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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 12:42

celine_TN-copie-1.jpgAu bout des nuits. Rencontrer Céline

Nuit au bout de laquelle il a entrepris son Voyage. Nuit dont il s’est drapé lui-même quand on ne l’en a pas recouvert en même temps que d’opprobre. Nuit que jettera aux yeux de bien des primo-lecteurs son style si singulier, à nul autre pareil, et celle, épaisse, dense, qui à l’en croire pétrit l’humanité entière sans qu’aucune lueur puisse jamais poindre… Tant de nuits obscures autour du nom de Louis-Ferdinand Céline, dont il est difficile d'écarter les pans. Le lire: la toute première chose à faire. Puis aller plus loin: lire ce qui a été écrit sur lui et sur ce qu'il a traversé de l'Histoire. Si l'on a quelque mal à faire les premiers pas vers cette figure atypique et majeure des lettres françaises, ou bien si l'on peine à vaincre telle idée reçue alors il faut aller au théâtre voir Dieu, qu'ils étaient lourds!

Car cette pièce a l’insigne mérite de ne tendre ni vers l’hagiographie ni vers la condamnation sans appel – c’est une complexité humaine que metteur en scène, Ludovic Longelin, a voulu montrer à travers son spectacle: C’est un écorché, et un déçu de l’humanité. Et on peut dire que dans cette espèce de hargne qu’il a contre le genre humain, il y a quelque chose de l’ordre de la déception. Oui, il a été antisémite, oui il a écrit des choses abjectes. Cet homme qui a révolutionné la littérature a aussi été une ordure, et dans ce spectacle on prend l’homme entièrement, on le montre tel qu’il est, avec sa part de lumière et sa part d’ombre, dira-t-il à Plamon le matin de la représentation.

 

Ludovic Longelin a conçu ce spectacle à la demande des organisateurs du festival Critiques et culture de Boulogne-sur-mer. Il s'agissait à l'origine d'adapter pour la scène les Entretiens du professeur Y. Mais au fur et à mesure qu'il travaillait à son adaptation, le metteur en scène s'est rendu compte que, dans ce texte, Céline est sa propre marionnette et ça ne m’intéressait pas vraiment, expliqua-t-il à Plamon. Je trouvais plus intéressant d’adapter les quatre grands entretiens qu’il avait accordés pour la télévision; j’ai demandé à mes commanditaires si je pouvais leur proposer cela, et ma proposition a été acceptée. J'ai donc fait un montage d'extraits de ces entretiens auxquels ont été ajoutés des extraits des Entretiens du professeur Y.
Quant à Marc-Henri Lamande, il a derrière lui un long parcours célinien. Contacté voici plusieurs années pour interpréter une adaptation du dernier roman de Céline, Rigodon, il a d’abord refusé, arguant qu’il ne pourrait jouer qu’après s’être suffisamment plongé dans l’œuvre l’écrivain. Quelques mois et livres plus tard, il refusait toujours, mais proposait autre chose: interpréter un monologue à partir de l’écriture de Céline (citation tirée de propos tenus à Plamon). On accepta, il se retrouva invité à l’un des colloques de la Société d’études céliniennes, à monologuer devant une assistance d’une bonne centaine de personnes… Du temps a passé, il a continué à lire Céline, jusqu’à ce qu’advienne la proposition du festival Critique et culture.


Le voilà donc confronté non plus à l’écriture seulement mais à la parole de Céline. Qu’il a approchée de façon intime, et très intérieure, en refusant d’écouter et de visionner les entretiens: il n’a travaillé qu’à partir de la transcription de Ludovic Longelin, que celui-ci a voulue la plus précise possible. Il a trouvé intonations et inflexions, temps de pose, silences, soupirs… uniquement en écoutant de tout son corps les petits signes tracés sur le papier qui, à eux seuls, disent un rythme, un souffle auquel il est très sensible. Les gestes, les attitudes, se sont tout naturellement greffés sur ce rythme de parole. Le résultat scénique est fascinant: par la seule écoute de son propre corps, Marc-Henri Lamande a retrouvé les rythmes céliniens qu’il restitue avec une sensibilité tendue, intense. Rien à voir avec le mimétisme. Le comédien fait entendre toute vivante la voix de Céline sans chercher à l’imiter; physiquement il ne ressemble guère à l’écrivain et pourtant il est Céline interviewé. Il suffit de visionner les entretiens pour s’en rendre compte.
À Plamon, Ludovic Longelin a ainsi évoqué leur travail commun: On n'est pas dans l'imitation. C’est le rythme d’un texte qui donne un corps – le corps naît de la musique contenue dans la parole qu’il profère. Cela évite l’imitation et valorise la rencontre. La rencontre est un mot clé de mon travail; la scène est le point où elle se produit et je m’efforce d’honorer cette rencontre.
Celle qu'il propose avec Marc-Henri Lamande autour de Louis-Ferdinand Céline est très belle.

 

JR-Garcia_JHLamande1.jpg

On voit sur scène un personnage visiblement usé, affaibli, tassé dans son fauteur presque englouti par lui et menacé presque par les deux grandes perches qui jaillissent de chaque côté du dossier avec, au bout de chacune, un micro. Le visage que cernent des cheveux gris, tombants a quelque chose de farouche; le regard luit, la voix est frêle, grenue. Un être au bord de la rupture. Mais les propos sont vigoureux, amers, et aussi désabusés parfois, comme ployés finalement par l’adversité. Tout un fourmillement émotionnel vivote là, dans ces mots, dans cette énonciation précipitée qui répète les "n’est-ce pas" et suspend les phrases avant terme, laissant le soin aux petits gestes des mains de dire ce que la voix abandonne au silence. Mots durs pour le genre humain, pas beaucoup d’empathie. Concernant la littérature, un hymne au travail, au travail acharné. Et au style. Tant d’amertume pourrait indisposer, agacer même mais Marc-Henri Lamande parvient à la rendre émouvante en montrant, par sa voix et ses postures, la blessure profonde dont elle procède – la douleur sourde sous les mots coupants. La diction figée, roide, désincarnée de l’intervieweur qui demeure dans l’ombre, en recoin et de dos, amplifie par contraste l’expressivité de chaque accident de parole, de la moindre inflexion – un singulier vibrato oscille dans le corps des mots que prononce Marc-Henri Lamande. Et, sertissant cette formidable incarnation, tout l’appareil de la mise en scène, notamment de superbes jeux de lumière…

 

Cette pièce est un magnifique moment théâtral. Ni divertissante ni pédagogique, elle rend présent un homme. Ses qualités scéniques illuminent la splendide interprétation de Marc-Henri Lamande, qui fait vibrer dans l'air aux confins de la fêlure tous les sentiments qu'expriment les propos de l'écrivain. Il est tout entier fragilité tangible; par son énonciation et ses gestes, par l'éclat un peu sauvage dont il anime ses regards, il devient, de tout son être, la fissure qui blesse la paroi de verre d'une âme d'écorché... Peut-on encore écrire que Marc-Henri Lamande incarne Céline? Je ne le crois pas; il s’agit plutôt de présence, une présence non pas de corps mais d'une âme qui serait charnelle. C’est une profondeur d’être qui se dévoile pendant un peu plus d'une heure; le spectacle touche et va très profond dans le cœur du spectateur. Cet impact, par sa force, rend curieux à l'égard d'un homme, d'un écrivain et de son œuvre. Les connaissait-on déjà que l'on a envie de les explorer à nouveau; était-on ignorant qu'on n'aura de cesse que de les découvrir.
Dieu, qu'ils étaient lourds! est donc une pièce importante. Voire nécessaire.

 

 

Dieu, qu’ils étaient lourds!
D’après Louis-Ferdinand Céline. Adaptation et montage de textes par Ludovic Longelin.
Mise en scène :
Ludovic Longelin
Interprétation :
Marc-Henri Lamande et Ludovic Longelin
Durée :
1h10

 

Représentation donnée le vendredi 29 juillet à l’abbaye Sainte-Claire.


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