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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 13:45

prog_eterna-girandola.jpgC’est elle d’abord que l’on voit: tendue sur ses cinq cordages d’un bout à l’autre de la diagonale du plateau, pareille à un éventail à demi ouvert, à moins que l’on songe à une longue main gracile sur laquelle reposeraient des écharpes légères prêtes à capter le vent. Une grand-voile poétiquement étrange faite de trois larges bandes blanches un peu incurvées, creusant des béances entre elles et comme des vagues entre les cordes. Au sol on devine trois corps ramassés. On devine parce que la lumière est chiche: le plateau baigne dans une pénombre à peine éclaircie. On entend un souffle, une respiration – le chant ombreux du sommeil. Peu à peu les corps se meuvent, s’étirent. Est-ce l’éveil? Longtemps, longtemps dure cet éveil, cette émergence. On croit que c’est le début de quelque chose, que le rythme va s’accélérer alors qu’en fait – et je me dis cela bien après avoir assisté au spectacle – rien ne commence, il y a juste une dynamique amorcée qui se poursuit, au long d’une étonnante bande sonore qui fait entendre des sons, des bruits, des musiques sans mélodie et s’interrompt souvent. Le silence, comme la voile blanche, occupe une place prépondérante dans le spectacle. C’est un silence plein. Je pourrais presque écrire "sonore" tant il est signifiant.

 

Aux silences de la bande sonore semble répondre la lenteur des mouvements et des gestes. Une lenteur constante qui va de l’immobilité à la frénésie – car elle s’invite en de certains moments où les déplacements ont une sorte de profondeur qui les ancre dans une durée alors qu’ils sont extrêmement rapides. C’est une lenteur admirable, tout en souplesse mais où l’on sent concentrée une parfaite maîtrise corporelle. C’est une lenteur qui pense, contemple, prend la mesure de l’environnement et s'imprègne de ce qu'il offre afin que le danseur interagisse avec lui, toujours en justesse.

 

 Silences et lenteur mesurée fonctionnent en harmonie avec la pénombre dans laquelle baigne le spectacle. La lumière est chiche. Rare. Parcimonieuse. Mais admirablement posée, juste là où il faut, là où l'intention dramaturgique le requiert. Tandis que dans l'ombre... dans l'ombre beaucoup se choses se passent et le spectateur doit être un acrobate du regard pour suivre à la fois ce que la lumière claire met en évidence et ce que l'obscurité, bel ostensoir, montre en le dissimulant.

Cette ombre ambiante met aussi en valeur le magistral usage qui est fait de la projection vidéo: des images noir et blanc qui semblent très anciennes, qui "grattent" un peu, sont projetées à deux ou trois reprises sur les pans de la voile; elles en épousent très exactement les surfaces et ne débordent en nul endroit. Les images mobiles fusionnent avec les morceaux d'étoffe, se confondent avec chacun d'eux et leurs respirations. Des silhouettes parfois se mêlent en ombre chinoise aux images d'autrefois. Les univers se brouillent celui du film, celui du plateau... à l'entre-deux, les spectateurs contemplent.

 

Les interprètes ne disent pas de texte – mais l’on entend un long chant plaintif, et çà et là, des cris poussés, en deçà du langage – rage? Désespoir? Folie…? La bande sonore est déroutante qui, aux bruits du monde, mêle ou juxtapose des sonorités musicales mais sans véritable mélodie.  La chorégraphie, manifestement, ne mime pas… Les repères figuratifs si l’on veut sont estompés et je ne crois pas qu’un "récit" à proprement parler soit à identifier. Il s’agit plutôt de suggérer des situations humaines – l’exil? Les interminables traversées des premiers navigateurs? Une allusion aux temps primitifs? – qui, mises bout à bout, formeraient une sorte de métaphore de l’histoire de l’humanité. Mais d’une humanité croyante, qui aurait foi en son salut ou, du moins, en son avenir car le spectacle s’achève en une magnifique apocalypse: simultanément ou presque, une vive lumière inonde le plateau, la mélodie surgit dans la bande sonore – significativement à travers une mélopée probablement amérindienne qui glisse ensuite vers un alléluia limpide – et les deux danseurs s’emparent d’un pan de la voile, piqué sur des tiges de bois et transformé en une sorte de bannière, pareil aussi à ces dragons de papier que l’on mène en procession lors de grandes fêtes asiatiques, qu’ils brandissent à bout de bras tandis qu’ils arpentent la scène en tous sens. Suivant leurs pas, la danseuse évolue sous la toile blanche en déployant à deux mains la traîne sombre de son costume. Voile d’aurore vers le ciel, et vague d’ombre au sol… Final resplendissant: c’est, véritablement, une révélation. Et ce qui a précédé le chemin qui, sans faille, y mène.

Envoûtant, tout en secret, ce spectacle donne plus à deviner qu’à voir – il faut scruter l’ombre, écouter respirer les silences, et déceler ce qui se meut dans les lenteurs, les immobilités. Sans se laisser surprendre par les accélérations qui donnent sa densité à l’ensemble. La pièce est à l’évidence parfaitement architecturée, et rythmée avec soin. Cependant sa logique n’est manifestement pas celle de la narration ordinaire; et ce n’est pas par l’entendement qu’on apprécie L’Eterna Girandola, mais par cette part de soi qui est sensible au sacré, au mystère – aux replis obscurs et insondables qui drapent toute chose, même celles que l’on croit bien connaître.

 

Comme Romanze, L'Eterna Girandola est une création de la compagnie Blicke. Ce sont pourtant des pièces très différentes – l’on pourrait dire, je crois, que Romanze est à L'Eterna Girandola ce que la peinture figurative est à la peinture abstraite. On sent à travers elles, s’exprimer deux personnalités artistiques bien marquées – Romanze est une chorégraphie de Virginia Heinen, L’Eterna Girandola d’Enrico Tedde. Mais l'on sent aussi, en profondeur, des similitudes, par exemple dans la maîtrise du mouvement, dans les rapports qui sont tissés entre danse et musique, ou encore dans l’utilisation de l’espace, dans l’art de la construction… Ce qui ne surprendra pas puisque les deux danseurs-chorégraphes, ayant en commun une partie de leur parcours, sont les cofondateurs de la compagnie Blicke.


 

L’Eterna girandola – création 2011
Conception et mise en scène:
Enrico Tedde
Chorégraphie et interprétation:
Jordi Puigdefabregas, Enricco Tedde, Mariangela Siani
Création lumière et vidéo:
Damiano Foà
Musique originale et bande sonore:
Giorgio Tedde
Costumes:
Florence Bonhert
Durée:
1h10
Création de la compagnie Blicke
 

 

Spectacle représenté du 19 au 22 janvier au Théâtre du Lierre – 22 rue du Chevaleret, 75013 Paris. Tél. : 01.45.86.55.83

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Publié par Yza - dans Chroniques
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