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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 18:07
Chronique inactuelle... bien au goût du jour

Sempiternelles synchronicités…
Je venais tout juste de m’emparer d'une perche toute théâtrale pour revenir sur un spectacle vu il y a presque un an, et j’en étais encore à peaufiner le texte qui suit, à laisser courir mes pensées en quête de quelque formule heureuse quand, écoutant la radio sans préméditation, j’entends que l’émission diffusée est consacrée à "l’actualité de Stefan Zweig" – et quelle émission: "Concordance des temps"! Je n’en finirai jamais de m’étonner de celle des signes… (animée par Jean-Noël Jeanneney sur France Culture, "Concordance des temps" a son site et l'on peut écouter ici l'émission du 15 juin 2013, dont l'invité est Jacques Le Rider).

Les spectacles de théâtre se créent, s’installent, tournent, sont repris quand le succès est au rendez-vous et que des salles sont là pour les accueillir… La chroniqueuse inactuelle que je ne puis m’empêcher d’être – par excessif besoin de recul et de réflexion – s’en trouve fort aise qui, ainsi, parvient à n’être pas hors temps alors qu’elle évoque une pièce vue plusieurs mois auparavant et dont elle n’a, sur le moment, rien su rien écrire. Par exemple celle qu’Élodie Menant a tirée de La Pitié dangereuse, le seul roman qu’acheva Stefan Zweig ,et dont elle a confié la mise en scène à Stéphane Olivié-Bisson. Programmé l’an dernier à Sarlat*, le spectacle, créé en 2011 à Avignon, revient cet été dans la cité des Papes**; cette information, découverte au hasard d'une balade en Toile, me fournit l'occasion de sortir des limbes du brouillon ce qui y macère depuis juillet dernier et d'exprimer enfin combien j'avais été touchée par cette pièce.

Pour apprécier la transposition scénique d'un texte, théâtral ou non, il n'est pas nécessaire de l'avoir lu auparavant – on peut très bien ne se laisser bercer que par le jeu des comédiens et l'environnement dans lequel ils évoluent: cela suffit amplement au bonheur (ou à la déception) du spectateur. Mais dans le cas de La Pitié dangereuse, la lecture préalable du roman me semble indispensable; à la fois pour mesurer la performance que représente l'adaptation de ce texte et comprendre ce qui, dans le travail d’Élodie Menant, donne à sa pièce une signification, une portée tout autres que celles perceptibles dans le roman.

Le roman, donc, en quelques lignes.

Il est construit comme la plupart des nouvelles de Zweig: un premier récit rapporté à la première personne pose le cadre d’un second récit, lui aussi à la première personne mais émanant d’un autre narrateur. Dans La Pitié dangereuse, l’argument-cadre est un repas au cours duquel le narrateur est présenté à un brillant personnage, un contrôleur général décoré de l’ordre de Marie Thérèse, Anton Hofmiller. À la faveur d’une discussion, Hofmiller revient sur un épisode douloureux de sa vie qui le renvoie vingt-cinq ans en arrière, en 1913, tandis qu’il était lieutenant de cavalerie stationné dans une petite ville de garnison. Convié à une soirée organisée par un riche notable du lieu, M. de Kekesfalva, Hofmiller invite la fille de son hôte, Édith, à danser. Mais celle-ci ne peut répondre à l’invitation: elle a les jambes paralysées. Prenant, mais trop tard, la mesure de sa maladresse, le jeune homme va alors tout faire pour tâcher de la réparer : il se met à fréquenter les Kekesfalva. Édith s’attache passionnément à lui; et son père aussi, qui élève seul sa fille avec l’appui d’une cousine, Ilona. Tout entier à la dévotion de sa fille bien-aimée, il consacre son énergie à s’occuper d’elle et il encourage cette passion naissante, convaincu que ce sentiment "normal" chez une jeune fille ne peut qu’améliorer son état et favoriser sa guérison, dont il ne doute pas qu’elle est imminente: le Dr Condor, qui soigne Édith, a parlé d’un "nouveau traitement". Mais lui, Hofmiller, qu’éprouve-t-il réellement? Qu’est-ce qui le motive à visiter ainsi une jeune paralytique au point de lui promettre le mariage? A-t-il vraiment de l’inclination pour elle? Ou bien agit-il par "pitié"? Jusqu’à quel point est-il atteint par les plaisanteries souvent aigres que lui adressent ses camarades de régiment, moquant sa relation avec une fille perçue comme un monstre et l’accusant d’en avoir après l’argent des Kekesfalva? La matière du roman est, au fond, davantage que les événements eux-mêmes, les "tempêtes sous crâne" que traverse Hofmiller ; dans leur tumulte, les autres personnages sont loin de n’être que des silhouettes, au contraire: tous sont finement campés, et la plupart s’avèrent des nœuds de complexité, en particulier Édith bien sûr, mais aussi son père, le Dr Condor, Ilona, et même le colonel à qui obéit le jeune lieutenant… L’histoire s’achève en tragédie: Édith, comprenant que Hofmiller ne l’épousera pas, se suicide. Au même moment est perpétré l’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie, qui va précipiter l’Europe dans le premier conflit mondial. Et Hofmiler, sorti indemne de la guerre, porte encore, vingt-cinq ans après, le fardeau de sa faute.

Sur le plateau...

La transposition de cet ample roman fonctionne admirablement; d'une part le texte restitue un récit parfaitement cohérent, d'autre part la mise en scène condense la narration avec une extrême habileté en même temps qu'elle représente les lieux innombrables de manière très fine, en jouant à la fois sur les registres symbolique et figuratif au lieu de multiplier les éléments de décor. Quant aux émotions des personnages, si complexes, et si violentes parfois, elle sont ici admirablement exprimées par l'interprétation magnifique des comédiens. Mais en marge de ces louanges adressées au spectacle, il importe de souligner, je crois, que l’adaptation écrite par Élodie Menant va au-delà des seules nécessités requises par les exigences du plateau de théâtre. C'est après avoir lu le roman que j'ai réalisé combien son écriture était "Édithocentrée" – au point d'ailleurs qu'elle a transformé le dénouement. De narrateur le lieutenant Hofmiller devient acteur de second plan, ses déchirements intérieurs n’occupent plus la place qu’ils ont dans le texte de Zweig; c'est l'intériorité d’Édith, ses "impatiences du cœur" qui sont montrés, et dont on voit se déployer toutes les nuances, tous les accidents, à travers l’interprétation magistrale d’Élodie Menant, relayée par la mise en scène – je ne citerai à cet égard que le siège sur lequel elle est installée, telle une idole archaïque : un fauteuil étonnant, baroque, un véritable "trône "dont le dossier, deux montants de bois joints au sommet d’une large courbe ceignant du vide, dessine autour d’elle comme une immense auréole. Un dossier qui l’élève encore, tire vers le haut son mince visage déjà allongé par la coiffure en chignon, et son corps aussi, certes cassé par la position assise mais grandi par la robe de dentelle blanche. Cette mise en majesté d’Édith n’est-elle pas, en définitive, l’expression scénique, ô combien pertinente, du culte que lui voue son père?

Quoi que l’on pense de cette appropriation, et de la distance prise par rapport au roman, on peut toujours oublier cet écart et se contenter de recevoir la pièce d’Élodie Menant comme un superbe objet théâtral, taillé à facette par la mise en scène de Stéphane Olivié-Bisson et l’interprétation remarquable de tous les comédiens.

Puisque j’ai conservé l’enregistrement de la rencontre plamonaise du lendemain, peut-être est-il temps d’en extraire ce qu’Élodie Menant avait alors dit à propos de l’histoire de son projet et de son approche du texte de Stefan Zweig…


Genèse
Cela remonte à environ trois ans, quand j’étais encore en formation. Je cherchais une scène à travailler, et j’ai découvert l’adaptation que Philippe Faure a faite de La Pitié dangereuse. Le texte m’a tout de suite plu, et je trouvais que le rôle d’Édith était tout à fait magnifique, mais j’avais une peur terrible d’interpréter une handicapée ; tout ce qui touche à la maladie me terrorise vraiment, et j’avais même peur de somatiser! Puis j’ai lu le roman, et j’ai décidé d’écrire ma propre adaptation : dans celle de Philippe Faure, le cours de l’histoire est très bien suivi mais comme le roman est écrit à la première personne et que le narrateur est le lieutenant Hofmiler, le personnage se retrouve à expliquer sans cesse ce qu’il fait, pourquoi il le fait, etc. On a ainsi toute une série de petits monologues, où le lieutenant est seul en scène, et j’avais vraiment envie de m’éloigner de ça, de tâcher de faire comprendre par petites touches, tout au long de la pièce, ce qui se joue, se noue entre les personnages.
Ça a été mon premier travail d’écriture et j’appréhendais un peu de m’attaquer à un auteur comme Stefan Zweig, que j’adore… Je me suis donné deux ans pour l’écrire – je m’arrêtais pendant deux mois, trois mois, puis j’y revenais, etc. et je suis enfin arrivée au bout. Mais la mise en scène m’effrayait un peu… Puis un jour j’ai rencontré St
éphane Olivié-Bisson, quand il a monté Caligula, de Camus. J’ai adoré son travail et même si je ne comprenais pas toujours pourquoi telle chose était faite comme ça, pourquoi tel personnage avait tel costume, etc., je trouvais que c’était magnifique à voir, et je sentais qu’il y avait une parfaite logique dans les choix, que le metteur en scène savait exactement ce qu’il faisait et que si je lui demandais pourquoi ceci, pourquoi cela, il serait capable de me fournir une explication pour tout. Il y avait un vrai parti pris dans son approche, et j’avais juste envie de recevoir cela, au point de ne même plus avoir besoin d’obtenir de réponse quand je m’interrogeais sur telle ou telle option. Je lui ai donc fait découvrir mon adaptation, et il a fini par accepter le projet.
De quelques choix…
Les deux difficultés essentielles de l’adaptation viennent de ce qu’il y a beaucoup de lieux différents dans le roman, et de ce que le récit s’étend sur une période très longue. J’ai donc mêlé certaines scènes du roman de façon à condenser la narration. Et le metteur en scène a eu l’idée d’utiliser les éclairages pour créer des ambiances lumineuses permettant de faire exister tous ces lieux dans leur diversité sans qu’on ait à surcharger les décors. J’ai aussi essayé d’apporter un peu de légèreté, et d’ajouter quelques pointes d’humour venant d’Édith. Et ensuite, je voulais donner à mon adaptation la marque de ma personnalité, mais sans trahir Stefan Zweig; alors j’ai rajouté des petites choses qui ne sont pas forcément dans le roman mais qui permettent de caractériser chaque personnage et de faire en sorte qu’on s’y attache davantage.
(propos recueillis à l'hôtel Plamon de Sarlat le 22 juillet 2012)

Retrouvez Élodie Menant sur son site.

* Représentation donnée le samedi 21 juillet 2012 au Jardin des Enfeus.

La Pitié dangereuse
Adaptation d’Élodie Menant, d’après le roman de Stefan Zweig.
Mise en scène :
Stéphane-Olivié Bisson, assisté de Fanny Zeller
Avec:
Maxime Bailleul (ou Arnaud Denissel), Elodie Menant, Jean-Charles Rieznikoff, Philippe Risler, Alice Pehlivanyan (ou Salima Glamine)
Costumes:
Cécile Choumiloff,Charlotte Winter
Décors:
Linda Pérez
Régisseurs:
Serge Vaiti, Christophe.
Durée :
1h25

** À voir du 6 au 29 juillet 2013 à 16h20, au théâtre Le petit Louvre à Avignon.

Chronique inactuelle... bien au goût du jour

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