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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 13:18

Je rencontre Ghislain Cotton une fois l’an à Ottignies, à chaque remise du prix Renaissance de la Nouvelle depuis 2005. Toujours lorsque nous nous apercevons dans la foule il vient vers moi avec la même aménité, souriant de tout son être, le regard pétillant, la poignée de main ferme et la parole chaleureuse qu’on n’attendrait que d’un ami. Pourtant, je ne me permettrais pas d'écrire que je le "connais". D'abord parce que nous nous croisons de trop éphémère manière pour qu’une amitié véritable puisse se tisser. Quant à son œuvre, je n’en ai qu’une connaissance extrêmement partielle: en dehors des articles – de vrais modèles pour qui prétend "chroniquer" – qu’il publie dans la revue Le Carnet et les instants, je n’ai lu que deux romans, Tangomania paru en 2006*, Le Passager des Cinq Visages en mai de cette année – quand il en a publié six, et aucune de ses nouvelles. Ces deux romans sont, en un mot, jubilatoires. Un peu court comme appréciation, et bien trop vague ce qualificatif qui, laudatif, ne dit in fine pas grand-chose… 

 

Pour rien au monde je ne voudrais  renouveler le contre-exploit auquel j'étais parvenue après avoir achevé Tangomania: demeurer infichue d'écrire le moindre mot au sujet de ce roman que j'avais beaucoup apprécié, tant dans sa construction que dans son style, et ne savoir que balbutier, face à l'auteur me serrant amicalement la main lors de notre annuel échange, "Tangomania est un bijou d'intelligence et d'habileté romanesque". Paroles pleines de sincérité certes, mais chargées de la culpabilité que j'éprouvais de pas pouvoir dépasser leur inanité… Six années ont passé: plus question de tenter de rattraper ce qui n’a pas été fait alors. En revanche, puisque je viens tout juste de quitter la rue des Cinq-Visages, je m'empresse de battre le fer de la jubilation avant qu’il tiédisse trop…

 

cinq-visages_TN.jpg

Par un de ces impromptus du quotidien qui, vus à distance, ressemblent fort à un coup du destin – ici en l’occurrence un article lu dans Le Soir – Maxime Cordier, le narrateur, voit remonter de ses souvenirs la figure de Romain Balagne, un camarade de collège qui, sans avoir été un ami intime, l’avait profondément marqué par une certaine aura d’audace un rien méprisante dont l’avait couronné un geste pour le moins séditieux aux yeux de l’administration catholique de l’établissement: alors qu’il était aux manettes de la sono lors d’une fête, il avait fait tonitruer L’Internationale. Peut-être Romain Balagne, devenu avocat, n'aurait-il rien rappelé de plus au narrateur si l'article du Soir n'avait mentionné le nom de son épouse: Maria-Valentina Balagne. Voilà resurgissante une autre figure du collège, pareillement fascinante: Maria-Valentina Constantini – et, avec elle, l'amour gardé secret que Maxime avait éprouvé pour cette chère Tina. Au fil des pages d'un journal qu'il tient de manière assez irrégulière, il retrace les développements de l'histoire que vont lui faire traverser ces "retours de passé". D'abord bon enfant, narrée avec des pointes de drôlerie et des nuances d’étrangeté – une allusion à Malpertuis, entre mille autres références posées dans le texte avec la légèreté d’un sfumato, est ainsi parmi les mieux venues… – l’histoire, d’amour et de manipulation, se finit comme une tragédie.

L'écriture faussement simple a de subtiles élégances, lexicales notamment: la sono côtoie le folliculaire; la construction, en deux parties apparemment aussi tranchées qu'une chevelure coiffée avec la raie au milieu, est en réalité d'une extrême finesse. Et si l'on y regarde à deux fois, je veux dire si on lit d'un œil qui va au-delà du tissu de mots et de phrases tendu en surface, déjà fort réjouissant en soi, c'est un vertige qui s'empare de la pensée tant pullulent les petits clignements ludiques qui transforment le récit en une sorte de jeu de piste érudit. La tentation est grande, alors, d'énumérer au fur et à mesure que cela vient à l'idée tout ce qu'évoquent ces graines allusives semées çà et là… Mais c'est un piège grossier; y tomber n'aboutirait qu'à dresser de longues listes oiseuses. Pour rester juste à l'égard de ce riche et habile roman, peut-être faudrait-il le comparer à ces dessins à clef où les artistes s’amusent à dissimuler dans les lignes et les modelés d’un motif apparemment simple et clair une figure seconde lisible seulement après un examen attentif, vers laquelle on est mené par une infime ébréchure éveillant à peine le regard. 

 

Sans m’attarder sur les mises en abyme, les échos, ni sur aucune des moirures qui ont ondulé sous mes yeux tout le temps que je lisais, il y a cependant deux points que je ne puis m’empêcher de relever. La dernière page d’une part, une brève Note de l’auteur qui, en guise de coda, montre comment des éléments biographiques, et lesquels, sont venus s’intégrer à la fiction. En romançant demeurer celui qui scrute les ressorts du roman, afficher cette posture sans ouvrir trop grand les portes: une habileté de plus. Et puis le passage éclair que fait, dans le récit, Cornélius Farouk – le temps d'une allusion à un roman bidon dont il aurait été l'auteur, L'Imposteur: on appréciera l'à-propos du titre… Un étonnant personnage que celui-là, qui surgit çà et là sous divers avatars dans certains romans et nouvelles d'un groupe d'écrivains réunissant Michel Lambert, Jean Claude Bologne, Alain Absire, Georges-Olivier Châtaureynaud, Ghislain Cotton, Corinne Hoex, François Emmanuel… et d'autres peut-être dont le nom m'échappe m'a confié récemment Michel Lambert. Parfois acteur du récit, il lui arrive de n'être présent qu'à travers un nom de rue, ou par le truchement d'une référence à telle ou telle figure célèbre… De statut fluctuant, être sujet à mirages, il a tout de même sa page Facebook – comme il doit être à son aise en cet espace mi-virtuel mi-réel!

Dès lors qu'on a un peu fréquenté les textes des écrivains susmentionnés, on s'amuse de l'apparition de ce nom, on le guette, tel le cinéphile la silhouette hitchcockienne dans les films du Maître. Il fonctionne, pour le lecteur aussi bien que pour les membres du groupe qui l'ont en partage, comme un clin d'œil, un signe de connivence – une accolade que se donneraient, par-dessus leurs fictions respectives, ces gens de plume qu'unissent une solide amitié et une complicité intellectuelle, littéraire, des plus étroites. D'ailleurs, à propos de complicité entre écrivains, d'interférences entre réalité et fiction dans un récit, je me demande si le nom du personnage manipulateur, Romain Balagne, ne serait pas un sourire en coin adressé à Jean Claude Bologne et à ses fictions, complexes comme les sous-sols de la maison des Cinq-Visages…

 

À mon tour, ici, d'écrire une coda. Dans la sienne, Ghislain Cotton évoque le beau castelet du grenier, où n'officiait pas monsieur Pip, mais l'aîné de [ses] cousins. Un mot me tend les bras:  "castelet"… À celui du grenier d'enfance de l'auteur, à celui de monsieur Pip – lui aussi "passager des Cinq Visages" – à celui, enfin, qu’est la maison Balagne où le drame a été ourdi, répond celui qui les accueille tous telle une matriochka, imaginé par un marionnettiste génial et fin styliste passé maître ès tirage de ficelles: ce roman formidable.

 

* Ghislain Cotton, Tangomania, éditions Labor coll. "Grand espace nord", 2006, 276 p. – 17,00 €.

 

 

Ghislain Cotton, Le Passager des Cinq Visages, Weyrich coll. "Plumes du coq", mai 2012, 124 p. – 14,00 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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