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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 18:16

Les Rétrospections, ou comment s'exercer à l'acrobatie des rattrapages en tout genre (retards, erreurs, manquements, etc.)

 

Quelque plaisir que j’éprouve, quelque émotion que je ressente durant les trois semaines que dure le Festival des jeux du théâtre, je le quitte toujours en laissant inachevés un ou deux articles, passant ainsi sous silence des spectacles qui ne méritent nullement ce mutisme mais à propos desquels je n'ai pas su aller au-delà du "mâchis" de mots. Les phrases ont plané, se sont défaites, échouant toujours à exprimer sentiments, idées ou songeries – à les coaguler en un texte qui se tienne. Je ne renonce pourtant pas: jour après jour je reste à l’affût d'une perche tendue qui me permette de remailler l’ouvrage abandonné – une date ici ou là, un événement que je puisse relier par un bout au festival sarladais, une lecture évoquant telle ou telle pièce… tout me semble bon. ronde-militante_TN.jpg
Par exemple le dossier de presse que m'a envoyé, voici quelques semaines, une
ancienne "communiquante" du théâtre du Lierre maintenant intégrée à l'équipe de la compagnie Ô Fantômes. Il présentait Une ronde militante*, un spectacle écrit par Jacques Jouet à partir d'une commande que lui avait proposée Gérard Lorcy fin 2008: le metteur en scène voulait une pièce qui racontât l'histoire du militantisme communiste en France au cours des cinquante dernières années. Non pas un "docu-drama" mais une vraie fiction théâtrale qui ait une dimension documentaire. Jacques Jouet a d'abord rencontré des militants, puisant auprès d'eux informations et anecdotes dont il a ensuite nourri son texte en même temps que les traits humains grâce auxquels il allait recomposer ses personnages. Je tire cela dudit dossier de presse, fort bien conçu et qui me fournirait de quoi écrire davantage sur le spectacle, je m'en abstiens cependant: je préfère toujours transcrire des impressions personnelles plutôt que des informations reçues, or je n'ai pas vu la Ronde… Étant néanmoins convaincue par la seule lecture de ce dossier qu'elle mérite d'être défendue, je me dis que mentionner simplement son existence, et préciser que Pierre François en a dit le plus grand bien dans le dernier numéro de sa gazette En attendant…, sera peut-être un geste utile même si, au moment où j’écris, aucune représentation n’est annoncée sur le site de la compagnie au-delà du 9 novembre 2011.

 

Le lien avec le festival de Sarlat? Cette même idée qui m'avait traversée tout de suite après avoir vu Le Crépuscule du Che, une pièce de José Pablo Feinmann montée par Gérard Gelas  et représentée le 1er août au jardin des Enfeus: "Voilà un spectacle de nature à réveiller les consciences et qui devrait être joué sans relâche afin de toucher un très large public." Car il est urgent de dessiller les regards, de ranimer les mémoires et le rapport que l'on a avec l'histoire en ces temps où, dans nos sociétés dites "occidentales" du moins, s'étiolent les volontés de "faire ensemble" et se répandent des discours politiques de plus en plus creux tout entiers voués à se promouvoir en tant que discours et n'allant même pas jusqu'à mettre en valeur les idées et projets de ceux qui les profèrent. Encore faudrait-il qu'ils en eussent, des idées ou des projets, nos "êtres politiques" qui, tous genres confondus et d'autant plus en ces mois pré-électoraux, doivent in petto bénir "la crise", chose opportunément grave et indéfinissable qui leur permet de beaucoup broder autour sans rien dire d'important. L'abondance fait illusion et le flot discursif écran de fumée...

 

affiche Che-TNLa digression, elle, ne fait pas l'article; mieux vaut, je crois, revenir au Crépuscule du Che, créé en 2009, repris en 2010 dans le cadre du festival d'Avignon, fort d'une belle carrière parisienne en début d'année avant d'arriver à Sarlat et actuellement en tournée. Puisque j'espère, par ces modestes lignes, inciter au moins quelques personnes à profiter sans hésiter des représentations qui seraient données près de chez eux, autant ne plus s'intéresser qu’au spectacle en soi.  
Je ne puis nier que les mois écoulés ont enlevé de la précision à mes souvenirs – mais j’ai gardé au fond de moi des impressions si fortes qu’elles peuvent, sans que j’aie trop à en rougir, fonder un propos à même de servir la cause de ce magnifique Crépuscule dont l’argument, teinté de fantastique onirique, peut se résumer en peu de mots: Ernesto "Che" Guevara gît, blessé, retenu prisonnier dans une petite école bolivienne – on est en octobre 1967, pendant la nuit qui précède son exécution. Il reçoit la visite d’Andrès Cabreira, un historien d’aujourd’hui qui a reçu une bourse de la Fondation Guggenheim afin d’écrire un livre qui fera la lumière sur les événements qui se sont déroulés au cours des dernières heures vécues par le Che. Le dialogue qui s’établit entre les deux hommes se nourrit alors d’une plongée minutieuse dans l’histoire de Guevara assortie de discussions très argumentées centrées sur le problème de la légitimité de la violence dans un contexte révolutionnaire.

 

Pour ce qui est de la "surface" théâtrale d’abord – j’entends par là la mise en scène, les décors, l’interprétation…: tout ce qui touche le spectateur de plein fouet avant même que débute sa réflexion, ce processus de longue haleine comparable à la germination qui s’enclenche à l’écoute du texte et se continue ensuite de manière rhizomatique – cette "surface", donc, n’appelle que louanges. La mise en scène laisse habilement transparaître la dimension onirique de la pièce; le décor est à la fois sobre et poétique, l’interprétation, enfin, est magistrale. Mais ici, il faut bien convenir que Jacques Frantz (Cabreira) et Oliver Sitruk (Che) dominent totalement le spectacle. Ils ont bien sûr un jeu en tous points remarquable – ils donnent à leurs personnages le mélange de grandeur et de fragilité qui leur sied, leurs inflexions de voix, leurs postures sont d’une émouvante justesse. Mais au-delà de ce talent d’acteur ils ont, chacun, une présence fascinante, magnétique – c’est, je crois, ce que l’on appelle le charisme: Jacques Frantz est une puissance, une force qui s’impose sur la scène et lui permet d’imposer avec une même intensité tous les personnages dont il endosse le rôle – Cabreira au premier chef puis, au gré des évocations, il devient, avec le soutien d’un simple accessoire et sans rien changer à sa voix, Fidel Castro ou Matthews, le journaliste du Times Magazine. Face à lui Olivier Sitruk est… indiciblement rayonnant, d’un seul geste il se glisse dans les différents états que traverse son personnage, tantôt blessé et défait, tantôt fièrement redressé tout auréolé de son statut de leader révolutionnaire et décidant d’exécuter tel ou tel tortionnaire. Ces magnétismes singuliers, loin de se nuire ou de s'annuler, confèrent à la rencontre Cabreira/Guevara une véritable splendeur.

Le premier mérite de cette pièce est de raviver des pages d’histoire, au prix d’un didactisme peut-être un peu trop appuyé – par exemple quand Cabreira, en historien soucieux d’exactitude, reprend date après date les faits et gestes du Che afin que celui-ci confirme, infirme, ou précise. Dans le même temps, le spectateur peu féru de matérialisme historique aura parfois l’impression d’assister à des débats doctrinaires auxquels il n’entend pas grand-chose. Mais il y a surtout ces moments de dialogue qui tout de suite font mouche, ceux-là mêmes qui prendront racine et croîtront dans la pensée, faisant de chaque spectateur un "être pensant" durablement vacciné contre la langue de bois: par exemple ce qui concerne la violence, ou l’usage des mots – que penser d’un langage qui remplace "le peuple" par "les gens"…
L’une des raisons qui a poussé Gérard Gelas à monter cette pièce est l’irritation profonde qu’il éprouvait de voir le Che réduit à une image de tee-shirt ("note d’intention"); le texte de José Pablo Feinmann lui est apparu comme un moyen de réajuster la perception que l’on a aujourd’hui de la personnalité du Che et il me semble qu’avec ce spectacle, tel qu’il l’a monté, il a atteint son but.

 

Je terminerai par une courte transcription de propos tenus à Plamon le lendemain de la représentation. Gérard Gelas, présent la veille à l'une des rares réunions que j'aie manquées, était déjà reparti et seul Olivier Sitruk était là pour échanger avec le public, accompagné par Jean-Paul Tribout.


Olivier Sitruk:
José Pablo Feinmann est un auteur argentin; il est philosophe, professeur d’université – et c’est peut-être ce qui explique un certain didactisme que vous avez ressenti. Mais il y a aussi ce besoin de répéter toujours les mêmes choses, autour de la violence. Je ne sais pas exactement quand la pièce a été écrite mais elle a été créée en Argentine en 1998. La principale motivation qui a poussé Feinmann à écrire cette pièce c’est la dictature que Videla a instituée en Argentine, entre 1976 et 1981 je crois. Pendant cette période, beaucoup de gens de sont révoltés en se réclamant de Guevara et ils ont été jetés en prison ou massacrés. Le "fond" de la pièce n’est pas tellement la question de la violence dans la révolution, c’est la dictature de Videla, la façon dont elle a marqué les Argentins et dont ils l’ont mise en perspective avec les propos de Guevara. Le foyer de la guérilla, l’engagement révolutionnaire qu’il fallait avoir et qu’ils n’ont pas su mettre en œuvre parce qu’évidemment ils ne pouvaient pas sans leader et sans organisation. Du coup l’État a fait appel à l’armée, à l’infanterie de marine, etc. et la répression a été d’une violence extrême! les gens étaient torturés, abattus dans les rues puis les corps jetés à la mer… Le sujet n’est pas vraiment la vie et l’action du Che, mais comme dans la pièce on fait référence à certains faits précis, à des entretiens avec tel ou tel journaliste, ça donne des pistes qu’on aimerait bien suivre pour aller plus loin dans l’histoire de Guevara.

Jean-Paul Tribout:
Il faut rappeler quel immense espoir a soulevé la révolution cubaine, c’était la fête! On n’en a eu au début que des images positives, et l’intérêt de cette pièce, c’est de confronter une mémoire collective, iconographique, sur Che Guevara avec la réalité de la pratique révolutionnaire. Et puis il faut rappeler que l’Amérique latine a vécu des périodes dramatiques, avec divers régimes dictatoriaux – notamment celui de Pinochet, par exemple – et je trouve intéressant qu’à travers cette pièce on juge des utopies, des idéaux du XXe siècle avec le regard d’un homme du début du XXIe siècle, par rapport à l’état dans lequel se trouve le monde aujourd’hui. Il y a des petits détails qui interpellent – mais c’est peut-être une question d’âge – comme ce glissement de vocabulaire : "On ne parle plus du peuple, mais des gens", il n’y a plus d’exploiteurs, il y a "les marchés" et s’il n’y a plus d’exploiteurs il n’y a plus d’exploités. Et s’il n’y a plus d’exploités à défendre, la raison d’être du socialisme se perd.

Olivier Sitruk:
C’est particulièrement intéressant pour moi ce passage dans la pièce où il est dit qu’il n’y a plus de classe ouvrière parce que c’est la base du marxisme; s’il n’y a plus de peuple, il n’y a plus de force et sans cette force, le marxisme devient difficilement applicable…

 

C'est l'évidence même... mais alors que reste-t-il à imaginer? Quelle utopie rêver? Car je ne crois pas que l'on puisse vivre sans être un tant soit peu utopiste, sans croire, quelque part au fond de soi, qu'il y a moyen d'améliorer les choses. Aujourd'hui, ce sont peut-être les tentatives d'organisations "éthiquables" qui pourront prendre le relais de ces socialismes dont aucun n'a vraiment réussi à faire chanter les lendemains…

 

 

*Une Ronde militante
Texte de Jacques Jouet
Mise en scène:
Gérard Lorcy
Avec:
Jehanne Carillon, Francis Coulaud, François Decayeux, Nora Gambet, Sylvie Jobert et Dominique Laidet
Scénographie et costumes:
Robin Chemin
Lumières:
Jeff Palusrek

Une création de la compagnie Ô Fantômes, à découvrir au théâtre de Creil les mardi 8 et mercredi 9 novembre 2011.

 

**Le Crépuscule du Che
Texte de José Pablo Feinmann, traduit et adapté par Marion Loran.
Mise en scène:
Gérard Gelas
Avec:
Jacques Frantz, Guillaume Lanson, François Santucci, Olivier Sitruk, Laure Vallès
Durée:
environ 1h30

Représentation donnée le lundi 1er août au Jardin des Enfeus.

Spectacle en tournée pour la saison 2011/2012. Pour obtenir le détail des dates et lieux de représentation, le mieux est sans doute de téléphoner au Théâtre du Chêne noir (04.90.86.58.11) car ces informations ne figurent pas sur le site web du théâtre avignonnais – mais il se peut que je n’aie pas su chercher où il fallait… 


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