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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 20:19

guy-goffette_bonnard.jpgGuy Goffette est poète. Il dit que, pour lui, la langue poétique est la langue première. Il a pourtant beaucoup écrit en prose – une prose dont on réalise très vite qu’elle n’est pas prosaïque; romans et récits racontent certes comme se doivent de le faire les textes à vocation narrative mais avec quelque chose qui perle au bout de certaines phrases comme de la rosée; une façon de donner des yeux au ciel, d’amener la mer dans un frémissement d’herbe ou de faire asseoir l’enfance en un jardin telle une fiancée en attente…
Hors ses recueils de poésie, il a "prosé" – mais poétiquement, donc, à travers des romans (Une enfance lingère, L’Été autour du cou…), de brefs récits (Presqu’elles), et des biographies, si buissonnières qu’il est difficile de leur garder cette étiquette. D’ailleurs toutes sont parues en première édition dans la collection gallimardienne "L’un et l’autre", dont le concept directeur, tout en lisière, ne pouvait que séduire un écrivain disant de lui-même qu’il est, et qu’il a toujours été, "frondeur". Il a publié trois de ces vies des autres telles que la mémoire des uns les invente (ce sont les premiers termes qui ont défini cette collection lors de sa création, en 1989, par Jean-Bertrand Pontalis): Verlaine d’ardoise et de pluie, Auden ou l’œil de la baleine – et ce livre, dont le titre ne dit pas de quelle(s) vie(s) il va être question. À moins que, amateur de peinture, le lecteur n’identifie en couverture de l’édition de poche une toile de Pierre Bonnard, il ne soupçonnera, de l’extérieur, rien de ce qu’il trouvera dans les pages qu’il s’apprête à lire. Les premières gardent encore le mystère où le texte – en italiques comme à la fin la coda faisant au récit une sorte de galon sous lequel passe et s’efface la frontière entre le monde de l’auteur et celui de ses personnages – s’ouvre en corolle à la façon d’une épître allant droit au cœur d’un destinataire voussoyé, mais interpellé si familièrement par son prénom qu'il paraît être un ami de longue date ou, du moins, très proche:
Pardonnez-moi, Pierre, mais Marthe fut à moi tout de suite.

 

Et c’est en effet Marthe qui, la première, arrive:
Paris, décembe 1893.
C’est elle et ce n’est pas elle, cette jeune femme, là, au bord du trottoir, qui hésite.
Dans un moment de flottement elle apparaît – le geste en suspens, et l’identité incertaine : elle se dit Marthe de Méligny quand elle est née Maria Boursin. Jusqu’à sa mort en 1942 elle sera la compagne du peintre Pierre Bonnard. Sa muse, son modèle, qui deviendra sa femme après plus de tente ans de vie commune, se révélant alors seulement Marie à Pierre à la faveur des formalités administratives requises par le mariage.
C’est ensuite Pierre que l’on voit paraître, en marcheur infatigable traquant dans les rues de quoi remplir son carnet de croquis. Puis survient la rencontre et, de là, se dévide leur histoire à deux avec, de-ci de-là, de brefs retours en arrière brossant à grands traits leur jeunesse. Mais à mots couverts pour Marthe, comme pour respecter le silence dont elle a choisi de couvrir son passé berrichon.
Par fragments affutés, écrits au présent et à la troisième personne – mais une troisième personne quasi première, un "il", voire un "elle" quand il s’agit de Marthe, valant un "je" qui serait le point de communion entre l’auteur et l’un ou l’autre de ses personnages, et qui sait aussi se distancier parfois, quand "Pierre" devient "Bonnard" – c’est une histoire d’amour qui nous est contée, d’où procède celle d’une manière de peindre évoluant dans le sillage de Marthe.

 

Pour avoir eu le privilège et le plaisir de m’entretenir avec Guy Goffette pendant plus de deux heures tout récemment, je sais que ses toutes premières dispositions ont été pour le dessin:
"Enfant je dessinais supérieurement. Et je voulais être peintre plus tard – ou boxeur, ou coureur cycliste… mais pas écrivain. Je voulais être toutes sortes de choses mais je n’envisageais pas de m’ennuyer dans les études. Sûrement pas."
Les contraintes de la vie l’ont empêché de fréquenter les Beaux-arts; il a embrassé la carrière d’enseignant – il n’est pas devenu peintre, mais poète. Sachant cela, je reste persuadée qu’il a conservé un sens particulier du trait, de la forme, de la couleur, et que celui-ci conditionne son écriture, la façon dont il compare, transpose en images, métaphorise… Je suis aussi persuadée que, sans ce don, il n’aurait pas pu pénétrer si bien l’art de Pierre Bonnard ni se glisser aussi justement dans l’intimité de sa pensée créatrice. Quand il évoque le regard de l’artiste, sa palette, sa façon de croquer les scènes de rue ou de capter la nudité de Marthe j’ai senti affleurer son âme peintre, que la non-pratique de la peinture n’a pas éteinte. Le style de Bonnard n’est ni décrit ni analysé mais il est là, vibrant, à portée de regard – dans chaque volée de lumière, dans chaque explosion de couleur il me semble voir à l'œuvre les pinceaux auxquels il a dû renoncer. À travers Bonnard il parle un peu de lui et je crois qu’il le sait fort bien – il écrit, page 144:
On n’en dit jamais autant sur soi-même qu’en parlant des autres.

 

Ce beau texte qui transgresse allègrement les frontières d'ordinaire tracées à l'entour des "genres littéraires" est né d'un moment de trouble, d'un instant de basculement – une de ces brèches par lesquelles, sans crier gare, la rêverie s'engouffre dans l'état de veille avec tant d'opiniâtreté que les sensations éprouvées sous son emprise ont une consistance telle que le rêveur est sûr de ne pas rêver. Cet instant flottant pendant lequel l'environnement se modifie comme un miroir que l'on traverse avant de reprendre son apparence première et dont on sort changé est tout l'objet du prologue. Guy Goffette me l'a raconté et, comme en plus d'être poète il est aussi un conteur hors pair, doué d’un merveilleux art de dire qui captive l’auditeur aussitôt, je ne résiste pas à l'envie de transcrire son récit – avec son autorisation:

"J'étais à Bruxelles, entre deux trains, je rentrais d’une lecture et d’une conférence que j’avais faite, il faisait très chaud, et je suis rentré dans un musée – il y a les musées et les églises, en plein été, pour vous apporter un peu de fraîcheur… Fraîcheur et couleur: ce sont les musées. Donc je suis entré dans le Musée royal des beaux-arts, et j’ai vu cette femme venir à moi. C’est une des plus belles peintures de Bonnard: très cambrée, elle se parfume devant une fenêtre de mousseline, à côté de son tub, et je l’ai vue, non pas me tourner le dos comme elle est sur l’image mais venir à moi, me parler, le l’ai sentie! et je connaissais très mal Pierre Bonnard. Mon peintre préféré de cette époque, c’était plutôt Matisse. Mais voilà: je suis allé vers Bonnard."

 

Guidé par Marthe, qui a pris la main du poète comme elle a amené le nu dans les toiles de Bonnard et l'amour dans la vie du peintre… 

 

Guy Goffette, Elle, par bonheur, et toujours nue, Gallimard coll. "Folio", mars 2002, 155 p. – 7,50 €.

Première édition: Gallimard coll. "L’un et l’autre", 1998.

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