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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 09:00

nuits-retrousses_TN.jpgQue l’on me pardonne cette facilité mais l’allitération était décidément trop tentante… Et puis, baptiser ainsi une chronique qui prétend rendre compte de ce recueil de "petits meurtres étranges et érotiques" s’impose comme une évidence: la Venise dont Nadine Monfils entreprend de retrousser quelques nuits est pleine de recoins sombres et de bâtisses hantées où se perpètrent de mystérieux événements – disparitions, assassinats, métamorphoses… et l’on dirait bien que chaque pierre, chaque ruelle de la Cité des Doges est un dard gorgé de sucs délétères instillant ses poisons dans le cœur des personnages convoqués par la nouvelliste. Des poisons à la fois mortels et délicieux car la jouissance la plus aiguë vient perler à la cime de douleurs intenses infligées de mille manières, et par des créatures souvent improbables, tel cet ectoplasme phallique qui assaille Dona dans "L’ange rouge.

Quand l’érotisme est morbide il l’est jusqu’au bout des griffes, et quand la mort s’érotise elle ne s’embarrasse pas de fards faussement pudiques. Les êtres pervers exercent un art consommé de la meurtrissue, les acrobaties sexuelles sont retorses et les plaisirs explosifs, la mort, pas toujours petite, est proche en général. Le sang coule, les entrailles se montrent. Parmi les personnages on croise force tueurs – à gages ou par instinct: la morbidité est là, franche du collier. Pourtant je ne puis m’empêcher de trouver à ces récits une certaine douceur.
Peut-être à cause de la curieuse étrangeté dans laquelle ils se déploient, féérique, pas familière du tout mais à laquelle on consent les yeux fermés – l’imagination ne regimbe nullement à ce qu'une jeune femme soit dépouillée de ses jambes et de ses bras pour continuer, une fois réduite à l’état de tronc charmant, une aimable conversation avec un pêcheur qui lui propose benoîtement de faire d’elle sa sirène de proue…
Mais c’est, plus sûrement je pense, l’écriture qui adoucit ces récits cruels et noirs: élégante, sobre, jamais complaisante comme elle peut l’être dans ces fictions "de genre" où les actes sexuels, les crimes, les cadavres sont décrits dans un tel luxe de détails que la justesse d’expression est oubliée au profit des profusions scabreuses. Le sexe, la jouissance, la torture, la mort, la perversion… sont là, sans masques – et sans débordements indus: ils occupent leur place, celle qu’exige la nécessité narrative de l’histoire. En outre, il me semble que l’écriture de Nadine Monfils a un autre charme: elle réussit à entretenir un climat aux senteurs de boudoirs dérobés comme savaient en créer les artistes symbolistes et décadents fin-de-siècle, mais sans recourir aux recherches exténuées de lexique et de syntaxe qui fondent leur style. Et il y a, enfin, ces menus traits d'humour qui rehaussent l'ensemble, tel ce constat d'un bon sens... désarmant: Certes le talent ne s’apprend pas dans les écoles, mais on enseigne bien le savoir-vivre, pourquoi pas le savoir-tuer? ("Meurtre dans un écrin", p. 91) 

Fourmillant de références, littéraires, picturales et cinématographiques, ce recueil est pareil à un coffre à trésors où chaque nouvelle est, à son tour, comparable à une boîte à rêveries dans laquelle on se promène sans se surprendre de rien, ni des mariages douloureux, ni des pelotes d’aiguilles au fond de la poche, ni des théâtres sulfureux. Mais quelle que soit la profondeur onirique atteinte, il n’y a aucun récit qui ne soit une pièce littéraire parfaitement composée. L’un d’eux pourtant aura laissé en moi une empreinte plus forte que les autres: le dernier, "Rencontre sous la lune blême". En plus d’être un véritable chef-d’œuvre de brièveté qui raconte, décrit, et instaure une ambiance en à peine deux pages, il "chute" admirablement.

 

De toutes les créatures qui hantent ces Nuits retroussées, la plus fascinante est, bien sûr, Venise – Venise ventre somptueux et mystérieux, à l’époustouflante splendeur, et dont les dessous gardent captifs ceux qui s’y frottent… Paisiblement magnifique quand elle émerge dans les teintes délicates d’une aurore brumeuse, ou bien aguicheuse quand elle dévoile, à l’échancrure de ses ruelles obscures, des façades spectrales, des murailles scrofuleuses, de vielles grilles rouillées donnant sur des jardins en friche, ou encore pâlie comme une poitrinaire, près d’être engloutie, Ophélie déjà avant que l’eau ait raison d’elle, Venise est décrite sous mille atours divers. Sublime toujours malgré les haillons que dépose sur ses épaules l’usure des siècles – et peut-être sublimée encore par la foule de tueurs à gages et de femmes-fleurs-fillettes dont Nadine Monfils la peuple….
Native de Belgique elle est montmartroise d’adoption, et de cœur. Quelque racine profonde doit, en outre, l’attacher à Venise pour qu'elle ait si bien su rendre cette ville présente dans ses textes. Ou peut-être a-t-elle là-bas un pied-à-terre secret qu’elle rejoint à son gré d’un claquement de doigts, en se frayant un chemin à travers miroirs piqués et lourdes tentures, flottant d’un pas léger sur le tapis d’écarlate que déroule devant elle la théorie de fantômes sortis tout droit des vieux palazzi


 

Nadine Monfils, Nuits retroussées à Venise (nouvelles), Tabou éditions coll. "Vertiges – tendance noire", juin 2011, 128 p. – 9,00 €. 

Le recueil comprend, entre autres: "L'ange rouge", "La petite pute aux allumettes", "Le tueur d'ours", "La robe bleue", "Carabas", "Le miroir byzantin", "Le théâtre de Sade", "L"hôtel des Bains", "La chenille", "Meurtres dans un écrin", "La femme en rose", "Le jardin des morts", "Chagrin d'amour", "Rencontre sous la lune blême".

 

 

NB – Dans la même collection, Nadine Monfils a publié, au début de l’année, des Contes pour petites filles libertines. Les textes y sont écrits avec cette même élégance, cette même retenue à la fois crue et pudique, l’érotisme se teinte pareillement de cruauté… quant à l’étrangeté, elle est un peu différente, plus onirique peut-être; l’on évolue, semble-t-il, dans une logique et une "texture" narratives qui seraient davantage celles de la comptine que de la nouvelle au sens "adulte" du terme. Mais il est vrai que le titre désigne lui-même les destinataires du recueil...

 

Nadine Monfils écrit aussi des polars; leur ton et leur style les distinguent assez nettement de ses nouvelles érotico-fantastiques. Le dernier paru surtout, Les Vacances d'un serial killer (Belfond), qui décoiffe sévèrement, et fait beaucoup parler de lui. Également réalisatrice, photographe, elle se délasse en confectionnant de petites boîtes qui sont comme des collages en trois dimensions. D'ailleurs, elle "colle" merveilleusement, en fière continuatrice de l'esprit surréaliste. C'est une artiste polymorphe; une visite sur son site vous entrouvrira les portes de son univers...

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Publié par Yza - dans Chroniques
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