Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 11:40

olle-lonnaeus_TN.jpgEn m'emparant de ce livre reçu voici plusieurs mois, délaissé pour mille et une mauvaises raisons, je ne m'attendais pas à autre chose qu'à un polar ordinaire dont l'intrigue allait être au mieux assez bien ficelée pour me distraire le temps qu'allait durer ma lecture, au pire tellement convenue que j'allais fermer le livre sans l'avoir fini, lassée trop tôt par des ficelles usées jusqu'à la rupture à force de variantes elles-mêmes éculées. Et je me suis trouvée happée par un récit extrêmement prenant que j'ai lu jusqu'au bout, avec passion, sans omettre le moindre passage car, sans que la traduction laisse deviner un texte de haut style exigeant du lecteur qu'il goûte chaque mot et s'arrête sur d'acrobatiques tournures – l'écriture telle que la donne à lire la version française est directe, sobre, pratiquement dépourvue de métaphores et d'images – le récit est d'atmosphère, et sa substance faite des tourments profonds qui vrillent l'âme des personnages mis en scène, lesquels sont dévoilés peu à peu, par bribes, à l'occasion de nombreux retours en arrière ouvrant des parenthèses plus ou moins longues dans le déroulement de l'histoire. Aussi ne faut-il rien perdre des gestes, des postures, des expressions décrits, des détails qui posent un paysage, l'intérieur d'une pièce: tout concourt à cerner les personnages et, par là, à comprendre comment les faits s'enchaînent.

 

Le schéma de l'intrigue – un crime commis aujourd'hui qui renvoie à une disparition survenue quarante ans auparavant et demeurée irrésolue – est des plus classiques, le roman qu'a bâti Olle Lönnaeus un peu moins, assez peu policier au fond mais d'une noirceur opaque et oppressante. L'été est torride; l'alcool est omniprésent mais presque jamais festif – au mieux il donne la gueule de bois, au pire il pousse au crime. Quand des senteurs se lèvent, ça sent le graillon et la chaussette sale; les maisons sont décrépites; les personnages presque tous empâtés de quelque manière ou usés et, quand l'un est paré d'une certaine prestance, il s'avère la pire des ordures. Voilà qui met à mal les clichés que nombre d'entre nous attachons plus ou moins consciemment aux pays scandinaves dont on imagine les habitants resplendissants, ouverts, soucieux de leurs prochains comme de leur qualité de vie et de la sauvegarde de leur environnement


À Tomelilla, petite ville du sud de la Suède où "il ne se passe jamais rien", en cet été caniculaire, Herman et Signe Jönsson ont été abattus d'une balle dans la nuque. Ce couple de vieillards tranquilles venait de gagner plusieurs millions de couronnes au Loto: le crime crapuleux est la première explication qu'avancent les enquêteurs, dont les soupçons se portent d'emblée sur Konrad Jonsson, leur fils adoptif, qui avait rompu toute relation avec eux depuis une trentaine d'années. Il est vrai qu'il a un mobile: une situation financière bien piètre qui pouvait tout naturellement l'inciter à tuer pour s'accaparer des millions convoités. Mais c'est surtout ce qu'il est qui pousse l'inspectrice Eva Ström à le soupçonner: un homme hors cadre –
il a quitté sa famille adoptive à 17 ans, a d'abord été marin puis journaliste avant de cesser toute activité à la suite d'un reportage qui a mal tourné – resté aux yeux de tous ce "bâtard de Pollack" que les habitants de Tomellila n'ont jamais accepté comme l'un des leurs, né d'une mère polonaise probablement prostituée, mystérieusement disparue quand il avait 7 ans. Konrad est certain que le meurtre de Herman et Signe a un rapport avec cette disparition. Et que savoir ce qui est vraiment arrivé à Agnieszka Stankiewicz – "Agnes" parce qu'il valait mieux cacher un prénom aux consonances trop étrangères – lui permettra, du même coup, de prouver son innocence.

 

Konrad espérait bien ne jamais remettre les pieds à Tomelilla. Il n'y a pas grandi heureux: ses origines l'ont tout de suite exposé à l'ostracisme. Et puis ses parents adoptifs, s'ils ont été corrects avec lui, chaleureux même, ne lui ont jamais prodigué de vraie tendresse. Surtout, il y avait dans la maison leur fils Klas, plus âgé que Konrad et qui n'avait de cesse que de le moquer et de le brimer, voire de l'agresser. Toujours au nom de ses origines. Heureusement que Sven était là, son meilleur ami, lui aussi en butte aux tourments perpétuels parce que boiteux, étrangement génial en mathématiques, et homosexuel. Konrad a tourné le dos à tout ça à 17 ans et maintenant, après ces années d'éloignement, tout lui revient par bribes, tandis qu'il renoue avec Gertrud, la jeune sœur de Sven, et avec Sven lui-même, dont il découvre avec plaisir qu'il mène une vie tranquille et a manifestement conclu un pacte de paix avec ses démons intérieurs.
Le roman d'enfance de Konrad s'écrit au passé, en alternance avec le présent du récit policier… pas si policier que cela en réalité car, s'il y a bien un meurtre à résoudre, le déroulement des investigations, les procédures judiciaires et la présence des personnages enquêteurs occupent une place infime dans l'économie narrative. Cet entrelacs d'hiers et d'aujourd'huis, outre qu'il apporte au récit une attrayante complexité, semble surtout prétexte pour l'auteur à ouvrir tout grand les fenêtres sur certains aspects de la société suédoise parmi les moins reluisants. À travers une galerie de portraits saisissants de noirceur – à une ou deux exceptions près il n'est pas un personnage qui soit radieux – on découvre
des hommes et des femmes en souffrance, misérables, parfois d'une cruauté sans nom, et une communauté xénophobe à l'extrême où flottent encore les sordides relents du nazisme.


Rien n'atténue l'abominable inhumanité des brimades que l'on inflige pour stigmatiser une différence honnie, l'acuité des douleurs que celles-ci ont causées et qui ont ouvert au creux des cœurs des abîmes aussi profonds et noirs que des fosses abyssales, continuant de béer malgré les années… L'écriture, qui ne porte trace d'aucun trait d'humour (sauf, peut-être, quelques allusions au héros de Henning Mankell, le commissaire Wallander: Tomelilla n'est pas très loin d'Ystad…), est aussi amputée de ces figures de style qui parviennent à esthétiser jusqu'à l'horreur (du moins est-ce ainsi que la traduction invite à recevoir le texte): directe, elle projette à la face du lecteur la matière brute du récit. L'histoire qu'Olle Lönnaeus déploie à Tomelilla poisse l'âme de qui la lit comme les vêtements trempés de sueur le corps des personnages englués dans la torpeur d'un été décidément trop chaud – ou dans leurs blessures purulentes à hurler. On s'immerge très vite dans ce roman à l'architecture admirable qui accroche l'attention en imposant des attentes  démultipliées par la stratification chronologique et les focalisations alternées sur différents protagonistes. Le suspense est constant alors même qu'il n'y a aucun rebondissement spectaculaire, mais une succession de réminiscences plus ou moins fulgurantes qui amènent des réflexions puis une intelligence progressive des événements. Peu à peu le tissage se resserre, les motifs se précisent au fur et à mesure que les éléments épars sont exhumés – et c'est dans ce "peu à peu" que gît, je crois, le formidable pouvoir attractif de ce roman social et psychologique mais surtout noir, très noir, avant d'être "policier".


 

Olle Lönnaeus, Ce qu'il faut expier (traduit du suédois par Aude Pasquier et Ophélie Alegre), Liana Lévi, octobre 2011, 400 p. - 21,00 €.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Silveries virant (presque) banksie
    En marge des lectures vouées aux chroniques, des travaux de correction, je persiste dans mon intention d'explorer la série des Miss Silver Mysteries en suivant, autant que possible, l'ordre de parution original. Par pur plaisir, et aussi par curiosité...
  • Une belle journée (?)
    Samedi 17 septembre 2022 Le ciel au-dessus de soi Comme un vaste puits de lumière Bleu pur et dur Pas d’issue – les ombres sont abolies Ne reste au loin qu’un horizon nu. Nulle part où aller – pas de repli Rien autre que l’intenable face-à-face avec soi-même...
  • Et si....
    Un de ces "si" avec lesquels tout est possible, pas seulement la mise en bouteille de Paris. Donc pour moi, pour ainsi dire néo-Nykthéenne après une si longue retraite, un retour durable. Et si... ... je commençais par un geste radical? Une décision de...
  • Le grand fossé
    Jamais jusqu’à présent le silence, le grand blanc de l’absence n’avait été aussi long – si long qu’à chaque tentative pour le rompre qui échouait au seuil de l’intention (se résumant à quelques fichiers inachevés fourrés dans un dossier «brouillons»,...
  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...

Pages