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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 19:17

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Pour présenter Les Âmes frères, Charlotte Mazo-Gonzalez écrit, dans un petit texte publié sur cette page du site artistikrezo.com, que ce duo raconte l'histoire des deux interprètes, Julien Lestel et Gilles Porteune histoire d'amitié indestructible où le principal souci de l’un est de mettre en valeur l’autre. Tous deux ont suivi la même formation puis ont continué de travailler ensemble au sein de différents ballets, mais au lieu que ce long côtoiement ait suscité entre eux quelque rivalité il a, au contraire, favorisé l'éclosion d'une profonde complicité, chacun cherchant à soutenir l'autre tandis que se développait, au fil des expériences communes, une fine intelligence réciproque de leur gestuelle et de leur façon de danser. Lisant le mot "histoire" je m'attendais à un "récit dansé" – mais je n'ai rien perçu dans cette pièce chorégraphique qui m'ait paru "narratif". J’ai en revanche vécu, le temps qu’a duré le spectacle, une intense expérience émotionnelle qu’il me faut essayer de traduire par les mots. Au premier chef pour faire savoir aux artistes à quel point ils m’ont touchée et les remercier de cela. Secondement, pour me confirmer à moi-même que, réceptive aux émotions et capable de les exprimer, je suis, par là, davantage qu’une masse inerte attendant la mort au coin des jours comme on chauffe sa vieillesse auprès du feu avant de s’endormir.

Je garderai longtemps en mémoire le souvenir de ces deux danseurs magnifiques, de leurs corps aux proportions admirables soulignées par une musculature déliée, sèche et ronde à la fois… Comme elle est émouvante cette perfection physique qui, belle en elle-même, l’est plus encore parce qu’elle est fonctionnelle et mise, ici, au service d’une chorégraphie tout en évolutions fluides, assurées, maîtrisées au plus haut point! On les voit d'abord à peine, collés au sol sous une lumière chiche pendant que courent de sourds grondements indistincts pareils aux rugissements que jetterait quelque porte cyclopéenne tournant difficultueusement sur ses gonds... L'haleine puissante et régulière du ressac qui vient battre à ses pieds, puis des pas précipités tapotent la rumeur. Bruits chtoniens, balbutiements d'un monde à son aurore. L'on entend râler le chaos; peu à peu les sons s'organisent, s'affinent, se modulent – se font musique. Et la musique d'aller jusqu'a sa forme sans doute la plus savante, l'opéra. L'environnement sonore chemine d'une brutalité primordiale vers des raffinements extrêmes – c'est une cathédrale immatérielle qui lentement s'élève. Les lumières en cisèlent les parois, font resplendir les corps, mouvants ou immobiles, en dialogue permanent. La musique bâtit peu à peu une nef que les danseurs habitent de toute la plénitude de leurs corps-et-graphies. 

 

Tandis que les sons évoquent une progression de l'indistinct vers l'organisé, les danseurs, eux, ne racontent pas la perfectibilité du geste – ils sont, dès leur apparition, dans l'absolue maîtrise de l'écriture corporelle – mais le déploiement, à travers une danse témoignant de plusieurs façons d'être ensemble en mouvement, de toutes les nuances qui peuvent colorer les inclinations d'âme portant l'un vers l'autre des êtres liés par fraternité. De l'état fusionnel – les mains se nouent, les corps se lient en une entité unique, coulent étroitement leurs lignes les unes dans les autres et se meuvent comme s’ils obéissaient à une seule volonté – à l'affrontement – ils se font face, se heurtent – en passant par l'harmonie la plus aboutie – ils effectuent leurs figures en synchronisation parfaite, l'un étant l'exact reflet de l'autre – ou l'indépendance sereine – chacun danse de son côté, avec ses propres postures – toujours Julien Lestel et Gilles Porte bougent l'un par rapport à l'autre; jamais ils ne se désolidarisent, même dans l'éloignement. Ils évoluent dans une totale symbiose chorégraphique que rien n'ébrèche.

De cette haute maîtrise du geste et de la performance physique, alliée à un sens extrême de la beauté et de l’harmonie, est né ce merveilleux moment dansé. Il fait quitter terre une heure durant – mais, au-delà de cette grâce, immense déjà, il apprend à quiconque l’a partagé avec les artistes quelque chose de sa propre corporéité, fût-ce à son insu.

 

Du bruit à la musique
De la parole articulée au chant lyrique
Du mouvement à la danse
De l’être-là à l’être-ensemble
Tels sont les chemins où m'ont menée Les Âmes frères: Sublimations

 

 

Les Âmes frères
Pièce pour deux danseurs
Chorégraphie:
Julien Lestel

Interprétation:
Julien Lestel et Gilles Porte

Musique:
Art Zoyd et Philipp Glass
Lumières:
Max Haas
Costumes:

Patrick Murru

Durée:
1 heure

 

Représentations données le lundi 9 et le mardi 10 janvier à 20h30 à l'Espace Pierre Cardin – 1 avenue Gabriel, 75008 Paris.

 

NB - La première de ce ballet avait eu lieu en ce même théâtre en janvier 2007. En visitant le site de la compagnie Julien Lestel, on peut accéder au dossier de presse des Âmes frères, très complet, où figurent, au côté de textes superbes, quelques photographies magnifiquement envoûtantes d'Anne Deniau (sans lesquelles je n'aurais peut-être pas eu si forte envie d'aller voir Les Âmes frères). 

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