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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 17:20

J’avais aimé Zoon, et Êtres de chair – les créations de Nathalie Pubellier et de sa compagnie L’estampe représentées l'an passé au théâtre du Lierre. J’avais aimé aussi l’extrait de Manège vu lors de la présentation de saison du Lierre le 17 octobre et, surtout, trouvé passionnante la démarche suivie par la danseuse-chorégraphe qui souhaitait aborder dans sa pièce les différents aspects d’une relation de couple: elle s’est appuyée sur le fameux ouvrage de Roland Barthes, Fragments du discours amoureux (paru en 1977 aux éditions du Seuil). Elle en a prélevé six figures ("Altération", "Loquèle", "S’abîmer", "Vouloir-saisir", "Errance" et "Ravissement"), qui définissent autant de situations psychologiques. Elle les a utilisées pour imaginer des postures et des chorégraphies construisant, in fine, une pièce pour deux danseurs et un musicien qui, en plus de jouer sur le plateau la musique du spectacle, s’immisce à sa façon – à la fois distanciée et insistante – entre l’homme et la femme qui se cherchent, s’attirent, se rejettent, se rejoignent et se rejettent encore – s’aiment et se haïssent. Manège.

 

Manege.jpg

 

Et déception pour moi. Non parce que la pièce s'est installée d’emblée dans une lenteur qui dure et des gestuelles assez ordinaires – marcher les bras ballants, avancer tête basse et un peu voûté, les mains dans les poches. Mais parce que de bout en bout, quelles que fussent les postures des interprètes – écartés les uns des autres, rapprochés, étroitement embrassés ou chacun dans son coin de plateau – et les vitesses auxquelles ils évoluaient, il m’a semblé que leurs mouvements étaient sans rapport avec la musique, pourtant aux rythmes très marqués
Il y eut d’abord de la percussion pure – le musicien frappe la caisse sur laquelle il est assis. Puis une musique électronique syncopée, aux pulsations répétitives et puissantes que l’on aurait dit sortie d’une boîte techno et, pour finir, un duo de piano et de trompette où les notes, jouées très distinctement, deviennent chacune percussion et marque rythmique ponctuant la langueur de la mélodie. Tous ces types de musique ont en commun d'être fortement rythmés. Mais pourquoi avoir choisi des musiques aux arêtes rythmiques aussi vives pour n’y pas accrocher les mouvements...? La musique s'est entendue comme un simple élément décoratif – fileuse d’ambiance qui tisse sa propre toile sans que les danseurs s’y prennent à aucun moment ni ne s’y opposent de façon suffisamment convaincante pour que leur jeu puisse paraître en symbiose avec elle.


Cet écart entre musique et danse que j’ai perçu déjà m’a gênée. Mais ce qui m’a le plus ennuyée est cette sensation obsédante que les danseurs n’étaient pas là, qu’ils bougeaient en étant comme absents à eux-mêmes: le pas trop souvent était quotidien – de ces pas que n’importe qui peut faire alors qu’il existe, je pense, une façon chorégraphique de poser un pied devant l’autre pour signifier la marche ordinaire, comme il y a une façon théâtrale de dire des banalités qui distinguera celles-ci de la conversation ordinaire. Et les gestes m’ont paru manquer de conviction, de substance... empreints d’une sorte d'inconsistance – et ce n’est pas une question de lenteur: même quand le rythme s’accélérait, que les enchaînements de postures se précipitaient, le jeu m’a semblé sans relief. Parce qu'il y a des lenteurs et des immobilités intenses, comme il y a au théâtre des rôles muets éloquents; ainsi suffit-il à certains comédiens de se tenir sur un plateau, sans bouger ni prononcer le moindre mot, pour dégager quelque chose de si puissant que leur seule présence traverse les spectateurs de part en part – c’est alors chez ces derniers un bouleversement de tout l’être à la croisée obscure de la psyché et du corps. Hier soir rien du spectacle ne m’a atteinte – comme si les interprètes avaient dansé in abesentia, sans générer la moindre décharge d’énergie. Je me suis dit que la pièce n'était peut-être pas tout à fait aboutie... Déception, donc.

 

 Et quand un spectacle me déçoit, j’interroge toujours ma propre perception. Ne suis-je pas à la merci de blocages ou d’aversions mal définis qui, à mon insu, se dressent en muraille entre la pièce et moi? N’y a-t-il pas en moi quelque vice d’entendement qui fasse obstacle à une saine réception de tel ou tel type de spectacle, tel ou tel type de texte – par exemple ici n’ai-je pas été victime, sans m’en rendre compte, d’un vieil a-priori à l’égard de Roland Barthes dont je n’ai jamais pu comprendre un traître texte malgré plusieurs tentatives de lecture et une conscience bien nette de la haute littérarité de son écriture, ou encore du profond désintérêt que je me connais pour ce qui est des problématiques du couple et de la relation amoureuse? Sans doute, oui… cela a-t-il eu son influence. Je ne pense pas cependant que ces interférences toutes personnelles aient été cause de ce que j’ai eu continuellement la nette impression que les mouvements des interprètes n'étaient pas liés à la musique comme ils auraient dû l'être, et que les danseurs étaient à la surface d’eux-mêmes, qu’ils ne dansaient pas de tout leur corps et de tout leur cœur….
Mais, quel qu’il soit, le ressenti d'un spectateur est-il jamais autre chose qu’une pure subjectivité n’engageant que lui et les traînes confuses de son histoire?


Manège
Conception et chorégraphie:
Nathalie Pubellier – à partir d’un choix de textes établi par Pascal Hugues
Création musicale:
Izidor Leitinger
Interprétation:
Nathalie Pubellier, Patrice Vallero, Izidor Leitinger
Lumières:
Patrick Debarbat
Costumes:
Bruno Jouvet
Réalisation du film:
Hélène Chambon
Durée du spectacle :
1 heure
Pour accompagner la pièce un film est projeté dans le hall du théâtre où l’on découvre de visu les textes qui ont sous-tendu la création de Manège.

 

NB - Dans le hall du théâtre, découvrez les peintures et dessins que Jannick Chiraux a réalisés en suivant les répétitions de la compagnie L'Estampe.


Représentations données du mercredi 24 au dimanche 28 novembre 2010 au Théâtre du Lierre.
22 rue du Chevaleret

75013 Paris

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Publié par Yza - dans Chroniques
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