Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 09:43

Les livres que publie Diane de Selliers sont magnifiques. C'est une évidence. Mais n'écrire que cela est bien loin de leur rendre justice. S’ils séduisent en effet le regard dès qu’il se pose sur eux, et la main dès qu’elle effleure les pages, s’attarde sur les couvertures ou caresse les coffrets, c’est aussi par le contenu qu’ils conquièrent le lecteur.
Je les avais découverts en 2005, dans le sillage de quelques fantômes convoqués chez Jacques Damade par Jean-David Jumeau-Lafond. L’éditrice m’avait alors accordé un premier entretien au cours duquel elle avait retracé l’histoire de sa maison et expliqué en détail sa démarche éditoriale.
Faire peu mais bien: elle a donc démarré en ne publiant qu’un seul livre par an – mais un livre soigné jusque dans ses moindres détails, et dont l’accompagnement est lui aussi minutieusement préparé, depuis les campagnes événementielles à l’entour de sa sortie jusque dans les dossiers de presse, d’une richesse informative exceptionnelle et imprimés sur un papier luxueux, en passant par le site internet de la maison, lui aussi riche en ressources et conçu pour que la navigation soit agréable, où l’on peut notamment télécharger ces même dossiers de presse et acheter les ouvrages en ligne.

 

S’il s’agit toujours de réunir un texte majeur de la littérature mondiale et les œuvres de grands peintres comme l’indique le nom même de la collection – "Les grands textes de la littérature illustrés par les plus grands peintres – chaque ouvrage exprime cette intention de façon singulière. Tantôt sont mis en regard un texte et le travail qu’il a inspiré à un seul artiste, ancien ou contemporain, tantôt un texte et un florilège diachronique d’œuvres qu’il a engendrées… Parfois encore un texte est associé à un univers pictural, par exemple Les Fleurs du mal à la peinture symboliste et décadente. Certains volumes de la collection s’écartent un peu de cette ligne générale en proposant non pas un "grand texte" mais une anthologie textuelle qui, couplée à une iconographie elle aussi anthologique, ouvre l’esprit à l’ensemble d’un courant culturel – ainsi Correspondances impressionnistes, ou Moyen Age flamboyant.

 

dit-genji.jpg


Pour ses projets éditoriaux, Diane de Selliers travaille un peu à la manière d’un commissaire d’exposition qui parcourt le monde afin de rassembler des œuvres dispersées, dont beaucoup font partie de collections privées d’où elles ne sont jamais sorties. Mais une exposition muséale ne dure que quelques semaines quand les livres, eux, sont pérennes.
Quelle que soit la nuance programmatique qu’ils représentent, tous relèvent d’une démarche éditoriale probablement unique en son genre.
Ce n'est pas tant l'exceptionnelle qualité de leur fabrication et de leur conception qui distinguent entre toutes les publications de Diane de Selliers, mais l’ampleur des recherches menées en amont de chacune pour répertorier les œuvres qui vont constituer l’appareil iconographique. Ces campagnes d’investigation et de photographie sont comparables à ces missions scientifiques très pointues entreprises pour établir des catalogues raisonnés, écrire des ouvrages d’érudition pure… alors que le but visé est d’éditer un "beau livre" de littérature où les interventions des spécialistes restent discrètes – de toute façon accessibles aux profanes quand elles se traduisent par des commentaires et des notes conséquents.

 

Les recherches s’étalent sur plusieurs années – il en a fallu sept pour trouver et choisir les peintures qui accompagnent le Dit du Genji, dix pour réunir un vaste corpus de miniatures indiennes au sein duquel ont été sélectionnées celles figurant dans l’édition du Rāmāyana qu’elle a publiée à l’automne 2011. Dix années de quêtes à travers le monde, marquées par d’incessantes temporisations et de multiples obstacles; dix années de persévérance pendant lesquelles il a fallu, aussi, mener à leur terme les publications annuelles, elles-mêmes fruits de longues recherches… Il est résulté de ce patient travail l’ouvrage le plus monumental du catalogue: sept volumes et un livret explicatif sous coffret soit, en tout, mille quatre cent quatre-vingts pages qui magnifient la geste de Rama – sept chants, quarante-huit mille vers – traduite dans son intégralité à partir d’un texte sanscrit datant des environs du 1er siècle de l’ère chrétienne dont on attribue la rédaction à l’ascète Valmiki et, en regard de cette épopée solaire, un florilège de quelque six cent soixante miniatures indiennes puisées dans des manuscrits allant du XVIe au XIXe siècle. D’éminents spécialistes ont été mandés pour guider cette édition: Amina Taha Hussein-Okada, conservatrice en chef au musée Guimet en charge des arts de l’Inde, a aidé aux choix iconographiques, écrit l’introduction et rédigé des commentaires pour chaque miniature; la préface est signée par l’historien de l’art et professeur émérite de l’université de Punjab à Chandigarth B. N. Goswamy; la traduction, elle, reprend celle parue en 1999 dans la bibliothèque de La Pléiade, réalisée sous la direction de Madeleine Biardeau et Marie-Claude Porcher.
C’est, aux dires de l’éditrice, le livre le plus ambitieux qu’elle a publié à ce jour. Et le plus difficile aussi, a-t-elle ajouté. En l’écoutant évoquer l’histoire du projet, je me suis dit qu’en effet, elle pouvait bien ressembler à une épopée, avec son lot de péripéties et de victoires remportées de haute lutte…

 

visuel-ramayana-ensemble.jpgDiane de Selliers:
Après mon premier voyage en Inde, j’ai tout de suite commencé à envisager de publier un texte fondateur de la littérature indienne. J’en ai parlé avec plusieurs personnes qui m’ont signalé le Mahābhārata, et le Rāmāyana dont je ne savais rien. Je suis allée me renseigner en librairie, où l’on m’a proposé une traduction du Rāmāyana, publiée dans la Bibliothèque de la Pléiade. En reprenant le volume il y a quelque temps, je me suis rendu compte que l’étiquette, restée sur le coffret, porte la mention "prix de lancement"… Elle venait donc juste de sortir quand je l’ai achetée – ce à quoi je n’avais pas pris garde alors… Si elle avait été publiée plus tard, je me serais peut-être engagée dans un projet d’édition du Mahābhārata, ce qui, à la réflexion, n’aurait pas été une bonne option car ce texte, dont il n’existe d’ailleurs pas encore de traduction intégrale en français, offre une narration assez décousue et difficile à suivre; sur le fond, il est essentiellement question de combats, et de l’âpreté de la vie des hommes de cette époque quand le Rāmāyana est une épopée lumineuse dont le héros est un prince parti à la recherche de son épouse enlevée par le roi des démons. La "geste de Rama" repose sur un affrontement entre les forces du Bien et du Mal, convoque tout un panthéon mythologique et ouvre sur un univers qui nous a été rendu familier, en Occident, par les épopées et les récits mythologiques gréco-romains inscrits dans notre mémoire collective. Je pense donc que le Rāmāyana nous est plus proche que le Mahābhārata. Et puis je trouve qu’il manque au Mahābhārata la dimension solaire que possède le Rāmāyana. En outre, un problème technique s’opposait au projet d’édition du Mahābhārata: ce texte compte plus de deux cent mille vers, le Rāmāyana quarante-huit mille.
Publier le Rāmāyana illustré par les miniatures indiennes a tout de même été un travail de très longue haleine, particulièrement difficile pour plusieurs raisons. La première étant que le nombre de miniatures existant qui illustrent ce texte est considérable. Après que l’empereur moghol Akbar, qui régna de 1556 à 1605, eut commandité le premier manuscrit illustré du poème, à la fin du XVIe siècle, beaucoup d’autres ont été peints dans toutes les cours, du nord au sud de l’Inde et jusque loin dans le sud-est asiatique. L’essentiel de notre iconographie, couvrant la période comprise entre le XVIe et le XIXe siècle, provient des manuscrits du nord de l’Inde, ce qui demeure un corpus énorme, et peu commode d’accès car, à la fin des années 1960-70, tous ces manuscrits ont été dispersés dans le monde entier, aussi bien dans les musées, les bibliothèques, que dans des collections privées. De plus, peu d’entre eux ont été conservés dans leur intégralité : les marchands avaient pour habitude de séparer les feuillets parce qu’il était plus rentable pour eux de vendre les pages à l’unité qu’un manuscrit entier. Cette dispersion a donc été une difficulté supplémentaire: outre les quelque cent cinquante musées ayant une section dédiée aux arts de l’Asie auxquels nous avons demandé s’ils avaient des œuvres se rapportant au Rāmāyana, nous avons dû contacter des collectionneurs, que nous avons retrouvés par l’intermédiaire des salles de vente et des marchands. Puis nous tâchions d’obtenir les reproductions des œuvres susceptibles de nous intéresser. Cette démarche reste simple la plupart du temps. Elle se complique considérablement quand nous avons affaire à des musées comme ceux du nord de l’Inde ou des environs de Dehli: les conservateurs ignorent parfois la teneur exacte de leurs collections, et entrer en contact avec eux relève de l’impossible car on ne répond ni aux fax, ni aux courriels, ni même aux appels téléphoniques. Il faut donc se rendre sur place pour rencontrer des gens avec qui il est très difficile de prendre rendez-vous… Une fois que le contact est noué, rien n’est gagné pour autant; par exemple, j’avais organisé une séance de prise de vue dans un musée de Dehli où j’avais repéré des images que je souhaitais photographier. J’avais demandé les autorisations nécessaires, que l’on m’a accordées mais, quand je suis arrivée avec le photographe, on m’a signifié que la séance ne pouvait pas avoir lieu parce que le conservateur avec qui je m’étais entendue était parti à la retraite et que je devais obtenir l’autorisation du nouveau conservateur… Or celui-ci n’était pas encore nommé. "Ce sera l’affaire de deux ou trois mois", m’a-t-on dit. Cela a pris plus d’un an! Il nous a fallu attendre plus d’un an avant de pouvoir photographier ces miniatures… Des contretemps comme celui-ci ont surgi sans arrêt. À côté de cela, il y a aussi eu de très belles rencontres, notamment avec la conservatrice du musée national de Dehli. Pourtant le premier contact a été plutôt frais: sans me décrire les collections, elle voulait que je lui annonce d’emblée les cinquante images que je désirais – "cinquante, pas plus: c’est la règle du musée." Comment choisir cinquante images quand on ne sait pas ce qui est disponible? Alors je lui ai proposé que nous voyions ensemble un par un les sept cents chapitres du poème et qu’elle me dise au fur et à mesure les images qu’elle pouvait me montrer. Elle a capitulé… mais il a fallu que je lui rende visite une bonne douzaine de fois. Nous avons fini par sympathiser, au point qu’elle m’appelait chaque fois qu’au cours de ses voyages elle découvrait une miniature intéressante.miniature-ramayana.jpg
Il a ensuite fallu déterminer, pour chaque miniature que nous retenions, à quelle scène du récit elle se rapporte. Cela a exigé un travail scientifique extrêmement méticuleux car l’image n’est pas toujours accompagnée d’une légende permettant de la situer. Et parfois, cette légende est erronée… Ce travail a été accompli sous la direction d’Amina Taha Hussein-Okada; elle nous a permis d’identifier les images dépourvues de légendes, de resituer correctement celles qui étaient mal légendées… Elle nous a en outre beaucoup aidés dans le choix des images en nous incitant à retenir celle-ci plutôt que celle-là qui nous avait d’abord séduits avec des arguments d’une grande pertinence. Elle a éduqué notre regard. Puis est venue l’étape de la mise en page. Là aussi les difficultés ont continué. Des œuvres dont nous ne retrouvions pas les références, des reproductions de mauvaise qualité qu’il fallait remplacer… C’est un exploit en soi que de mettre en exacte correspondance chaque image avec la partie du texte qu’elle représente; imaginez les bouleversements que peuvent entraîner un ajout ou une suppression, des changements d’images… Notre maquettiste a dû refaire entièrement la maquette de tout l’ouvrage à deux reprises, ce qui lui a demandé trois années de travail! Entre temps, de nouvelles images nous ont été apportées, et il a dû faire une troisième maquette – malgré nos efforts pour limiter le plus possible les modifications, il a quand même remanié une vingtaine de pages par chant, ce qui représente en tout quelque cent quarante pages. Pour cette édition, nous avons recensé plus de cinq mille miniatures. Près de sept cents sont reproduites dans l’ouvrage dont beaucoup le sont pour la toute première fois. Outre les collections privées, soixante-douze musées du monde entier sont présents à travers ces œuvres. Je suis convaincue qu’à ce jour, même parmi les ouvrages spécialisés, il n’y a pas un livre traitant de la miniature indienne qui montre un panorama aussi riche, aussi vaste des différents styles existants et qui comporte autant d’œuvres inédites reproduites de manière aussi remarquable que notre édition du Rāmāyana. Ajoutez à cette richesse iconographique les commentaires d’Amina Taha Hussein-Okada: je ne crois pas qu’il soit possible de trouver un livre d’aussi haute qualité que le nôtre concernant la miniature indienne. Nous sommes certes un peu déçus par les ventes qui ne sont pas à la hauteur de ce que nous espérions – il faut dire que le prix est très élevé [940 € – NdR] et que c’est peut-être une folie que de l’avoir sorti quand la conjoncture économique est aussi morose. Mais je suis sûre qu’un tel livre de toute façon trouvera son public; nos ouvrages ont une pérennité, celui-là comme les autres. Il nous faudra juste plus de temps que prévu pour le vendre – dix ans peut-être au lieu de cinq…

 

À l’entour du Rāmāyana demeurent quelques obstacles… Afin d’assurer à ce livre d’exception un rayonnement mondial qui soit à sa mesure, Diane de Selliers a préparé une édition anglaise, qui est achevée, et prête pour la publication – on imagine sans peine le travail que cela a demandé: à texte traduit, nouvelle maquette requise… et pourtant, cette édition risque de ne jamais sortir parce que le soutien financier sur lequel elle comptait de la part des Indiens lui manque pour le moment.


Diane de Selliers:
C’est très difficile pour nous de vendre nos livres à l’étranger. Nous avons mené quelques coéditions avec l’Italie, un éditeur grec a sorti dans son pays L’Iliade et L’Odyssée illustrées par Mimo Palladino, La Légende dorée a été publiée au Portugal et l’éditeur revient vers nous pour sortir l’ouvrage au Brésil. Mais cela reste assez marginal. Les Anglais ont assez mal reçu notre édition d’Alice – je crois que les œuvres de Pat Andréa montrent une Alice qui ne correspond pas à celle qu’ils attendent; je pense aussi qu’ils ont peu apprécié qu’un artiste hollandais s’empare de l’œuvre de Lewis Carroll… Tout cela pour dire que tâcher de se développer hors de France exige énormément d’efforts. Nous en déployons déjà beaucoup pour produire nos livres et assurer leur promotion en France; je ne crois pas que, pour le moment, nous soyons en mesure de travailler efficacement à un développement à l’étranger. Nous arrivons à vivre avec notre production hexagonale, et elle suffit à nous donner du pain sur la planche: de la même façon que nous suivons de très près chaque étape de la fabrication nous sommes très vigilants en ce qui regarde la promotion de nos livres. Au fur et à mesure que le catalogue s’étoffe, cela représente un engagement de plus en plus conséquent. Mais la récompense est là: notre fonds marche de mieux en mieux et la Petite collection a elle aussi sa part de succès. En 2012, nous allons accroître nos démarches auprès des libraires pour obtenir d’eux qu’ils aient en permanence dans leur stock tous les volumes de la Petite collection – ce sont des livres qui se vendent assez facilement tout au long de l’année, qui demandent peu d’espace de rangement et n’entraînent qu’un investissement financier modéré.


mille-ans_TN.jpgÀ la rentrée de septembre, les couleurs de la Grande collection resteront orientales. Après l’Inde la Perse: Le Cantique des oiseaux entre au catalogue, illustré par des miniatures persanes. Cet univers pictural avait déjà été abordé dans l’anthologie Orient. Mille ans de poésie et de peinture publiée en 20041. Michael Barry, un éminent spécialiste de la miniature persane, qui, en échange d’un exemplaire de son édition de La Divine comédie illustrée par Botticelli2, avait consenti à écrire une préface pour l’anthologie. Quelque temps plus tard, de préfacier il devient porteur de projet et suggère à Diane de Selliers de publier un long poème persan de la fin du XIIe siècle écrit par Farid Al-Din Attar – apothicaire de son état, il ferme sa boutique à la suite d’une révélation et devient mystique; l’on dit qu’il aurait été tué par les troupes de Gengis Kahn. Connu sous le titre La Conférence des oiseaux, le poème est volontiers rebaptisé Le Cantique des oiseaux, en référence au Cantique des cantiques et au Cantique des créatures de saint François d’Assise.

 

Diane de Selliers:
J’ai découvert ce texte en lisant l’adaptation, très libre, qu’en a écrite Henri Gougaud3. À ce moment-là, j’avais encore en tête l’idée de réaliser une édition des contes des Mille et une nuits illustrés par la miniature persane – un projet dont j’avais parlé avec Michael Barry, que j’avais rencontré par l’intermédiaire de Leili Anvar à l’occasion de la préparation de l’anthologie Orient. Mille ans de poésie et de peinture. Peu après ma lecture du livre de Gougaud, Michael me contacte et me dit qu’il y aurait, selon lui, un texte beaucoup plus intéressant à publier que les Mille et une nuits, Le Cantique des oiseaux. Il était certain que je ne le connaissais pas, alors que, justement, je venais de le découvrir… À partir de là, j’ai lu la seule traduction française qui existait alors, datant du XIXe siècle et que l’on doit à un grand orientaliste français, Joseph Héliodore Garcin de Tassy. Elle est en prose, elle est truffée d’erreurs, d’imprécisions voire de contresens, mais elle a l’immense mérite d’exister. À la décharge de Garcin de Tassy, il faut dire qu’à son époque il n’avait pas tous les outils voulus pour bien décrypter le persan, qui est une langue dont les voyelles ne sont pas transcrites, ce qui génère des ambiguïtés et prête à confusion. J’avais d’abord pensé utiliser malgré tout cette version-là. Mais Leili m’a fait remarquer que cela obligerait à introduire beaucoup trop de notes, de rectificatifs et de commentaires qui alourdiraient la lecture. Un matin je me suis réveillée en me disant que j’allais finalement demander à Leili de faire une nouvelle traduction. Elle a accepté. Cela lui a demandé plus de trois ans de travail acharné… Au lieu de s’abstenir de traduire les passages dès qu’un obstacle apparaissait Leili a affronté une à une chaque difficulté. Pour se faire aider, elle a sollicité son père, un intellectuel iranien qui lui-même s’est entouré d’un conclave de sages pour résoudre les problèmes qui étaient trop épineux. Elle s’est épuisée à la tâche – dans le dernier message qu’elle m’a envoyé, elle me disait qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle se sentait vidée à force d’aller puiser tout au fond d’elle-même l’énergie, la sensibilité nécessaires pour transcrire en des termes qui nous correspondent la mystique du poème et toutes ces métaphores qui sont extrêmement difficiles à traduire parce qu’elles procèdent d’une culture qui nous est étrangère. Le résultat est brillantissime! Leili a écrit un texte en alexandrins qui est de toute beauté… Elle est parvenue à cela parce qu’elle est poétesse au moins autant, sinon davantage, que traductrice. Pour moi, son travail est aussi remarquable que celui qu’a accompli Jacqueline Risset pour La Divine comédie; j’ai retrouvé dans les vers de Leili une même poésie, une même vivacité… et d’ailleurs, je dirais, au prix de quelques simplifications, que Le Cantique des oiseaux est à l’islam ce que le poème de Dante est à la chrétienté car ce sont l’un et l’autre des textes profondément mystiques, mais en marge du dogme, des règles religieuses proprement dites et qui apportent sur la spiritualité un éclairage très puissant.
Même si Le Cantique des oiseaux n’est pas aussi fortement inscrit dans notre culture que La Divine comédie, je suis intimement convaincue qu’il attirera de nombreux lecteurs. Le succès, assez inattendu je dois dire, qu’a rencontré notre anthologie de poésie et de peinture orientales m’incitent à le penser. Et j’ai d’autres raisons d’être certaine que ce livre suscitera de grands coups de cœur: d’une part c’est un texte mystique et les gens sont très sensibles à cela. De plus, l’idée fondamentale qu’il véhicule – "Dieu est en chacun de nous" – est commune à la quasi-totalité des philosophies et religions du monde. Et c’est un texte poétiquement superbe, superbement traduit par une femme très connue dans les milieux littéraires et artistiques du Moyen-Orient. rumi_leili-anvar.jpg
En outre, Leili est maître de conférence en langue persane à l’INALCO, elle a écrit sur l’amour et la mystique, a publié une très belle biographie de Djalâl ad-Dîn Rûmî4 – un mystique musulman perse du XIIIe siècle qui a beaucoup influencé le soufisme et dont on dit qu’il a pour père spirituel l’auteur du Cantique des oiseaux – et s’investit beaucoup pour la cause des femmes en Iran. Enfin, elle anime, avec Frédéric Lenoir, l’émission "Les racines du ciel" sur France culture. Ajoutez à cela les miniatures persanes qui accompagnent le texte qui sont somptueusement belles, et admirablement commentées par Michael Barry. Tandis que dans l’anthologie Orient. Mille ans de poésie et de peinture, dont le but était surtout de montrer les filiations entre les poésies arabe, turque et persane, nous proposions une iconographie qui invitait à la découverte de la miniature persane – pour chaque image étaient fournis quelques éléments d’appréciation, les références du manuscrit dont elle était tirée et de brèves informations biographiques sur le peintre – nous entrons ici, avec Michael Barry, dans une étude beaucoup plus détaillée de cet art. Les commentaires de ce spécialiste, qui possède une immense culture transversale et qui est un véritable fou furieux d’érudition, éclairent le rapport entre le texte et l’image, apportent des éléments permettant de comprendre les mystiques persane et soufie, mettent en évidence les influences venues de la chrétienté qu’ont subies les miniaturistes, montrent, par exemple, que l’art persan est très influencé par l’art chinois… Grâce à Michael Barry, nous sommes familiarisés avec des modes de représentation, des codes qui nous sont étrangers. Et nous prenons conscience, surtout, de la transversalité des religions, des cultures. Avec de tels atouts, je ne doute pas un instant que le public accueillera ce livre avec enthousiasme!
Comme toujours, nous sommes en avance sur les délais prévus en matière de fabrication; cela nous évite d’avoir à travailler dans l’urgence. Nous venons de recevoir en première maquette les deux tiers de l’ouvrage – la suite arrivera d’ici trois à quatre semaines; pendant ce temps nos corrigeons ce que nous souhaitons modifier dans les pages reçues et, parallèlement, le travail de photogravure commence. Le texte de Leili est définitif, celui des commentaires aussi à peu de choses près, et les annexes sont en cours de rédaction. Voulez-vous voir quelques pages de cette première maquette? Cela vous donnera une idée de ce que sera le livre…


Diane de Selliers ouvre alors devant moi un épais dossier contenant des impressions en format "paysage" sur des feuillets A4, en noir et blanc. Leur aspect n’a rien de comparable avec celui qu’aura l’ouvrage final. Pourtant le miracle déjà s’entrevoit: chaque page est parfaitement harmonieuse, on devine à travers les reproductions en noir et blanc combien doivent être splendides les miniatures – les nuances de gris sont assez subtiles pour révéler la finesse des modelés, la qualité d’impression permet d’apprécier au premier coup d’œil l’élégance et la précision du trait. Les couleurs manquent, bien sûr, mais il me suffit d’entendre Diane de Selliers expliquer que tel fond est bleu lapis, tel motif réalisé à la feuille d’or pour qu’en esprit je visualise des merveilles. J’en suis certaine: l’ouvrage achevé sera éblouissant, bien plus que je ne puis l’imaginer.
Des images que j’ai vues, deux se sont inscrites dans ma mémoire. L’une, qui occupera une pleine page, est un agrandissement d’un détail grand comme l’ongle sur la miniature originale: dans un décor forestier sont figurés des rochers qui, tous, ont un visage – un détail sidérant, très certainement chargé de sens et qui doit être quasi invisible à l’œil nu sur l’œuvre d’origine… Et cette autre représentant Marie et l’enfant Jésus. Ils ont des traits et des vêtements orientaux, leur tête est nimbée de flammes… Quelle différence avec les représentations européennes de la Madone à l’Enfant!
Quelques semaines après la parution du Cantique des oiseaux, un nouveau titre viendra enrichir la Petite collection. Ce sera le Don Quichotte de Cervantès, illustré par cent cinquante gouaches de Gérard Garouste. L’ouvrage est entré dans la Grande collection en 20045; pour intégrer le catalogue de la Petite, il a été, comme tous ceux qui l’y ont précédé, entièrement repensé. L’évocation de ce prochain volume donne une nouvelle occasion à l’éditrice de louer, en termes particulièrement chaleureux le talent et le dévouement du maquettiste avec qui elle travaille depuis qu’elle a fondé sa maison, Richard Médioni.

 

quichotte.jpgDiane de Selliers:
Chaque fois que nous sortons un de nos livres dans le Petite collection, nous refaisons entièrement la maquette; bien que les formats soient homothétiques, nous ne nous contentons pas de réduire les dimensions des reproductions et des blocs de texte: chaque page est entièrement repensée de façon à offrir la meilleure lisibilité possible. Nous sommes parfois amenés à changer de caractère, à modifier les marges – cela entraîne des chasses différentes; il faut revoir toutes les coupures de fin de ligne; il arrive que des phrases glissent à la page suivante… Il faut être extrêmement vigilant et examiner chaque page une à une. Comme pour la Grande collection. De plus, lorsque cela est nécessaire, nous ajoutons des éléments nouveaux qui amènent à leur tour des changements dans la maquette – par exemple quand il faut actualiser un commentaire, apporter de nouvelles précisions dans telle ou telle référence… Pour chaque ouvrage nous avons un dossier "réédition" où nous rangeons les différentes indications à prendre en compte lorsque nous ressortirons le livre.
En ce qui concerne le Don Quichotte, il n’y a pas de commentaires à ajouter ni d’informations nouvelles à intégrer. En revanche, la réédition de l’ouvrage en Petite collection a exigé du maquettiste qu’il se surpasse! Gérard Garouste nous a en effet demandé de réduire ses œuvres le moins possible. Or le format de la Petite collection est d’environ 30% inférieur à celui de la Grande collection… malgré cela notre maquettiste est parvenu à ne réduire les lettrines que de 3%, les autres œuvres de 5 à 10% seulement, et cela en préservant la lisibilité, l’harmonie des mises en page. C’est une véritable performance!

 

À nouveau, Diane de Selliers me propose de feuilleter les impressions noir et blanc de la maquette de Don Quichotte. Choisissant quelques pages particulièrement éloquentes qu’elle met en regard de celles qui leur correspondent dans l’édition d’origine, elle m’explique image par image le formidable travail de retouche graphique qu’a accompli Richard Médioni – elle dira de lui qu’il a du génie: ce n’est pas une vaine louange. Je constate, de visu, que le résultat est époustouflant. D’abord sur cette page où débute un chapitre: la lettrine est en effet à peine réduite mais elle ne dévore pas l’espace paginal; elle conserve des rapports de proportion d’une parfaite harmonie avec les blocs de texte, les marges et des blancs. La part la plus remarquable du travail s’est jouée au niveau des gouaches. Dans l’édition en grand format, toutes sont closes par un cadre brun tracé au pinceau. Elles ont été reproduites entourées de blanc, centrées sur la page. En face de chacune a été ménagée une page vierge où est reproduite la citation que le peintre lui a associée. Dans l’édition en Petite collection, ces pages vierges ont été supprimées, les citations replacées dans le corps du texte. La page où celui-ci se déploie reste belle cependant malgré cet ajout – lisible, et plaisante à regarder. Quant aux images, afin de leur conserver une taille qui respecte la demande de Gérard Garouste et laisse sa pleine puissance au motif, elles ont été, avec l’accord de l’artiste, amputées de leur cadre au pinceau puis imprimées à fond perdu. Cela a entraîné des recadrages extrêmement minutieux du fait de l’irrégularité de la bordure peinte car aucune trace brune ne devait subsister à l’entour de l’image mais il fallait aussi éviter que les motifs soient tronqués… À maintes reprises, le maquettiste a dû recourir à des trésors d’ingéniosité et d’habileté. Par exemple face à ce coq paradant pipe au bec… le fourneau de sa bouffarde est presque entièrement peint sur le cadre brun. Alors Richard Médioni a manié sa palette graphique en véritable virtuose: il a ôté le brun autour du fourneau de la pipe et a recréé de la matière à partir de la couleur du fond. Il a procédé ainsi pour presque chaque image, effaçant jusqu’aux traces les plus infimes de brun pour que les fonds soient parfaits. En effet, c’est un maquettiste de génie.


Le programme éditorial de 2012 est donc bouclé. L’horizon 2013 a déjà une ligne nettement dessinée – la Grande collection jettera l’ancre du côté des côtes néerlandaises, là où règnent les maîtres flamands. Et après? Une quasi certitude s’est imposée à l'éditrice, elle ne publiera pas les Mille et une nuits.

Diane de Selliers:
Le catalogue comptera désormais deux ouvrages consacrés à la miniature persane et, à son échelle, je pense que c’est suffisant. Je voudrais explorer d’autres cultures… De plus, il me semble que Le Cantique des oiseaux, à travers les saynètes qui se greffent au récit principal, contient un peu l’essence des Mille et une nuits en termes de structure narrative et de thématiques. Et puis réaliser une édition intégrale de ces contes poserait de trop gros problèmes techniques: il faudrait concevoir une vingtaine de volumes!

 

Au rang des projets qui lui tiennent particulièrement à cœur il y a celui de publier un texte de Shakespeare illustré par des œuvres de Gilbert & George6.
Diane de Selliers:

Je trouve que ces deux artistes anglais – des homosexuels qui travaillent en couple, surtout connus pour leurs photomontages où ils passent leur temps à se mettre en scène eux-mêmes et qui, à travers cela, racontent toute l’Angleterre – sont très shakespeariens… Je les ai sollicités lors d’un vernissage à Paris mais ils ont refusé, et je ne me suis pas encore donné le temps de les travailler au corps pour qu’ils changent d’avis. Pourtant je suis convaincue que ce serait un très grand succès. En tout cas, ce serait pour moi un très grand bonheur s’ils acceptaient ce projet.


Après avoir découvert, grâce à la Toile, les œuvres crues et bariolées, parfois cruelles, voire provocantes de ces deux artistes, et songeant à certaines audaces que se sont autorisées des metteurs en scène s’attaquant à l’une ou l’autre pièce du "Grand Will", je ne puis que rejoindre Diane de Selliers dans son enthousiasme: Shakespeare et Gilbert & George vont très bien ensemble. Espérons maintenant que le livre rêvé voie le jour!

 

Propos recueillis le 22 février 2012 dans les locaux des éditions Diane de Selliers - 20 rue d'Anjou, 75008 PARIS.

 

NOTES
1 - Orient. Mille ans de poésie et de peinture. 110 poèmes arabes, persans et turcs du VIe au XXe siècle illustrés par 200 peintures issues de manuscrits du XIIIe au XIXe siècle. Préfaces de Pierre Lory et Michael Barry. Réédition en Petite collection en 2009.
2 - Dante Alighieri, La Divine comédie (traduction et préface de Jacqueline Risset. Introduction, postface et commentaires de Peter Dreyer). Les cent chants de La Divine comédie sont illustrés par 92 dessins de Botticelli, à la pointe de métal et à l’encre sur parchemin, certains mis en couleurs. Grande collection, 1996. Petite collection, 2008.
3 - Henri Gougaud, La Conférence des oiseaux (adaptation du texte de Farid Al-Din Attar d’après la traduction du persan de Manijeh Nouri-Ortega), éditions du Seuil, 2002.
4 - Leïli Anvar, Rûmî, éditions Entrelacs coll. "Sagesses éternelles", mai 2011 (première édition: novembre 2004), 280 p. – 15 €.
5 - Miguel Cervantès, Don Quichotte (première partie traduite par César Oudin, seconde partie par François Rosset – traductions revues par Jean Cassou). Illustré par 150 gouaches de Gérard Garouste, avec une préface de Laurent Busine. Grande collection, 1998.
6 - Pour avoir un aperçu des photomontages que réalisent Gilbert & George, on pourra visiter, notamment, le site de la galerie new-yorkaise Lehmann & Maupin.

Partager cet article
Repost0

commentaires

T
Diane de selliers, d'abord je salue votre beauté madame, , ensuite l'oiseau que nous avons dans le coeur s'appelle l'atma comme vous devez le savoir et ensuite le passage du visible à l'invisible<br /> s'appelle une illumination et le l'inverse une révélation. Je vous remercie de tout coeur
Répondre

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...
  • Où donc...
    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

Pages