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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 10:32
vienne1913TN.jpgVienne, avril 1909. Un jeune homme qui vient de fêter ses 20 ans s’apprête à passer la nuit à la belle étoile, sur un banc des jardins du Prater. Il se prénomme Adolf. Le futur Hitler. Un peu plus tard, on entre dans le bureau du Dr Freud à la suite d’Hugo von Klast, fils d’un couple de grands bourgeois viennois qui entreprend une cure analytique dans l’espoir de guérir de son antisémitisme. En quelque trente-cinq scènes toutes situées à Vienne on parcourt les quatre années qui ont précédé la Première Guerre mondiale en emboîtant le pas à une multitude de personnages. L’Histoire se forge peu à peu, à travers les diverses rencontres qui vont mettre ces êtres en présence.

La relative autonomie des scènes, comparables aux épisodes d’une série, apporte au contenu une grande clarté mais dans une solution de discontinuité. On a ainsi le sentiment que l’auteur donne à son lecteur du grain à moudre en lui abandonnant le soin d’élaborer lui-même le "produit fini" - sa propre compréhension de l’Histoire. Alain Didier-Weill montre avec beaucoup de finesse, par le seul truchement de quelques répliques, de quelques attitudes, le glissement psychique qui, du jeune Adolf fera naître Hitler. Sa cruauté, sa folie, ne sont-elles pas en filigrane dans les brusques accès de fureur qui le secouent, dans le malaise manifeste qui le saisit quand une femme lui fait des avances, dans son exécration de la nudité féminine, alors qu’il prône le régime végétarien et rêve de construire des logements pour les miséreux ?
L’on est pareillement confondu, tout au long de la lecture, par la fulgurante simplicité avec laquelle les grands principes de la psychanalyse sont convoqués au gré des situations et des conversations. Ils se comprennent sans la moindre difficulté ; on est même sensibilisé à une fissure dans l’édifice œdipien bâti par Freud: […] il faut bien reconnaître que […] dans votre théorie, cher professeur, vous ne parlez jamais de Laïos, lui fait remarquer Carl Gustav Jung dans la scène 16. Quant aux controverses idéologiques de tous ordres qui ont aussi leur place dans la pièce, on en appréhende les tenants et les aboutissants tout aussi aisément. Sans avoir de connaissances très pointues en matière de psychanalyse, de matérialisme historique, de théologie ou d’histoire, on reçoit de ce texte de formidables lumières; on comprend les événements, leurs rouages et les processus socio-psychologiques à la fois collectifs et individuels qui ont préparé la première Guerre mondiale, aux portes de laquelle s’achève la pièce.


La mise en scène de Jean-Luc Paliès surprend d’abord – le décor notamment, avec son orgue de verre en fond de scène et ses pupitres groupés comme si un concert allait se donner, derrière lesquels se tiennent les comédiens qui disent leur texte en regardant droit devant eux et font mine de lire. La surprise est grande, aussi, d’entendre énoncées les didascalies. La théâtralité s’affiche dans la pièce tel un cadre qui serait peint à même une toile déjà encadrée.
 

À l’évidence Jean-Luc Paliès a intégré là les principes de la "version pupitre" – un concept de spectacle proche de la lecture reposant sur l’appréhension musicale d’une pièce, dont est dégagée la structure et analysé le rythme. Les comédiens lisent leur texte installés chacun derrière un pupitre tel musicien déchiffrant sa partition… Ici la "version pupitre" s’étoffe, s’enrichit, se nuance et se complexifie au fur et à mesure que se déroule la représentation : les séquences de lecture se font moins nombreuses tandis que les passages interprétés de façon plus classique prennent de l’importance. Les premières installent une distance qui diminue peu à peu au profit d’une immersion émotionnelle plus forte – une progression qui épouse l’évolution du personnage d’Adolf qui, gagné par la paranoïa, s’emporte de plus en plus violemment pour, à la fin, devenir Hitler… Entre distanciation et implication émotionnelle, Jean-Luc Paliès a trouvé un magnifique équilibre et touche aussi précisément chez le spectateur la fibre affective que celle de l’intellect. Mais son travail scénographique aurait manqué sa cible sans la formidable interprétation des comédiens. Tous méritent d’être salués bien bas. Je ne puis m’empêcher cependant d’accorder une mention spéciale à Miguel-Ange Sarmiento qui joue si merveilleusement les changements d’état fulgurants du jeune Adolf, et à Jean-Luc Paliès qui campe avec sensibilité un Sigmund Freud en proie au doute, ébranlé par sa rupture avec Jung autant que par la cure d'Hugo.


La mise en scène, outre sa grande beauté esthétique et la subtilité avec laquelle elle théâtralise le théâtre, a le mérite de souligner le caractère fragmentaire du texte tout en le compensant – les scènes-fragments sont ainsi séparées et liées en même temps par les intermèdes chantés et les phrases musicales omniprésentes. Des phrases musicales jouées pour la plupart sur verre… cela brode une dentelle sonore délicate, fragile, transparente que magnifient les lumières et qui, loin de l’alléger, apporte à ce texte d’une force impressionnante un surcroît de profondeur.
 
L’ultime image, fugace juste avant que ne tombe le noir définitif – une tache de lumière blanche illuminant le visage hâve d’Adolf dressé derrière les verres à musique et tirant d’aux une note infiniment douce d’un frôlement de doigts – diaphane comme une vision onirique, fait écho au faisceau de lumière blanche [tombant] sur l’homme nouveau qui éclate d’un rire diabolique et en forme, par sa beauté, le revers. Voilà montrée, en deux jeux de lumière, l’effrayante ambigüité du personnage d’Hitler. C’est beau, et magistral. Comme l’ensemble du spectacle, époustouflante réussite scénique, et le texte d’Alain Didier-Weill, qui loin d’être à demi mort s’il n’est pas joué à l’instar de beaucoup d'œuvres de théâtre, apprendra beaucoup à quiconque se contentera de le lire.

Le spectacle est certes magnifique mais je ne pense pas qu’il s’adresse au tout-public : si l’on ne possède pas, fût-ce à titre de rudiments, les fondamentaux freudiens, si l’on ignore tout de ce qui a causé la rupture entre Freud et Jung, si l’on ne sait pas à quoi ressemblent les tableaux de Klimt et si les expressions "empire austro-hongrois" ou "empire des Habsbourg" n’évoquent rien, l’on perdra tout ou presque de la pièce. On se souviendra de sa soirée comme d’un agréable moment théâtral ce qui, en l’espèce, est trop peu en regard des formidables richesses du texte d’Alain Ddider-Weill, révélées avec tant d'inventivité et de talent dramatique par Jean-Luc Paliès et la compagnie Influenscènes.

Vienne 1913Vienne1913_couv.jpg
Texte d’Alain Didier-Weill
(une quatrième édition de cette pièce, publiée la première fois en 2003, vient de sortir aux éditions des Crépuscules. Le livre est en vente à la librairie du théâtre et en ligne, sur le site de l’éditeur, au prix de 20,00 €).
Mise en scène :
Jean-Luc Paliès assisté d’Alain Guillo
Avec :
Philippe Beheydt, Stéphanie Boré, Katia Dimitrova ou Claudine Fievet en alternance, Alain Guillo, Jean-Pierre Hutinet, Jean-Luc Paliès, Bagheera Poulin, Miguel-Ange Sarmiento. Estelle Boin et Geneviève Botteau, chanteuses lyriques et musiciennes.
Musique sur verre :
Jean-Claude Chapuis
Costumes :
Emmanuelle Ballon et Sylvie Berthou
Lumières :
Jean-François Saliéri
Créations plastiques :
Odile O.
Durée :
1h40
Jusqu’au 24 janvier au Théâtre du Lierre, 22 rue du Chevaleret – 75013 Paris.
L’exposition de Sandra Zemor – "Vienne. Nus de lumière et d’ombre" – est visible jusqu’au 7 février.

NB – La compagnie Influenscènes revient au Lierre du 3 au 7 février avec la pièce de Matteï Visniec Le Mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux.
Au soir de la représentation du 16 janvier le théâtre du Lierre était toujours menacé de disparition. Si ce théâtre n’avait pas existé, Sandra Zemor aurait perdu une opportunité d'exposer, et la compagnie Influenscènes aurait été privée de 15 dates pour Vienne 1913, de 5 pour la pièce de Matteï Visniec. Autant de raisons pour accorder votre soutien à l’équipe du Lierre si vous ne l’avez pas encore fait, par exemple en signant ici la pétition en ligne.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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