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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 17:46

jeu-du-pendu-poche-TN.jpgNathalie, Odile… Deux adolescentes, toutes deux aussi blondes que séduisantes, sont assassinées à Varange, un petit village lorrain proche de Metz. Une corde curieusement nouée leur enserre le corps.  À Metz, le commissaire Kowalski, chargé de l'enquête, doit accepter dans son équipe Simon Dreemer, un policier venu de Paris, temporairement muté hors de la capitale pour avoir trop fait valoir ses intuitions dans une affaire où un jeune garçon avait trouvé la mort. Onze jours suffiront aux policiers pour identifier le coupable et comprendre ses motivations. Onze jours au cours desquels on verra resurgir toutes sortes de rancœurs, les plus anciennes remontant à la Seconde Guerre mondiale, les plus récentes aux heures pas si lointaines où les mineurs de fond étaient encore ceux qui, par leur travail, faisaient battre le cœur économique de la région.
Du vendredi 10 décembre au mardi 21 – avec un épilogue le 24 – le récit est rapporté au jour le jour, scandé par tranches horaires montrant tour à tour quelques-uns des principaux protagonistes saisis dans leurs gestes ou pensées du moment. L'option narrative est intéressante qui oblige le lecteur à focaliser son attention en plusieurs points simultanément.

 

Pendant onze jours on suit la progression de l'enquête avec son lot habituel d'interrogatoires, de briefings, de confrontation d'indices, de plongées dans le passé et les tourments intimes des uns et des autres… S'il n'y avait que la part policière du roman je ne suis pas sûre que j'aurais été au bout de ma lecture – l'intrigue et la construction, comme les personnages de flics (un commissaire traînant comme un boulet la mort de sa petite fille, une native de Varange qui, de retour sur les lieux de son enfance, voit ses souvenirs resurgir à la faveur de l'enquête, un "parachuté" de Paris qui-ne-connaît-rien-au-pays…) m'ont paru bien convenus. Sans compter que je n'ai pas trouvé très crédible le mobile du coupable ni le cours des intuitions qui mettent le "parachuté" – lui et non la "locale" – vers la solution. Il y a dans le dénouement un je-ne-sais-quoi de hâté; mais peut-être cette vague sensation est-elle due aux nombreuses ellipses, dont toutes ne m'ont pas paru judicieuses, qui trouent le récit. Les personnages cependant sont assez finement campés, touchants avec leur bagage de douleurs, de remords, de deuils – des bagages lourdement lestés pour la plupart. Ce ne sont pourtant pas eux qui m'ont attachée à ce roman mais le portrait qui, à travers l'intrigue, se dégage de ce petit bout de Lorraine que l'histoire a tant malmené, où les cicatrices de la Seconde Guerre mondiale sont encore vives – un bref prologue le dit – ouvertes quand celles de la Grande Guerre suppuraient encore sur les plaies elles-mêmes béantes de la guerre de 1870. À ce passé si pesant s'ajoute une situation économique sinistre – la mine n'est plus exploitée, laissant un sous-sol couturé de galeries qui, envahies par des infiltrations d'eau, s'effondrent trop volontiers. Un sous-sol dont les blessures profondes répondent à celles qu'a ouvertes l'histoire, à celles aussi qui tailladent l'âme des habitants de Varange. C'est, je crois, le premier roman que je lis où est mis en évidence, avec autant de force, combien les êtres sont le produit de leur terre et de son histoire – la terre au double sens de "matière" et de "zone géographique". Et c'est à elle, à la terre-contrée, que vont, m'a-t-il semblé, les plus belles, les plus émouvantes saillies de plume d’Aline Kiner dont j'ai dans l'ensemble, beaucoup apprécié l'écriture, d'une sobriété exemplaire et très maîtrisée. Si je ne devais retenir qu'une phrase de ce livre ce serait celle-ci:
Des tronçons de rails qui ne menaient nulle part brillaient dans l’herbe salle. C’était une région faite de pièces et d’accrocs. Couleur de rouille. Couleur de terre et de forêt.

 

Un chroniqueur de la presse écrite a comparé Aline Kiner à Simenon. Je ne m'aventurerais pas sur ce terrain comparatif, n'ayant de Simenon qu'une trop brève connaissance pour m'y risquer – un seul roman lu, La Mort de Belle, et abandonné avant de l'avoir terminé tant le style m'avait ennuyée. Et si la dimension strictement policière m'a passablement lassée en revanche j'ai été touchée par les pages d'histoire que j'ai parcourues grâce à cette fiction. Qui me laissera, par là, un souvenir durable.  

 

Aline Kiner, Le Jeu du pendu, Liana Lévi coll. 'Piccolo", février 2012, 240 p. – 16,00 euros.
Première publication: Liana Lévi, janvier 2011.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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