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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 11:15

J’ai passé mon enfance blottie dans l’ombre bienveillante de vieilles personnes aimantes – grands-tantes et grands-oncles, grands-parents, arrière-grands-tantes – dont je ne pensais pas alors qu’elles étaient "vieilles" ou "âgées" mais qui, j’en étais convaincue, avaient toutes connu l’origine du monde, ce "point zéro" qui m’avait précédée de longtemps et dont, par définition, je ne pouvais rien savoir. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait signifier être "vieux", ou "jeune" – il y avait simplement ceux qui avaient toujours été là, et moi qui avait manqué une partie de l’histoire. D’ailleurs je me dis, en écrivant ces lignes, que je n’ai vu vieillir, malgré leurs fatigues,  ni mes grands-parents, ni mes grands oncles ou tantes; un peu par déni évidemment, parce que percevoir chez les autres le progrès des défaites, si lent fût-il, fait résonner plus fort en soi les obsédants petits crissements des érosions inéluctables, mais surtout parce que ces personnes demeurent en mon cœur, envers et contre tout, comme les piliers du monde – du marbre: inaltérables en leur essence.
Quand mon grand-père disait dans le temps… j’imaginais celui des cavernes; j’étais persuadée qu’il avait partagé la vie de ces hommes préhistoriques dont j’avais vu des représentations dans quelque livre illustré et, tout naturellement, je le visualisais tel que je le voyais chaque jour, en chemise et bleu de travail – sa  "tenue de jardin" – mais en train d’attiser un feu au fond d’une grotte aux parois couvertes de peintures rupestres.
À ma grand-mère qui souvent me racontait son enfance à travers mille anecdotes dont nous riions beaucoup toutes les deux, je demandai un jour si elle se souvenait du Moyen Âge. C’était une évidence pour moi qui n’avais pas souvenance d’une époque d’où mes grands-parents fussent absents qu’ils devaient tout savoir de ces époques que je devinais lointaines et qui s’étaient déployées bien avant ma naissance.


J’ai désormais dépassé, et largement, l’âge qu’avait ma grand-mère quand je suis née. À bientôt cinquante ans je comprends combien est profond l’abîme que fore le passage des années – c’est un savoir qui n’est pas de pure intellection: mon corps tout entier me l’apprend comme si, au bout de chacune de mes terminaisons nerveuses, tremblait la longue litanie des jours évanouis. Cet abîme a la profondeur de l’effroyable distance séparant, des jours présents, les innombrables souvenirs qui m'habitent. Dans le même mouvement d’esprit, je comprends, aussi, combien est brève, insignifiante, la durée moyenne d’une vie humaine comparée à celle des siècles et des millénaires qui modèlent l’univers. Une durée infime valant poussière. Cette conscience des immensités cosmiques n’abolit pas l’atroce béance que je sens se creuser entre enfance et maturité– au contraire elle l’accentue, tout en la relativisant beaucoup…
Cet écart est un gouffre d’obsidienne, tangible et noir comme l’est cette pierre dure. Il s’ouvre entre le velours d’un grain de peau imperceptible et le drapé mou d’un épiderme flétri au teint cireux; entre une chevelure opulente dont on pouvait s’amuser à son gré – la teindre, la crêper, la couper ou la friser, la plier à tous ses caprices – et de maigres mèches grisâtres qui, en se raréfiant, disent la lente extinction des désirs…

 

vieille-histoire2_TN.jpg

Aujourd’hui, "jeunesse" et "vieillissement" – la jeunesse est pour moi chose révolue tandis que la vieillesse n’est encore que vieillissement: elle n'est pas un état clos mais un processus morbide dont la propagation commence tout juste, produisant de frêles balbutiements que, peut-être, un esprit plus inattentif que le mien, ou plus combatif, n’entendrait même pas… – "jeunesse" et "vieillissement", donc, ont à mes yeux des contours désormais bien définis, tracés par ce que me dictent mon corps et son histoire:
Être "jeune", c’est avoir la conviction que la vie restant à vivre durera l’éternité – assez longtemps en tout cas pour qu’on n’en imagine pas le terme et qu’on soit sûr de n’avoir pas à se hâter pour accomplir tout ou presque ce dont on rêve. Ce sentiment-là m’a quittée depuis bien des années mais, au fait, l’ai-je jamais éprouvé?
Vieillir, c’est sentir son corps se plier, rendre les armes sous les assauts de la fatigue; c’est avoir les sens émoussés, contempler dans le miroir un visage dont la peau s’avachit en liquéfiant les traits, au point de prendre au fil des jours l’aspect et la consistance d’un pont-l’évêque en partance…
Vieillir c’est aussi avoir le cœur las et l’âme dégoûtée de tout – être vieux c’est ne plus songer qu’à renoncer.

 

Ainsi peut-on être très vieux à vingt ans et avoir encore de la fraîcheur à quatre-vingts car l’âge se compte moins à l’aune des années vécues et des extinctions du corps qu’au nombre de lâchetés et de renoncements accumulés.

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commentaires

Marie-Annick 29/04/2012 09:09

Je crois qu'Alexandre ne serait pas de ton avis.

Vieillir c’est aussi avoir le cœur las et l’âme dégoûtée de tout – être vieux
c’est ne plus songer qu’à renoncer.

Je te souhaite de trouver la joie qu'est la sienne.

A bientôt
Marie Annick

Yza 29/04/2012 20:39



Moi aussi, je le crois... en fait j'en suis sûre :-) et c'est pour ça sans doute qu'il est si agréable de passer un moment en sa compagnie, ou avec ses amis que j'ai croisés chez vous. Je crois
qu'il y a plein de gens comme lui qui ont cette joie dont tu parles, par-delà les années. Je n'écris là que ma vision, ma perception...



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