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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 13:49

Cela remonte à 1989 et pourtant je garde encore très présentes à l’esprit les profondes impressions que m’avaient causées les deux uniques spectacles où j’ai vu jouer Francis Huster. Il y eut tout d’abord sa reprise du rôle de Lorenzaccio dans sa propre mise en scène de la pièce de Musset. J’avais été éblouie; je n’écrivais pas encore de chroniques à l’époque mais je me souviens qu’en sortant du théâtre Renaud-Barrault, j’avais griffonné sur une page de carnet que le spectacle m’avait paru si remarquable et les comédiens si magnifiques que j’aurais voulu pouvoir jeter sur la scène, au moment des saluts, des brassées de roses pour les remercier. Peu après je suis allée voir au théâtre de la porte Saint-Martin son adaptation-interprétation de La Peste. Là encore ce fut un éblouissement: tout le roman de Camus tenait là, dans ce comédien grandiose debout sur l’avant-scène qui avait, pour tout accessoire, une chaise et un pardessus.
Forte de ses souvenirs radieux, je me réjouissais d’aller voir Traversée de Paris. Je n’ai éprouvé que déception.couv vin-de-paris
Une déception causée par l’interprétation en elle-même, non par l’adaptation des textes de Marcel Aymé – en fait de Traversée de Paris, ce que joue Francis Huster est un montage de la nouvelle et d’extraits du roman Le Chemin des écoliers. Il ne m’appartient pas de discuter l’opportunité ni le bien-fondé de l’assemblage opéré car s’emparer de textes littéraires et les transformer en œuvres théâtrales, fût-ce au prix de collusions relevant des seuls désirs de l’adaptateur, relève d’une liberté d’artiste qui ne souffre pas de contestation ni de remise en cause. Je pense en revanche que l’on peut toujours questionner l’adaptateur sur les raisons de ses choix, discuter de ce qu’ils impliquent. Ainsi aurais-je aimé en apprendre davantage sur la façon dont la reconstruction textuelle a été conduite. Je m’attendais à ce que le prologue annoncé réponde à ma curiosité et expose les origines du spectacle, ce qui a fondé le travail d’adaptation, la façon dont Francis Huster avait abordé les personnages, etc. Cela n’a pas été tout à fait le cas…

Ce prologue repose, paraît-il, sur une large part d’improvisation et il n’est jamais tout à fait le même d’une représentation à l’autre. Ce vendredi soir, il a bien été expliqué que la pièce était une réponse à un demande de Jean-Louis Barrault mais, hors cela, il a surtout été question du contexte historique, des conditions dans lesquelles les artistes pouvaient s’exprimer pendant l’Occupation, des actions de résistance. Cette évocation passionnante, indispensable à une juste approche de l’œuvre de Marcel Aymé, s’est hélas vite dissoute dans un discours brouillon, torrentiel, truffé de phrases laissées en suspens et de redites, ponctué de cet étrange superlatif "sublissime" derrière lequel il faut sans doute entendre "sublimissime"… Sans compter que le comédien a profité de l'occasion pour enfourcher quelques-uns de ses "chevaux de bataille", des points de vue pour le moins péremptoires – notamment sur la notion d’ "emploi" au théâtre – qu’il n’a même pas pris la peine de justifier par des arguments recevables. Ce n’était pas, à mes yeux, les circonstances les mieux indiquées pour cela. Enfin, il a conclu son prologue, s’il m’en souvient, par quelque chose comme "Ce soir vous allez entendre la vraie parole de Marcel Aymé" or puisqu’il ya eu montage de textes il s’agit plutôt, selon moi, de l’hommage que Francis Huster a voulu rendre à Marcel Aymé…

couv_chemin-ecoliers.jpgQuant à savoir si le montage est habile et si les morceaux importés du Chemin des écoliers s’ajustent bien au "corps" de Traversée de Paris extrait de la nouvelle d’origine, pas moyen de l’apprécier tant le texte a été écrasé par l’interprétation, univoque dans ses excès de déplacements, de vociférations et d’ajouts constants d’apostrophes (des "Eh!",des "Eh Eh!", des "Oh Oh!" incessants, assortis de quelques "Attends, attends!" si mal articulés qu’ils confinaient à l’onomatopée…) et ne laissant entendre aucune nuance de voix ou d’inflexions. N’eussent été les interpellations réitérées – Martin! Grandgil! – il était quasi impossible de déterminer lequel des personnages prenait la parole. À peine une pause a-t-elle été consentie quand a été convoquée Lina, la jeune juive apeurée venue du Chemin des écoliers. Ce bref passage a été le seul qui m'a émue. Pour le reste, j’ai eu le sentiment d’être face à une masse d’énergie pure soucieuse de se propager au point d’en oublier de prendre forme. Oh certes l’acteur s’est donné sans compter  et cela peut être pris pour la plus absolue des générosités scéniques. Ce n’est pas ainsi que j’ai perçu ce jeu débordant et excessif, dans l’effusion duquel j’ai senti disparaître, outre les indices qui eussent permis de distinguer entre les locuteurs, la profonde ambivalence des rapports qui, dans la nouvelle, s’établissent entre Martin et Grandgil; des rapports complexes où se mêlent chez l’un et l’autre attirance, répulsion, déception et fascination – avec une part d’incompréhension réciproque. Je ne crois pas que la prose de Marcel Aymé ait été valorisée.

 

 Bien que profondément déçue par la prestation de Francis Huster dont le talent m’avait laissé espérer beaucoup mieux, je n’en suis pas moins heureuse que le comité du festival ait pu inclure ce spectacle à sa programmation et inviter un comédien à la popularité si étendue, dont la seule notoriété a dû amener dans les gradins des spectateurs peu accoutumés à fréquenter des salles de théâtre. De plus, et cela mérite d’être salué, Francis Huster qui joue actuellement à Paris au théâtre de la Gaîté-Montparnasse Sacha le Magnifique – un texte-hommage à Sacha Guitry dont il est l’auteur et qu’il a lui-même mis en scène –  a exceptionnellement "relâché" pour venir à Sarlat, faisant ainsi le bonheur de beaucoup de gens qui ont, à en croire ce qui s’est dit le lendemain à Plamon, passé une excellente soirée.
Il est vrai que, nonobstant ses qualités d’homme et de comédien, il émane de toute sa personne un charme naturel auquel il est difficile, sinon impossible, de rester hermétique et ce, quelque désaccord que l’on ait avec ses opinions si haut affirmées, quelque regard que l’on ait sur la façon dont il a joué les textes de Marcel Aymé.
J'ai lu, depuis ce vendredi soir, quelques articles consacrés aux représentations parisiennes de cette Traversée de Paris. Et rétrospectivement, je me suis demandé si, à Sarlat, l'acteur ne s'était pas laissé emporter par une certaine euphorie face au vaste espace offert par la scène montée place de la Liberté et par les conditions du plein air...

 

francis-huster_marcel.jpg


Traversée de Paris
D’après la nouvelle "Traversée de Paris" issue du recueil Le Vin de Paris et le roman Le Chemin des écoliers, de Marcel Aymé (les deux ouvrages sont disponibles chez Gallimard en édition de poche dans la collection "Folio").
Adaptation, mise en scène et interprétation:
Francis Huster
Durée:
1h30
    

Représentation donnée le vendredi 23 juillet place de la Liberté.

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commentaires

LLT 31/07/2010 18:16


Tu dis tout dans cet article. Que rajouter de plus, sinon , bravo et merci. Et aussi que nous espérons toujours l'émerveillement face à un comédien de génie.


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