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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 11:50

femmes-savantes_couv.jpgFemmes savantes et années folles

 

Lorsque l’on va au théâtre voir une pièce aussi connue, et aussi étudiée que Les Femmes savantes de Molière c’est, en général, pour découvrir non pas l’argument en soi mais la façon dont il va être traité, ce que comédiens et metteur en scène vont nous apprendre du sens que le texte ancien a pris aujourd’hui – du moins pour eux. Ayant en tête d’une part le souvenir prégnant que m’avait laissé la mise en scène d’Arnaud Denis jouée par les Compagnons de la chimère – dans laquelle il incarnait un Trissotin surprenant mais fascinant – et me rappelant par ailleurs l’excellent  Tartuffe ou l'imposteur proposé l’an passé à Sarlat par l’Atelier Théâtre Jean Vilar – mis en scène par Patrice Kerbrat, avec Armand Delcampe dans le rôle d’Orgon qui, le lendemain à Plamon, avait assez péremptoirement défendu un regard sur les "classiques" et une manière de les respecter – j’étais curieuse de voir ce que l’Atelier Théâtre Jean Vilar, de retour cette année, avait imaginé autour de ces Femmes savantes. D’autant qu’Armand Delcampe était, cette fois, le metteur en scène…

Lui que j’avais entendu pourfendre certaines transpositions outrancières dont les audaces, à ses yeux, dévoient le sens profond des grands textes m’a, je l’avoue, un peu surprise en annonçant qu’il avait transposé la pièce dans les années 1920. Il s’en est expliqué en arguant de ce que les années Folles étaient, selon lui, la période qui, dans l’Histoire récente, faisait le mieux écho à celle de Molière pour ce qui regarde l’émancipation féminine. Cela autorisait en outre les comédiens à revêtir des costumes beaucoup plus faciles à porter que des tenues conformes aux façons du XVIIIe siècle.
Étoffes que l’on devine luxueuses, couleurs vives et coupes complexes pour les dames – sauf pour Henriette, dont la robe blanche a des lignes fort simples – et coiffes à plumes, bandeaux ou turbans, costumes attestant d’une élégance bourgeoise pour les hommes: le vêtement dit l’époque sans fausse note. Quant au décor, il est très… savant, et semble moins viser à évoquer les "années Folles" – les éléments de mobilier sont peu nombreux et plutôt atemporels – qu’à permettre une série d’effets scéniques: le fond de scène est fermé par une succession de volumes rectangulaires mimant des pans de mur qui, par moments, se muent en caissons lumineux à travers lesquels se joue un étonnant théâtre d’ombres. Y sont aussi projetés des portraits de ces auteurs révérés par les Savantes… Cet admirable travail est, je crois, une référence aux lanternes magiques qui ont fasciné les foules avant que naisse le cinéma.

 

femmse--savantes.jpg

 

Le décor, magnifique et astucieux, les costumes superbes, les intermèdes musicaux et chantés insérés çà et là construisent un ensemble très cohérent qui, de plus, n'entre jamais en conflit avec le texte. Pourtant, à aucun moment je n’ai adhéré à ce qui se passait sur la scène et, presque de bout en bout, j’ai éprouvé un déplaisir aux limites de l’agacement: je trouvais que l’on criait trop, que l’on gesticulait beaucoup, que les postures étaient exagérées et la diction  artificielle. Certes, la pièce est écrite en alexandrins qui imposent une énonciation particulière, et ce serait une aberration que de vouloir plier celle-ci au rythme de la conversation courante. Mais je ne crois pas pour autant que respecter les vers et les exigences de la métrique signifie marteler les syllabes et articuler outrageusement les diérèses comme les comédiens l’ont fait dans ce spectacle. Je dirais même qu’accuser à ce point ce qui, pour notre oreille d’aujourd’hui, paraît étrange – les diérèses, notamment – nuit au texte qui devient exotique, bizarre, et cesse d’être plaisant. Ces exagérations dans l’énonciation participent d’une outrance générale dans le jeu – Bélise qui trépigne et minaude, Philaminte qui s’extasie à se pâmer, les trois Savantes qui criaillent à qui mieux-mieux de leur voix suraiguës pour louer le quoi qu’on die de Trissotin… – et, par là, ont leur justification. Elles n’en sont pas moins désagréables. Que n'a-t-on marqué avec plus de subtilité le ridicule d’attitude et de discours des uns et des autres! Les interprètes du Tartuffe dirigés par Patrice Kerbrat s'étaient, à cet égard, montrés remarquables qui avaient fait briller les alexandrins sans en surligner les étrangetés; les Compagnons de la chimère quant à eux avaient fort bien rendu l’aspect caricatural des Femmes savantes sans outrer ni grossir jeu, diction, ou gestuelle.

Ce que je viens d’écrire n’engage que moi. Je ne crois pas d’ailleurs que nous ayons été beaucoup à être ainsi gênés: les comédiens ont été très applaudis et, le lendemain, à Plamon, ce sont essentiellement des louanges qui ont sonné aux oreilles d’Armand Delcampe. Hormis l’intervention, assez développée, d’une spectatrice qui protestait à propos de la manière dont avait été campé le personnage d’Henriette. Mais il s’agissait là de considérations psychologiques – un terrain toujours glissant quand on évoque des êtres de fiction – et l’on ne parla guère, dans ce débat-là, ni ne mise en scène, ni d’interprétation…


Les Femmes savantes
Comédie de Molière.
Mise en scène :
Armand Delcampe, assisté de Jean-François Viot
Avec :
Patrick Brüll, Morgane Choupay, Agathe Détrieux, Alain Eoy, Marie-Line Lefebvre, Julien Lemonnier, Pierre Poucet, Freddy Sicx, Julie Thiele, Cécile Van Snick, Jean-François Viot, Natahlie Willame
Costumes et décor :
Gérard Watelet
Lumières :
Jacques Magrofuoco
Durée :
1h50
Compagnie :
Atelier théâtre Jean Vilar

 

Représentation donnée le samedi 30 juillet au Jardin des Enfeus.

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