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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 11:20

rentre-vendages TNÀ quelques jours des cérémonies du 11 Novembre, les éditions Pierre-Guillaume de Roux ont commémoré la Première Guerre mondiale en publiant On sera rentrés pour les vendanges, un roman puissamment évocateur, où l'Histoire est ranimée non de manière factuelle mais par la chair de quelques personnages rendus extraordinairement vivants par une écriture tout en force et en couleurs – mais pas sans nuances, loin de là…

 

Stanislas Lukaszczack dit "Stachiu", Louis-Marie Nouailles de la Dénouaille dit "l’Inséminariste", Émile Vergeot dit "La Verge", et leur aîné à tous, Charles, dit pour cela "Grand-père", le principal narrateur: quatre gars, ni héros ni lâches ni martyrs, mais broyés avec des milliers d’autres par l’infernale machine guerrière et qu’une solide amitié, née dans les chambrées puis consolidée au front dans la boue et la peur, assaisonnée de bourrades sans complaisance, d’invectives et d’étreintes chaleureuses, lie ensemble comme brindilles en un fagot. Quatre gars qui se tiennent chaud en se racontant leur vie d’avant, en ranimant les souvenirs des quelques semaines vécues avant le départ pour les tranchées, en rêvant d'une délicieuse blanquette baigant dans une sauce velours. Quatre gars qui se mentent aussi, pour rassurer le copain qui va trépasser autant que pour y croire eux-mêmes – croire que le marmitage va cesser, qu’ils vont rejoindre les lignes arrière et, qui sait! revoir les rues de Paris! Quatre amis, autour d’eux la troupe des "autres", les Boches en face – "en face"? rien n’est moins sûr! que sait-on de leurs lignes, quand on est au fond d’un trou et qu’au-dessus des têtes la configuration du terrain est sans cesse chamboulée par les tirs d’artillerie – et quelque part les leurs, ceux des régiments alliés dont il est presque impossible de se faire reconnaître, tous combattant à Vauquois en mars 1915.


C’est d’abord le style qui galvanise l’attention: dès le préambule – une longue dédicace aux accents de réquisitoire contre les nains galonnés de l'Administration et autres larbins pète-sonore – ça tonne comme un réveil au clairon! Les mots claquent, et tout de suite la langue est fouettée; on est interpellé avec la dernière vigueur – la dédicace s'achève ainsi:

Alors… Musique, nom de Dieu!

Hen avant… ‘arrrche!

Comment, après cela, ne pas se précipiter dans le récit? Un récit qu’on ne lâchera plus. Il n’y a pourtant pas de véritable suspense, ni d’intrigue prenante dont on aurait hâte de voir se dénouer les fils, mais la langue, et le sens de la narration, agrippent à eux seuls l’intérêt du lecteur, le captent et le maintiennent jusqu’au bout. Si l’on se passionne de la sorte pour le destin des personnages au cours des quelque deux journées que dure l’histoire, c’est grâce à l’écriture; le style, la manière dont le récit est composé et les strates chronologiques mêlées sont si maîtrisés que l’on ne peut avoir du texte qu’une lecture littéraire, la seule qui vaille en… littérature. L’on pourrait se perdre en gloses sur les "caractères", la "psychologie"… mais cela tourne vite à vide: c’est le tissu de mots qui a de la force, de la couleur, offre aux sens une richesse de matière et de motifs, et parce que l’étoffe est telle, les personnages qui y sont figurés prennent chair et âme; ils deviennent les pairs du lecteur, proches de lui à le toucher comme si celui-ci était tassé près d'eux au fond du trou. Par le miracle de l’écriture il boit avec les personnages la boue jaunâtre qui désaltère quand il n’y a plus d’eau au fond des bidons, entend avec eux tonner les obus, bouffe comme eux la boue et la terre à pleine bouche, sent peser sur lui les vêtements trempés, puants, qui emprisonnent le corps dans la sueur et la peur depuis des jours – avec eux il tremble et rit, pleure de voir mourir les amis…

 

Fascinante écriture qui se laisse admirer comme fait littéraire et met si puissamment en branle les émotions pures! Elle est vigoureuse, inventive, va puiser au-delà des ressources offertes par les lexiques argotiques son besoin de couleur et de sons-sens en forgeant des mots de toutes pièces; et cela n’est pas encore suffisant pour que soit sonore à souhait le tumulte des phrases, celui-là qui saura ébranler le lecteur, fissurer sa carapace, et par là fera s’engouffrer les évocations de toutes sortes, il faut ajouter le rehaut de mots allemands fondus dans le maillage du français. Ce foisonnement lexical n’est toujours pas suffisant, ni même le talent que déploie l’auteur pour écrire l’oral: la syntaxe habituelle est bousculée, mais avec art, par licence poétique si je puis dire. Car ces entorses, cette créativité verbale sont de celles qu’autorise seule une parfaite maîtrise de la langue soutenue, sans laquelle elles seraient maladresses quand, ici, elles sont marques de style et contribuent à l'élaboration d'une langue quasi idiolectique.


Une fois finie la lecture, et atténuée un peu l'émotion qu'elle a provoquée, forte comme un coup porté au creux de l'estomac, le commentaire essentiel qu’appelle ce roman reste d’ordre littéraire – le style, le lexique, la composition, le soin avec lequel les faits historiques sont apportés dans la fiction… N’est-ce pas l’indice qu’on est face à de la vraie littérature? Ceux qui assènent complaisamment que "la littérature est morte" vont sans doute devoir s'interroger: On sera rentrés pour les vendanges montre qu’il y a bel et bien sous cette mort proclamée des braises vives. Et qui dit "braises vives"… 

 

Daniel Stilinovic, On sera rentrés pour les vendanges, Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2012, 368 p. – 23,90 €.


Lire ici l'entretien avec Daniel Stilinovic

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Publié par Yza - dans Chroniques
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