliques sont dites trop haut et qu’on en entend mal les nuances, ou que le rire de Zerbinette dure trop longtemps… Mais je n’y pense déjà plus et ne garde en mémoire que le souvenir d’un moment de théâtre particulièrement brillant.


Puisque le festival de Sarlat a cela de spécial qu’il offre la possibilité au public de rencontrer les artistes lors des "Apéritifs de Plamon", et que cette petite heure d’échanges privilégiés est toujours l’occasion d’apprendre mille choses à la périphérie des spectacles, je ne saurais clore cette chronique sans mentionner deux des anecdotes que l’on nous raconta "autour de Scapin". D’abord celle-ci: Francis Perrin, ayant beaucoup apprécié le travail d’Arnaud Denis sur Les Fourberies, eut ce geste superbe et généreux d’offrir à la compagnie un stock impressionnant de costumes façon XVIIe et XVIIIe siècles. Et enfin celle-là: la scène du fou rire de Zerbinette contant innocemment son infortune à Géronte (III, 3) a été écrite tout exprès pour la comédienne de l’Illustre Théâtre qui incarnait la soubrette – elle avait, paraît-il, un rire particulièrement retentissant…

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