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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 09:19

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Neuf nouvelles (...) sur le thème des retrouvailles, indique la quatrième. Une mère, une ex-compagne, un meilleur ami avec qui on s’est fâché, un tableau… Les personnages en effet, pour la plupart, retrouvent quelqu’un ou quelque chose apportant avec soi des grappes de souvenirs. Pas tous cependant: le narrateur d’"André" comme celui de "Qui est-ce?" plongent simplement dans leur passé tandis que celui de "Place de l’Ange", lui… ne retrouve rien du tout mais, en prêtant intérieurement une vie rêvée à un inconnu croisé au sortir du train, peut-être se trouve-t-il lui-même?

Quant au lecteur familier des romans et nouvelles de Michel Lambert, il retrouvera ici une même manière de conduire un récit, ouvert in medias res pour ensuite progresser le long d’un moment allant de quelques heures à plusieurs jours en compagnie d’un narrateur qui, par bribes, se rappelle son passé – une brise fugace soulève le tissu léger du récit qui retombe très vite à son présent –; des personnages pareillement insatisfaits, traînant avec eux regrets, remords, désirs inassouvis… et qui conjuguent le verbe aimer à toutes les formes négatives – ne pas savoir aimer, ne pas avoir été aimé, ne plus aimer... autant de personnages-narrateurs qui, en racontant, ont l’air de donner des coups de pied désabusés dans les décombres de leur vie foireuse. Et dans ces nouvelles il reconnaîtra, également, un certain réalisme, marqué par un attachement aux petits détails matériels et quotidiens. Il se sentira en pays connu. À cela près... qu'une étrangeté difficile à définir, pas vraiment "inquiétante" mais pas "familière" non plus, imprègne tous les textes; une étrangeté parfois éclatante comme dans "Le Jour du Rat mort" ou "Place de l'Ange", mais le plus souvent à peine perceptible et qui se révèle a posteriori, par exemple dans le dénouement de "Qui est-ce?", ou dans la spontanéité avec laquelle le narrateur d'"André" s'invite à bord d'une Audi dont il ne connaît aucun des occupants...Mais après tout, si Dieu s'amuse, n'y a-t-il pas lieu de s'attendre à ce qu'adviennent des choses bien peu pénétrables à l'humaine raison?

 

Chacun de ces neuf récits, que l’instance narratrice soit une première ou une troisième personne, est écrit selon le point de vue du personnage principal. Michel Lambert n’intervient pas pour combler ce qu'il passe sous silence: c’est là son attitude habituelle que de s’effacer derrière ses personnages dont le regard est seul maître du jeu. Il en résulte une narration bien particulière, trouée de grands blancs où l’on espérerait quelqu’un de ces avant-récits qui, hors de la fiction mère, donnent à celle-ci consistance, densité, profondeur. C’est une façon de raconter parfois déroutante pour le lecteur, qui ne peut presque jamais avoir le sentiment rassurant d’être mis dans la confidence à l’insu des personnages et doit au contraire regarder en face des espaces narratifs laissés vierges. En cette matière, il me semble que les textes réunis ici sont ceux qui vont le plus loin, si j’en juge à l’aune de ce que j’ai déjà lu de Michel Lambert. Cela leur confère une étrangeté de forme qui sied à cette autre étrangeté, de fond si l’on veut, qui évoque un peu l’univers pictural de Paul Delvaux. Ou de James Ensor: ne songe-t-on pas à ses fameux masques (Masques raillant la Mort, L’Intrigue…), à sa grande toile L’Entrée du Christ à Bruxelles, en lisant "Le jour du Rat mort"? La nouvelle est d'ailleurs inspirée par une tradition d’Ostende, ville natale du peintre et qui est peut-être la ville innommée du dernier texte, où se trouve une avenue James-Ensor

Et le ciel, le ciel par-dessus toutes les destinées en vrac ramassées là, qui n’est pas seulement un élément de décor ni une banale note d’ambiance… Il n’est pas non plus un personnage comme on le dit parfois d’un bâtiment ou d’une ville. Le ciel a dans ces textes une place à part – il y déploie toutes ses humeurs, de jour, de nuit, au lever du soleil comme à son coucher… On le voit de dehors ou bien par la fenêtre, il est omniprésent même lorsqu’il est absent, caché derrière "Le nuage"... Il traverse le recueil comme un thème musical, qui contribue à resserrer la cohésion de l'ensemble.

 

"Un recueil de nouvelles se compose; les textes doivent constituer un tout cohérent, et s’il faut éviter la disparité, il faut aussi se garder de la répétition", a souligné Michel Lambert lorsqu’il a évoqué les grands principes qui le guident dans son travail d’écrivain à l’occasion de la soirée "Autour de la nouvelle" organisée le 31 mai dernier par le centre Wallonie-Bruxelles de Paris. Dieu s’amuse illustre cela à merveille: l’homogénéité thématique, et tonale, est évidente; les textes sont, de plus, d’une grande unité stylistique, tant en ce qui regarde leur construction que leurs rythmes phrastiques. Pourtant chacun d’eux a son caractère, son identité – et je ne pense pas qu’il viendra à l’esprit d’aucun lecteur que ces nouvelles "se répètent". Par contre elles se répondent, se lancent les unes aux autres des clins de mots, ou d’images – d’infimes échos qui les unissent étroitement au-delà de leur fraternité de fond, et l’on peut dire du recueil qu’il est aussi finement architecturé que les récits dont il est fait.


 

Michel Lambert, Dieu s’amuse - nouvelles, éditions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2011, 187 p. – 16,00 €.
Le recueil comprend:

"Qui est-ce?", "Le jour du Rat mort", "Un rêve", "André", "Marche triomphale", "Dieu s’amuse", "Les bruits de l’ascenseur", "Place de l’Ange", "Le nuage".

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Publié par Yza - dans Chroniques
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