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28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 16:16

De glaise et d'orage

 

Monter une pièce de théâtre, c’est inventer une façon singulière de raconter une histoire imaginée par un auteur. Chacune de ces inventions offre ainsi au spectateur quelque chose de neuf, d’inédit – même lorsque la pièce est ancienne et son histoire bien connue. C’est un jeu que je trouve très plaisant de mettre en regard plusieurs approches scéniques d’une œuvre et, cette année, le festival de Sarlat me donnait l’occasion de me livrer très facilement à ce petit exercice comparatiste en programmant, à quelques jours d’intervalle, deux versions du Don Juan de Molière. Après avoir vu celle de la Troupe de France – une bonne douzaine d’acteurs se produisant sur la place de la Liberté – j’attendais avec impatience de voir comment Laurent Rogero, de la compagnie bordelaise Anamorphose, allait s’y prendre pour transformer en "seul en scène" cette pièce à grand spectacle… cantonnée cette fois à l’espace intimiste des jardins de Sainte-Claire. Malheureusement, les caprices climatiques de ce début d’été en décidèrent autrement: le soir de la représentation, un orage d’une extrême violence s’est abattu sur Sarlat. Avertis, les organisateurs avaient, tôt dans l’après-midi, pris la décision de transférer le spectacle au centre culturel. Mais les trombes d’eau qui, dès 20 heures et jusque tard dans la nuit, se sont déversées sur la ville m’ont retenue dans le petit appartement que j’occupais pendant le festival: l’abondance des précipitations causait des infiltrations d'eau sous un buffet, ce qui me contraignit à éponger, durant toute la soirée, les flaques sans cesse reformées...

Pendant que Laurent Rogero, sur la scène du centre culturel, faisait d'une motte d'argile son jouet j'étais, moi, celui du ciel – "ciel" avec un "c" minuscule, réduit à sa dimension météorologique et sans trace d'aucun Commandeur...
Je n'aurais donc rien vu de ce mystérieux Don Juan porté à bout de corps par un seul interprète menant avec lui sa petite troupe de figurines de glaise. Les appréciations louangeuses des spectateurs, le lendemain de la représentation, me firent amèrement regretter ces pluviosités intempestives qui m'avaient privée de théâtre. J'ai tout de même gardé la trace enregistrée des propos de l'interprète-metteur en scène. J'en transcris ci-après l'essentiel, en précisant comme il se doit que ma mémoire, mes pensées inconscientes et mon ouïe ont pu distordre, fût-ce infimement, des paroles auxquelles pourtant je prétends être fidèle…

 

Laurent-Rogero2.jpgSeul en scène, Laurent Rogero l'était aussi à Plamon le matin pour présenter son spectacle, expliquer sa démarche, et donner son point de vue sur les metteurs en scène... Prolixe et posé tout à la fois, il énonce ses phrases avec vigueur; sa façon de parler a quelque chose de magnétique tandis que son regard conserve un pli souriant, illuminé d'une petite étincelle – peut-être un reste de cette espièglerie rescapée de l'enfance qui conserve à ceux qui ont su la préserver l'amour du jeu...  

La genèse lente
J'ai d'abord été spectateur de Don Juan. Quand j'ai relu le texte, après avoir vu plusieurs mises en scène, j’ai découvert des choses qu’il me semblait ne pas avoir entendues dans le travail de mes confrères. Et puis c'est la pièce de Molière qui m'intéresse le plus: elle penche vers le fantastique, elle est moins... "bourgeoise" que les autres, et elle a quelque chose de très cinématographique dans ses décors. Il y a beaucoup de personnages dont certains n’apparaissent qu’une fois, il y a beaucoup d’action – parce que finalement Don Juan est un personnage qui est sans cesse en fuite – et, en réfléchissant, je me suis dit que tout ça détournait l’attention du spectateur des figures de Don Juan et Sganarelle. Or je voulais justement resserrer cette attention sur Don Juan et Sganarelle. De plus, j’ai pensé que jouer Don Juan tout seul pouvait physiquement mettre en valeur la solitude de ce personnage qui nécessairement est seul puisqu’il décide de rompre toutes les amarres, de se couper de tout lien social, de toute responsabilité. Je joue Don Juan à visage découvert, je mets un masque pour Sganarelle, en référence à la Commedia dell’arte, et les autres personnages sont façonnés dans l’argile. Ce choix vient de mon rapport à la marionnette – j’emploie souvent des marionnettes dans le travail que je mène au sein de la compagnie Anamorphose de Bordeaux. Ce ne sont pas des marionnettes de marionnettiste mais plutôt des outils au service de l’acteur, pour prolonger son expression – c’est du théâtre d’objet si on veut. Ça a croisé une envie que j’avais depuis longtemps, de créer et détruire des marionnettes en direct sur la scène, pour créer un lien supplémentaire avec le spectateur. Avec ces figurines d’argile que je façonne puis que je remodèle au fur et à mesure que je joue, on retrouve un impact physique; il y a un état de connivence particulier qui s’installe entre les spectateurs et moi du fait que ne triche pas: je ne fais pas semblant, je modèle vraiment la terre, et je détruis vraiment la figure modelée! Il me semblait aussi que cette façon de fabriquer des figurines renvoyait au personnage de Don Juan, qui manipule tout le monde, pas seulement les femmes. Enfin, en jouant Don Juan de cette façon, ça me permet d’aller me produire dans de toute petites salles des fêtes – je pense que la jauge idéale pour ce spectacle-là est de 200, 250 personnes. Ça correspond au credo de la compagnie, qui est d’aller porter le théâtre dans les tout petits villages où le théâtre, en particulier les classiques, ne va pas facilement – un classique à dix acteurs on ne le verra pas dans un village de 200 ou 300 habitants, du moins joué par une compagnie professionnelle: c’est trop cher, et trop lourd techniquement.

Une dernière raison m'a poussé, à ce moment de mon parcours, à monter Don Juan tout seul: je voulais le monter en acteur, pas en metteur en scène. Je fais également de la mise en scène et, de ce fait, je réagis aux metteurs en scène en général. Je trouve qu’aujourd’hui ils ont pris une place énorme et je le déplore. En tant que spectateur je trouve souvent que les comédiens manquent d’allant, de relation avec le public – parce que je crois qu’ils jouent pour le metteur en scène. Quand je suis moi-même à cette place, je dis à mes comédiens qu’ils doivent reprendre le pouvoir et ne pas s’arrêter à une image idéale du spectacle qu’on aurait pu définir en répétition; ils doivent inventer chaque soir quelque chose avec le public. Et en choisissant de monter Don Juan en acteur, je reste tout le temps à l’écoute du public pour interroger et mettre en jeu ce texte que j’ai abordé comme un long poème. Qu’on soit seul ou bien à dix acteurs, il s’agit toujours de chercher une unité puis, à l’intérieur de cette unité, d’essayer de trouver des reliefs, des contrastes…
Je ne joue pas la pièce en intégralité: ce serait trop long – à peu près deux heures et demie; j’en ai coupé une bonne partie pour aboutir à un spectacle qui dure environ 1h20, mais il n’y a pas un mot qui ne soit pas de Molière. L'utilisation du masque et des figurines d'argile fait appel à plusieurs codes de jeu et ça demande beaucoup de concentration, beaucoup de présence. L’avantage est que je suis totalement dans l’échange avec le public; chaque fois j’oriente mon interprétation en fonction des réactions que je sens dans la salle – je ne joue pas de la même façon selon que le public réagit davantage aux interventions de Don Juan ou à celles de Sganarelle.

 

laurent-rogero-Don-Juan.jpg

 

Mercredi 3 août

À entendre les réactions des spectateurs au lendemain de la représentation, il semble que Laurent Rogero ait eu l'inspiration heureuse en abordant comme il l'a fait la pièce de Molière... De tous côtés on lui adressa de chaleureuses félicitations, qui n'excluaient pas les questions. Ainsi une spectatrice s'enquit-elle de la façon dont il avait usé des ciseaux pour tailler dans le texte:

 

Comment avez-vous décidé des coupures? Avez-vous coupé là où les passages vous paraissaient trop difficiles à mettre en scène avec votre procédé? ou bien ces coupures traduisent-elles une vision personnelle de Don Juan? Pourquoi avoir supprimé la seconde intervention de Donne Elvire qui fait pendant à la première?
Laurent Rogero:

Les coupures sont complètement arbitraires. Il fallait d’abord couper pour que le spectacle ait une durée supportable pour le public – une mise en scène traditionnelle avec plusieurs acteurs accroche facilement pendant plus de deux heures, mais avec un seul comédien, je me disais que ça ne devait pas durer plus d’une heure vingt. J’ai coupé pour des raisons pratiques, pour maintenir une relation vivante et agréable entre spectateurs et acteur. Ensuite, j’ai effectivement coupé les passages trop compliqués à mettre en scène. Et ceux qui me semblaient ne plus avoir beaucoup de résonances – par exemple, je pense que les diatribes contre les médecins devait résonner beaucoup plus fort au XVIIe siècle qu’aujourd’hui, je les ai donc supprimées. Même chose pour les tirades sur l’hypocrisie: tout ce discours ne résonnait pas très fort en moi; j’ai pensé, peut-être à tort, que l’hypocrisie était vraiment un vice à la mode à la cour de Louis XIV tandis qu'aujourd’hui, il y a tellement de cours partout et dans tous les domaines que l’hypocrisie me semble instituée au point de n’être plus quelque chose de frappant. Quant à Elvire, elle a fait son retour pendant plus de cent représentations, et puis récemment, j’ai supprimé sa seconde intervention parce qu’il fallait que je réduise encore la durée du spectacle. Je m’en veux toujours… Mais comme il fallait couper et que je voulais garder tous les personnages principaux, il m’est apparu que le moindre sacrifice était de supprimer un retour. Et puis il y a aussi une petite part de lâcheté de ma part: je trouve qu’Elvire est très difficile à jouer, j’avais vraiment du mal à me mettre à sa place…

 

Une spectatrice qui s’était un peu fâchée avec la pièce après le spectacle de la Troupe de France l’a remercié de l’avoir réconciliée avec Don Juan; une autre lui a su gré de lui avoir fait entendre le texte et d’avoir stimulé son imaginaire – "C’était un peu comme quand on est enfant et qu’on se crée des histoires allongé sur le tapis", dit-elle. Laurent Rogero, à l’évidence heureux des compliments qu’il recevait, n’en a pas moins très vite enfourché le cheval de bataille qu’il avait laissé la veille à la porte de Plamon – à savoir le pouvoir excessif des metteurs en scène…
Laurent Rogero:

Faire entendre le texte est pour moi une priorité. Peut-être le fait que je suis seul facilite-t-il cette écoute du texte; si je jouais Don Juan avec un autre comédien jouant Sganarelle, notre échange vous parviendrait de profil alors que là le texte vous parvient directement parce que je joue aussi Sganarelle. Encore qu’un texte dit de profil peut très bien fonctionner, à condition qu’il soit adressé, à travers le partenaire, au public, et non pas au partenaire seul. En tout cas, jouer ainsi est ma façon de réagir modestement à ce que j’évoquais hier, à savoir la toute-puissance du metteur en scène dans le théâtre du XXe siècle et qui fait qu’on est arrivé à cette situation où on crée de beaux objets entre nous – metteur en scène décorateur, comédiens… – on s’écoute, on se raconte une histoire et puis on convoque un public pour regarder et écouter ce qu’on a fabriqué… Pour moi il y a quelque chose de mort là-dedans, et même qui nie le théâtre… L’acteur ne détient pas l’interprétation du rôle, même s’il a travaillé pendant des mois; et le metteur en scène est encore moins le détenteur d’une clef, d’une lecture miracle de l’œuvre. Pour moi, l’interprétation, c’est le spectateur qui la fait. Nous, gens de théâtre sommes là pour jouer, c’est-à-dire pour mettre en jeu. Et c’est le spectateur qui donne son sens aux choses. Le fait est que je n’ai pas d’idées arrêtées sur Don Juan, sur Sganarelle, ni sur aucun des personnages, je joue, je m’amuse, comme un enfant qui n’a pas d’idées arrêtées sur Zorro mais qui va jouer Zorro. Le comédien joue, et c’est le spectateur qui projette sur ce jeu son univers, ses modes de représentation… Et pour que cette projection puisse se produire, il faut vraiment qu’on propose quelque chose d’ouvert, qui soit sans idées préconçues de ce que sont les situations, de qui sont les personnages. Et les metteurs en scène proposent trop souvent des lectures fermées d’une œuvre – parfois très intelligentes, très pertinentes, mais trop proches d’une définition qui dirait "c’est comme ça et pas autrement". Pour moi le spectacle vivant, le théâtre, c’est lancer quelque chose vers le public, jouer avec lui et écouter avec lui ce que ça donne. Et les figurines d’argile, c’est la même chose. Plutôt que de concevoir quelque chose de joli avec un décorateur, j’ai préféré que ce ne soit pas fini, pour que vous puissiez projeter, avoir votre part de participation – encore une fois, c’est pour privilégier la relation. Plutôt que le théâtre d’illusion, je préfère le théâtre de convention, c’est-à-dire le théâtre de rien du tout, qu’on fabrique avec des bouts de chiffon et où on invente ensemble, comme les enfants: "On dirait que… ça c’est un cheval" [NdR:  le "conditionnel ludique" qu’évoque souvent Jean-Paul Tribout...] C’est un théâtre qui ne fonctionne que si vous, vous acceptez d’y croire aussi.

 

On sent dans ces propos, tangible presque comme ces nues d’orage qui ont pesé sur Sarlat la veille au soir, l’empreinte profonde d’une expérience personnelle sans doute assez douloureuse… En effet: au détour d’une évocation rapide de son cheminement – "Après avoir hésité entre le théâtre et les arts plastiques, j’ai opté pour le théâtre, tout en conservant mon intérêt pour les arts plastiques. J’ai suivi une formation d’acteur tout à fait traditionnelle au conservatoire de Bordeaux pendant trois ans puis ensuite j’ai étudié pendant trois ans encore à Paris." – Laurent Rogero expliqua combien avaient été difficiles ses relations de jeune comédien avec les premiers metteurs en scène qui l’ont dirigé; quelque chose ne passait pas, l’échange n’avait pas lieu, et sa frustration fut telle qu’il songea un temps à abandonner le métier… Et les comédiens qui ne sont pas épargnés! Peu enclins à cette invention permanente en complicité avec le public qui, pour lui, devrait fonder le jeu théâtral, ne travaillant guère à la périphérie du texte qu’ils doivent apprendre… "Je ne connais pas de comédiens qui travaillent en amont – ou alors très peu. Je prépare en ce moment une adaptation de Don Quichotte, avec cinq comédiens, et trois mois après les premières réunions de travail, un seul avait lu le roman de Cervantès", me répondit-il quand j’entamais une conversation autour du "travail à la table". Certains de ses côtoiements professionnels semblent lui laisser un goût plutôt amer… Ne dirait-on pas qu'il se venge de ses déconvenues à travers le sort qu'il inflige aux poignées d'argile qu'il modèle et défait? On peut aussi risquer l'hypothèse qu'en se livrant à ces jeux de terre, il s'arroge, lui, ces pleins pouvoirs dont il aimerait voir se départir les metteurs en scène...  

 

 

Don Juan ou le festin de pierre
Comédie en cinq actes et en prose de Molière.
Mise en scène et interprétation :
Laurent Rogero
Scénographie :
Mahi Grand
Masque :
Loïc Nebreda
Musique :
Olivier Colombel
Durée :
1h20
Compagnie Anamorphose

 

Représentation donnée le mardi 2 août au centre culturel de Sarlat.

 

NB – Vous pouvez voir, au bout de ce lien menant à Youtube, un extrait du spectacle de Laurent Rogero.

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