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24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 17:54

Les éditions Zulma fêtent cette année leurs vingt ans. Ce sont deux décennies d'une histoire riche, toute ponctuée d'initiatives, de découvertes, d'efflorescences dont beaucoup se sont largement déployées tandis que d'autres refermaient leur corolle sans avoir véritablement fructifié, laissant toutefois dans le catalogue une belle empreinte colorée, et durable. La maison, dont le nom est aujourd'hui systématiquement associé à une certaine idée de la littérature autant qu'à une conception du livre où le soin apporté à la fabrication – esthétique de la maquette, papiers de qualité – n'a d'égal que celui mis à établir et présenter les textes, continue d'évoluer tout en maintenant intacts les grands principes qui fondent la démarche éditoriale de son équipe. De cette évolution vient de naître non pas une collection ni une "branche annexe" mais un label. Serge Safran en est le créateur, qui m'a fort aimablement consacré une heure de son temps pour m'expliquer ce qu'est exactement ce nouvel objet éditorial – et m'a aussi autorisée à reprendre ici sa photo, figurant sur le site de son label.

 

 

serge-safran_portrait-TN.jpgVous êtes le cofondateur des éditions Zulma, vous en êtes actuellement le directeur littéraire, pourquoi lancer "Serge Safran éditeur", que vous définissez comme un label et qui n’est donc ni une collection, ni une nouvelle maison d’édition?
Serge Safran:
La nécessité m’en est apparue il y a assez peu de temps – je n’aurais pas imaginé lancer ce label il y a seulement trois ou quatre ans – et elle découle de l’évolution de Zulma. La maison a infléchi sa politique éditoriale et sort désormais beaucoup moins de livres: il s‘agit de publier moins pour publier mieux. Dans le même temps, la proportion de textes étrangers a sérieusement augmenté: plusieurs de ceux que nous avons publiés ont été fort bien accueillis, et comme nous nous efforçons de suivre nos auteurs étrangers de la même façon que nos auteurs français, c’est-à-dire en éditant leurs textes au fur et à mesure qu’ils écrivent et/ou en reprenant leurs titres antérieurs encore inédits en France, la part de la littérature française s’est retrouvée diminuée d’autant. C’est mathématique! Et cela signifie aussi qu’il y a moins de place pour de nouveaux auteurs. Or il me semble que rester trop longtemps sans publier de premiers romans – ce qui est le cas de Zulma actuellement – expose à se couper peu à peu des préoccupations d’une certaine génération – grosso modo celle des 20-30 ans. Convaincu de cela, mais aussi conscient de la difficulté qu’il pouvait y avoir, aujourd’hui, à introduire de nouveaux noms dans le catalogue Zulma, j’ai eu l’idée de créer ce label et de l’alimenter avec des premiers textes de fiction francophones puisés dans l’énorme vivier que représente la masse de manuscrits reçus. Mon ambition est de révéler de nouveaux talents, bien sûr, mais également de créer une dynamique et de faire en sorte qu’il y ait une porosité entre "Serge Safran éditeur" et Zulma. Car le label n’est pas du tout désolidarisé de Zulma; d’une part je continue à lire des manuscrits pour Zulma, et d’autre part, comme j’entends, au début du moins, me limiter à publier des premiers textes et que je ne peux pas en sortir plus de trois par an, il est clair que je vais très vite me retrouver avec des textes de valeur que je ne pourrai pas publier – par exemple ceux que sont en train d’écrire ou ont déjà écrits mes "premiers auteurs". Et l’idéal serait que ces textes puissent s’insérer dans le catalogue Zulma…


Quel est exactement le statut de votre label, dont vous dites qu’il n’est pas désolidarisé de Zulma, mais qui en même temps vous permet d’éditer des textes qui ne pouvaient pas sortir chez Zulma? Pourquoi n’avoir pas créé une collection?
Nous avons beaucoup réfléchi avant de trouver la formule la mieux adaptée; l’idée de collection a été abandonnée puisque justement, Zulma a refondu son catalogue et a éliminé la notion de collection pour ne garder qu’une seule identité – réintroduire une collection n’aurait rien apporté, et cela aurait amené peut-être des confusions dans l’esprit des lecteurs. Quant à créer ma propre maison, cela aurait posé de trop gros et nombreux problèmes inutiles. Puisqu’il y a déjà une structure éditoriale qui existe, et qui fonctionne bien, autant s’appuyer dessus. C’est ainsi qu’a pris forme ce label, au terme de discussions qui ont duré tout l’hiver 2010 – mais une fois que la décision de le créer a été prise, tout est allé très vite. Un budget m’a été alloué pour plusieurs années; je ne travaille donc pas sans filet, et ne suis pas tenu de réussir absolument en termes financiers. Mais il va de soi que je vais m’efforcer de rentabiliser cette entreprise: j’ai beau ne pas avoir d’impératifs chiffrés, si parmi les livres que je publie aucun ne marche véritablement, le label ne pourra pas se développer.
Pour moi, la création de ce label est une entreprise très excitante… C’est un peu comme si je repartais à zéro. Bien que toujours directeur littéraire de Zulma, j’ai été déchargé de certaines tâches qui m’ont incombé pendant vingt ans – par exemple la gestion des relations avec la presse, qui est maintenant assurée par des attachées de presse extérieures. L’équipe s’est agrandie et, même si je continue de m’occuper de quelques ouvrages – comme la correspondance de Strindberg –, je ne suis plus autant qu’avant l’homme-orchestre de la maison. C’est la conséquence naturelle de l’évolution structurelle de Zulma, mais c’est un peu difficile à vivre; j’avais pris des habitudes de travail dont j’ai du mal à me défaire… En même temps, il me faut avouer que je commençais à m’ennuyer: je travaille souvent jusqu’à 20 heures par jour, mais en restant dans une sorte de routine qui finit par être un peu ennuyeuse. Lancer ce label est donc une opportunité de rebondir et de revivifier mon activité d’éditeur. Il y a d’abord la perspective de déceler les inévitables pépites qui se cachent dans les manuscrits reçus puis de pouvoir porter ces textes jusqu’au bout qui est très stimulante. Et puis je suis confronté à des aspects du métier d’éditeur que je ne connaissais pas. Par exemple, en vingt ans, je ne m’étais jamais occupé de la diffusion-distribution, ni du contact avec les libraires… Or comme je veux maîtriser, pour ce qui regarde les publications de "Serge Safran éditeur", toute la chaîne du livre, c’est-à-dire le suivre de A à Z depuis le moment où je découvre le manuscrit jusqu’à la promotion du livre achevé lors de sa sortie, il me faut apprendre tout cela, et c’est aussi très stimulant.


Vous avez dit qu’une fois prise la décision de créer ce label, tout s’était rapidement mis en place. Il y a pourtant beaucoup de choses à déterminer – le nom, la maquette…
Oui, mais la marge de manœuvre n’était pas si large. Il était essentiel de créer la différence avec les livres Zulma. La maquette de couverture devait permettre de distinguer tout de suite "Serge Safran éditeur" de Zulma. Et comme l’objectif du label est de révéler de nouveaux talents, ce n’est pas le nom de l’auteur qui va être attractif pour le lecteur potentiel mais le titre du livre, et ce dont il est question: ces éléments-là devaient aussi être pris en compte pour déterminer l’aspect de la couverture. J’ai demandé à une amie maquettiste un projet et sa proposition m’a plu tout de suite; puis j’ai créé le site internet du label – les choses n’ont donc pas traîné de ce côté-là. En revanche j’ai eu quelques soucis quand il m’a fallu choisir le nom. J’avais choisi "Safran & Cie", par clin d’œil ironique, puisque je suis tout seul, mais j’ai été attaqué par le groupe Safran aéronautique pour concurrence déloyale (rires); ils m’ont demandé de changer, ce que j’ai fait sans discuter parce que je n’avais pas de temps à perdre… J’ai donc fini par mettre mon nom, suivi de la mention "éditeur"… Là au moins j’étais sûr d’être le seul propriétaire de l’appellation! Et puis il est très difficile de trouver aujourd’hui un nom à la fois original et disponible – sauf à choisir quelque chose d’abracadabrant que personne ne retiendra… Et sans l’avoir vraiment voulu, je suis retombé dans la tradition française: l’éditeur qui donne son nom à sa structure avec son nom sur la couverture… Mais comme de nombreux journalistes et quelques libraires me connaissent déjà, ne serait-ce aussi qu’en tant qu’auteur* (j’ai publié une dizaine de livres à ce jour) – bien que j’aie surtout travaillé dans l’ombre jusque-là et n’aie guère été médiatisé – je vais gagner en visibilité ce que j’ai perdu en originalité…


Vous avez indiqué que votre label était destiné à accueillir de nouveaux auteurs; pourriez-vous préciser un peu quelle sera votre ligne éditoriale?

"Serge Safran éditeur" est un label de littérature française – il n’est pas question, du moins dans l’immédiat, que je me lance dans la publication de textes étrangers: l’achat des droits et les coûts de traduction représentent trop de frais. Et en publiant des textes français, je m’ouvre une porte pour rentabiliser mon investissement par la vente des droits à l’étranger. Quant à la "ligne éditoriale", elle est simple; il s’agit de publier des premières œuvres – romans, récits, essais ou recueils de nouvelles – puisées dans les manuscrits que nous recevons et qui m’auront séduit mais que j’estime, aussi, capables de séduire beaucoup de gens. Comme j’ai des goûts relativement éclectiques, je pense pouvoir toucher un public assez large. En tout cas, je n’ai nullement l’intention de faire de l’édition dite expérimentale ou d’avant-garde. Je souhaite juste éviter d’enfermer les textes dans des étiquettes, dans des tiroirs… Au fil du temps, les livres vont s’accumuler, et cet éclectisme même va dessiner l’identité du label. La difficulté majeure à laquelle je vais être confronté va être de trouver un public à ces premières œuvres; vous savez, c’est très mystérieux le destin d’un livre… Il tient à de multiples paramètres qui n’ont rien à voir avec sa qualité intrinsèque. Certains ouvrages se vendent mieux que d’autres sans que l’on sache vraiment pourquoi… il n’y a pas de recette préétablie. Publier un livre est à chaque fois un pari qu’on n’est jamais sûr de gagner, et les résultats sont particulièrement imprévisibles en littérature française.


Nouvelles-venitiennes-TN.jpgLe premier livre labellisé "Serge Safran éditeur", les Nouvelles vénitiennes de Dominique Paravel, est sorti le 12 mai. Pourquoi lancer votre label à ce moment de l’année ? Est-ce pour éviter la saturation des rentrées littéraires de septembre-octobre et de janvier, ou bien votre décision est-elle liée aux événements célébrant les 20 ans de Zulma?
Le fait que Nouvelles vénitiennes sorte à la mi-mai relève de plusieurs coïncidences. Mais il faut reconnaître que si j’avais sorti ce recueil, auquel je tiens beaucoup et dont je suis sûr qu’il passionnera de nombreux lecteurs, à l’une ou l’autre des rentrées littéraires, il aurait certainement été écrasé à la fois par la masse de nouveautés lancées en même temps et aussi parce qu’il n’y en a que pour les romans. Le système éditorial est ainsi fait que les romans focalisent toute l’attention; je n’adhère pas à cette façon de voir les choses, mais je n’y peux rien! En tout cas, je peux témoigner que les nouvelles se vendent parfois bien, contrairement à ce que l’on a coutume de dire – du moins en ce qui concerne les recueils publiés par Zulma: les nouvelles de Marcus Malte et de Zoyâ Pirzad, par exemple, se sont très bien vendues. Pour en revenir au livre de Dominique Paravel, outre qu’il est très abouti sur le plan littéraire, je pense que son sujet "vénitien" va intéresser beaucoup de gens; Venise est un thème "porteur" qui suscite à coup sûr l’engouement – aussi bien chez les lecteurs que chez les auteurs: je reçois en moyenne un à deux manuscrits par trimestre où il est question de Venise. De plus, ces nouvelles s’adressent autant aux amoureux de Venise qu’à ceux qui n’y sont jamais allés; je suis moi-même un grand amoureux de cette ville, et j’ai trouvé dans ce livre des choses que je ne connaissais pas, et aussi des choses que je connais mais qui sont traitées de telle manière qu’elles me font rêver… Publier ce recueil, facile à emporter et à lire quand on est en vacances, juste avant l’été, va permettre d’"amorcer la pompe" si je puis dire et de commencer à faire circuler le nom du label. D’ailleurs les premières indications laissent penser que les objectifs de vente sont atteints, voire même légèrement dépassés… Comme je sors un deuxième livre en septembre – un roman intitulé La Maison Matchaiev, écrit par Stanislas Wails et qui me semble avoir un beau potentiel, notamment parce qu’il reflète bien l’état d’esprit de la génération des 20-30 ans d’aujourd’hui – le terrain aura été un peu préparé…

Votre programme éditorial est-il établi au-delà de ces deux titres?
Oui: un troisième titre est prévu pour janvier 2012 – un roman d’amour entre un juif et une musulmane sur fond de guerre d’Algérie, d’une jeune femme qui en est à ses débuts.

Et ensuite? Est-ce la porte ouverte à l’aventure?
J’ai bien sûr des idées quant aux publications qui vont suivre – mais, comme je vous l’ai dit, je ne peux pas sortir pour l’instant plus de trois livres par an. Et le rythme des parutions sera adapté en fonction de la réception des ouvrages déjà parus… Pour l’après-janvier, j’ai déjà repéré deux ou trois manuscrits que je dois relire de près. J’ai rencontré l’un des auteurs, à qui j’ai donné quelques conseils de réécriture et qui m’a envoyé la seconde version de son texte. Un autre de ces manuscrits a été revu par son auteur sans que j’intervienne – je dois maintenant lire cette nouvelle mouture, et j’attends la version remaniée du troisième, qui nécessitait selon moi pas mal de retouches. Ces textes m’ont paru intéressants mais je ne me suis encore engagé pour aucun – le risque étant que, si au bout du compte je décide de ne pas retenir un texte, l’auteur aille se faire publier ailleurs, fort du travail que nous aurons fait ensemble… Pour le moment, ces trois manuscrits sont en suspens et, comme mon programme est établi jusqu’en janvier, cela me laisse un peu de latitude pour prendre une décision et continuer à lire des manuscrits pour Zulma – par exemple celui de cet auteur confirmé que j’ai reçu ce matin et qui a aussi été envoyé à Gallimard et Actes Sud. S’il est remarquable, je veux être le premier à réagir; je dois donc le lire assez vite. Et puis j’attends encore de recevoir LE texte extraordinaire qui va bouleverser mon catalogue, comme cela avait été le cas, par exemple, avec Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès!


Vous êtes donc demandeur de manuscrits, malgré le nombre important que vous recevez?
Je suis demandeur d’un certain type de manuscrits: en précisant que je publie des premières œuvres j’évite a priori à des auteurs confirmés d’envoyer des textes destinés à "Serge Safran éditeur". En revanche je compte bien attirer de jeunes auteurs… À cet égard, un passage sur France Culture la semaine dernière a eu très vite son petit effet: j’ai évoqué le lancement du label et cela m’a valu de recevoir trois ou quatre manuscrits. J’espère que cet afflux va continuer. Après, bien sûr, il faut se donner le temps de les lire. C’est une autre histoire…

 

Propos recueillis le mardi 26 avril 2011 dans les locaux des éditions Zulma.

 

* Peu avant que soit lancé son label, Serge Safran a publié chez Léo Scheer un roman, Le Voyage du poète à Paris (officiellement sorti en librairie le 2 mars 2011). Pour découvrir ses facettes d'écrivain, l'ensemble de sa bibliographie – et d'autres choses encore, la visite de son site d'auteur s'impose. Un bel espace web, sobre mais à l'iconographie superbe.

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