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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 17:13

J’ai fait la connaissance de Sandra Zemor quand elle a exposé ses nus au théâtre du Lierre. Depuis nous nous voyons régulièrement – souvent, quand son travail le lui permet, elle m’accueille dans son atelier, où j’ai l’insigne plaisir de contempler ses œuvres. Elle possède, je crois, l'art de convier la lumière, qui sourd même de ses toiles noires: on ne la voit pas mais on la sent. Et aussi celui de pouvoir signifier sans se perdre dans l'ornementation: fi des superfluités – c'est une essence qu'elle fixe avec son pinceau. L'essence d'un instant, d'une pensée, d'une émotion… d'un corps, d'un paysage, ou d'une ville. Ses dessins m’ont souvent évoqué une calligraphie essentielle – qui signifie sans représenter, tels les mots – et ses toiles des nappes de brume où tour à tour la lumière et la nuit se seraient égarées avec, parfois, l’entaille d’une ouverture qui semble indiquer un chemin à prendre ou à laisser.

Lors de notre toute première rencontre ,tandis que nous devisions autour d’une tasse de thé je lui avais demandé s’il lui arrivait d’écrire. Je ne sais plus pourquoi la question m’était venue aussi naturellement alors que je conversais avec une artiste peintre – peut-être à cause de ces parcelles de papiers imprimés intégrés à certaines de ses toiles qui me suggéraient une sensibilité particulière au texte? Ou bien parce que j’avais vu, lors de cette exposition au Lierre, quelques exemplaires du livre Jérusalem ou la princesse disparue, où le texte de Rabbi Nahman de Bratslav est accompagné de ses dessins? Non, vraiment je ne sais plus. Je me souviens en tout cas que Sandra m’avait répondu qu’elle écrivait des poèmes mais n’avait encore jamais osé les montrer. Toiles et dessins oui, mais les poèmes, non. Pas encore. Plus tard, peut-être… Je crois me souvenir également– puisse-t-elle me pardonner si mon souvenir trahit ses propos – qu’elle m’avait expliqué s’exprimer en français, en anglais ou en hébreu selon ce qu’elle avait à dire car, pour elle, les particularités sonores, syntaxiques et graphiques de chaque langue assignent celle-ci à une "parole" particulière, la destinent à véhiculer un sens qui ne s’accorde pas avec n’importe quel "vouloir-dire".

Aujourd’hui Sandra a franchi le pas: elle offre ses poèmes à lire. Grâce au soutien de la galerie vénitienne Eufemia – là même où elle a exposé ses œuvres en octobre dernier – elle publie un premier livre où ses vers côtoient ses dessins: Venezia. Cet ensemble est constitué depuis un certain temps déjà mais la conjoncture difficultueuse n’avait guère été favorable à l’édition d’un livre d’artiste… Maintenant il existe. Qu’à travers ces quelques lignes je sache remercier son auteur, et tous ceux qui ont œuvré à sa publication.
 

 

venezia-couvTN2.jpgUne courbe blanche est peinte dans le noir de la première de couverture – le cercle n’est que partiellement tracé – il ne faut pas le fermer pour que puisse entrer la vie, passer le souffle. Passage qui se paie au prix d’une perfection jamais atteinte mais visée, toujours à trouver. La nuit est entaillée de lumière: la voie s’ouvre pour que l’on entrevoie dans la nuit, et de très loin, Venise. La ligne est circulaire comme si un objectif en œil-de-poisson s’intercalait entre qui dessine en écrivant et l’horizon, dentelée de petites silhouettes. À l’orée du poème l’heure est à la flottaison. L’âme se cherche une voix, le ciel un chemin pour s’éloigner de la mer – de l’un à l’autre Venise, où se cherche l’autre, se tient en suspens au long d’un tracé d’encre qui en matérialise l’essence. Point de canaux ni de pallazzi figurés, ni de bateaux, mais ils sont , tout entiers tenus dans ces traits minces – si minces qu’ils esquissent à peine, si denses qu’ils signifient les choses avec une évidence lumineuse.
Puis, par lambeaux lents, l’obscurité de la nuit se détache – s’écoule, vaguement teintée de bleu, telle l’encre en surplus du pinceau que l’on égoutte, pour ne plus laisser visible, sur le blanc cru de la page, que les traces de la ville à l’horizon. De temps à autre des vers font entendre une quête, la conjuration d’une absence. Quand enfin le but semble atteint – I found you – alors des nappes de matière, textures et couleurs jouant ensemble, s’installent peu à peu dans le silence du blanc jusqu’au scellement des retrouvailles – You found me.

 

Les mots sont peu nombreux – trois ou quatre vers brefs, en divers endroits sur la page, humbles et n’attirant pas d’abord le regard que happe le dessin, tout entouré de ce blanc silencieux, éblouissant, qui règne. Les mots cependant s’imposent à l’esprit – ils sont murmures; ils habitent l’espace sans le troubler comme les paroles habitent la mélodie d’une chanson. Ces vers sont en anglais – sans doute parce que les sonorités fluides de cette langue, et ses constructions, moins contournées que celles du français, s’harmonisent à merveille avec leur ténuité qui épouse celle du dessin.

 

Je n’ai pas lu ce mince livre – je me suis recueillie en lui come je l’aurais fait assise en quelque lieu sacré.
Captation d’une attente, d’une quête, il est comme le temple d’un espoir. De la nuit à la matière densifiée de la présence enfin éprouvée en passant par l’éclatante blancheur du cheminement ponctuée de la trace à peine tangible de silhouettes entraperçues, de page en page Sandra écrit ici de cette même encre avec laquelle elle peint et dessine: celle qui d’un seul trait ou d’un seul mot fait advenir le sens et conjure le vide. Sans représenter, au-delà du leurre des apparences données.

 

 

Sandra signera son livre Venezia le mercredi 28 mars à partir de 20 heures au bar La Belle Hortense*. À cette occasion, quelques-unes de ses toiles seront accrochées qui resteront exposées jusqu'au 3 avril.

 

* La Belle Hortense
31 rue Vieille du Temple 
75004 Paris. Tél.: 01.48.04.71.60.

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