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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 12:56

Ouverture
Entre le ciel qui ne cesse de grimacer et les billets qui partent comme s'écoulent les gourmandises périgourdines dans les échoppes gastronomico-touristiques de la ville, le 60e festival des Jeux du théâtre de Sarlat ne débute pas dans la fadeur...

 

Sarlat-2011TN.jpgOuverte au public depuis le 27 juin, la billetterie marche à plein régime et, fait rarissime, trois spectacles étaient déjà complets ce lundi: le Don Juan mis en scène par Francis Huster (quel public résisterait à un duo Molière/Huster? malgré tout, il est probable que les organisateurs ne s’attendaient pas à ce que les places s’arrachassent aussi vite...), l’adaptation du Capitaine Fracasse par Jean-Renaud Garcia, créé récemment à Paris, et le Discours de la servitude volontaire, le fameux texte de La Boétie, adapté et mis en scène par Stéphane Verrue, interprété par François Clavier – qu’une petite forme programmée à Sainte-Claire fasse ainsi gradins combles peut surprendre a priori, mais il ne faut pas oublier que La Boétie est natif de Sarlat.
L’on est heureux que la fréquentation soit d'emblée aussi forte. On ne l’est guère en revanche du temps qu’il fait: versatile, inclinant à l’humide, il risque de beaucoup perturber le déroulement de cette soixantième édition... Sera-t-elle celle des records de replis au Centre culturel? Eu égard aux variations des derniers jours sur tous les tons de la grisaille pluvieuse, la question s’impose…
La veille, la couverture nuageuse n’avait cessé de jouer les transformistes:
tantôt couleur de plomb profond se déchirant d’entailles bleu limpide avant d’être à nouveau saturée d’épaisses nuées grises moirées d’un mauve livide, se dégageant parfois, dans un bref accès de sérénité, jusqu’à un bel azur où moutonnaient de légères masses cotonneuses et rebondies… Instable, crevant en averses brutales momentanément dissipées par un soleil ardent, le ciel saluait l’ouverture du festival en déployant toute la gamme de ses humeurs. Comme pour se mettre au diapason des diversités théâtrales qui, pendant trois semaines, vont s’exprimer à travers vingt et un spectacles à représentation unique. À moins qu'il faille voir dans ces caprices météorologiques un reflet des intermittences du cœur, un des thèmes récurrents de la programmation 2011.
Lundi le temps parut plus clément: le jour s’est levé au bleu. Hélas, la grisaille n’a pas longtemps abandonné la partie, et le soleil a finalement cédé la place à un crachin presque continuel suintant d’un ciel uniformément cérusé qui, de la journée, ne se départit que par moments de son duvet gris pour laisser sourdre une chaleur pesante. Les organisateurs et les artistes firent  malgré tout le pari de maintenir la représentation en plein air, au jardin des Enfeus…  Bénévoles et techniciens ont dû beaucoup travailler pour préparer le plateau et rendre accueillants les gradins: il n’y avait pas une once d’humidité sur les sièges et l’on put s’installer à l’heure voulue. Les nuances du ciel crépusculaire n’étaient pas inquiétantes outre mesure et l’on pensa pouvoir bénéficier d’une trêve durable. L’on crut même à la paix quand, à la tombée de la nuit, le firmament se piqueta d’étoiles. Mais le ciel est décidément aussi traître que le discours d’un séducteur patenté: la représentation s’acheva sous une pluie fine – peut-être histoire de prendre au mot Nicolas Briançon qui, le matin à Plamon, avait affirmé avec force son goût pour le jeu en plein air quelles que soient les intempéries…

 

cieux-sarladaisTN.jpg

 

Mémoire - et bribes plamonaises


Pour préoccupante qu’elle ait pu être, et menaçante pour le spectacle du soir, la pluviosité ambiante n’eut pas pour autant le rôle principal à la première réunion de Plamon, qui eut lieu, comme de coutume, le matin à onze heures – c’est à peine, d’ailleurs, si elle fut évoquée. Anniversaire oblige, on célébra l’histoire du festival et, pour cela, deux invités exceptionnels avaient été conviés: Hélène Aligier – qui a participé au tout premier événement théâtral organisé en 1952 en tant que stagiaire du ministère de la Jeunesse et des sports (dont dépendaient, alors, les affaires culturelles) et a créé le rôle de Jeanne dans la pièce de George Bernard Shaw, Sainte-Jeanne – et Roland Monod, grand homme de théâtre qui fut pendant de longues années inspecteur général au ministère de la Culture. Souvenirs personnels, anecdotes savoureuses, retours historiques... ils régalèrent le public de leurs interventions. Leurs propos étaient passionnants, bien sûr, mais il y avait aussi la vibration chaleureuse de leur voix, l’éclat dans leurs yeux, leur sourire – ils rayonnaient et, avec eux, l’aurore du festival. Tous deux avaient interrompu leur séjour en Avignon pour venir à Sarlat; ils assistèrent à la représentation inaugurale du soir – l’on avait confié à Hélène Aligier la mission de prononcer LA phrase, un peu solennelle, déclarant "ouverte la soixantième édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat" – mais ne revinrent pas à Plamon: Avignon les rappelait. La parenthèse aura été trop brève…
Avant cette émouvante plongée historique, Nicolas Briançon, relayé parfois par Anne Charrier qui sur scène lui donne la réplique, a présenté la pièce qu’il a mise en scène à partir de deux œuvres a priori trop distantes pour qu’on les imagine jouées ensemble – La Nuit et le moment, de Crébillon fils, et Le Pain de Ménage, de Jules Renard – mais qui, en lui, résonnent fort bien l’une avec l’autre. Il s’est expliqué avec clarté, le regard brillant et la parole allègre – voici les grandes lignes de ce que j’en ai retenu, livrées avec toute la réserve qu’imposent les probables infidélités de mémoire et les erreurs de compréhension.

 
Nicolas Briançon à propos du Moment de la nuit

Ce qui m’a motivé pour revenir vers ce texte de Jules Renard que j’avais déjà monté, c’est une volonté de le reprendre pour l’approfondir, pour le peaufiner, pour essayer d’aller un peu plus loin. Lors de cette première approche, je l’avais monté avec une autre pièce de Jules Renard, Le Plaisir de rompre. Ces deux pièces sont ce que l’on appelle des "levers de rideau", c’est-à-dire des pièces courtes, que l’on jouait d’ordinaire à la Comédie-Française avant les spectacles plus importants et qu’il est assez rare de représenter de manière autonome. Je n’avais pas été le premier à réunir ces deux levers de rideau: avant moi, Bernard Giraudeau et Anny Duperey avaient joué Le Pain de ménage et Le Plaisir de rompre ensemble – avec un grand succès. Si je n’ai pas voulu reprendre ce spectacle-là, c’est en partie parce que Le Plaisir de rompre, même si c’est une pièce magnifique, me semble, dans son contexte, un peu plus datée socialement – on a du mal à trouver un référent actuel à cette maîtresse plus âgée et plus riche que son amant qui pousse celui-ci vers un mariage richement doté. Pour moi, Le Pain de ménage est un véritable chef-d’œuvre de 40 minutes et je voulais vraiment retravailler à partir de cette pièce. Ce désir a croisé ma rencontre avec Anne Charrier, que je connais depuis longtemps – elle a d’abord été mon élève à l’ESAD, elle a joué dans Le Menteur, de Corneille (qui a été joué ici, sur la place de la Liberté) – on a tourné ensemble dans une série télévisée (Maison close) puis on s’est dit qu’on aimerait bien revenir au théâtre. Tout ça a fait qu’on s’est retrouvé autour du Pain de ménage. Je cherchais un texte susceptible d’aller avec cette pièce, et j’ai d’abord pensé à demander à des auteurs contemporains de l’écrire, en travaillant autour des idées du Pain de ménage – c’est-à-dire la séduction, l’adultère, l’usure du couple, des rêves… et puis les auteurs que j’ai sollicités, après avoir réfléchi à la question, ont décliné ma proposition – passer après Jules Renard les intimidait, semble-t-il…; du coup ça a poussé ma réflexion; d’abord je me suis dit que dans le fond, la situation des deux personnages ne serait peut-être pas si différente que ça aujourd’hui, malgré la libération des mœurs, malgré trente ans de féminisme… d’autre part, même si je gardais cette intention de jouer ce texte-là comme s’il avait été écrit aujourd’hui, je me suis dit que je pourrais chercher, dans le passé, des auteurs qui, avant Jules Renard, avaient aussi abordé cette question de la séduction, et j’ai songé à La Nuit et le moment de Crébillon fils. C’est un texte très différent, qui se déploie dans un univers très différent, écrit dans une langue totalement différente, et pourtant j’ai trouvé dans ce texte-là quelque chose qui en moi faisait écho au texte de Jules Renard. J’ai donc travaillé le texte de Crébillon fils pour l’adapter – c’est un roman dialogué, qui n’est donc pas jouable tel quel et chaque fois qu’il est monté, c’est toujours sous forme d’adaptation. Je n’ai pas changé les mots, j’ai simplement coupé, et j’ai interrompu l’action avant qu’elle ne cède. Parce que je trouvais intéressant de traiter cette partie-là du roman. Puis on a mis ces deux textes en écho, et ça a eu l’air de fonctionner. Ce sont deux textes du passé – l’un du XVIIIe siècle, l’autre du XIXe siècle – et je les ai transposés, dans une époque indéterminée mais qui est à l’évidence contemporaine, même si je n’ai pas voulu multiplier les signaux indiquant la période actuelle, ni surajouter d’accessoires: il n’y a pas d’images vidéo, de téléphone portable ni d’écran plasma dans la chambre… par contre ils sont pensés de façon très contemporaine, et les costumes sont contemporains. Quel que soit le costume, je ne vois pas d’autres façons d’aborder aujourd’hui les textes du passé. J’ai toujours transposé un peu; je trouve que le costume conditionne le jeu de l’acteur; dès que l’on met un "costume d’époque" sur le dos d’un comédien il a tendance à prendre un certain ton et le spectateur a tout de suite l’impression d’être au musée. Le costume contemporain permet – ce n’est pas une règle ni une recette – de rapprocher le texte du comédien et du spectateur.

 

Discours et sentimentmoment-nuit.jpg


Qui que l’on soit, je ne crois pas que l'on puisse jamais approcher les textes de manière aussi intime, profonde, charnelle, vivante... que les comédiens et metteurs en scène, fût-on grand érudit. Je craignais donc que m'échappassent ces liens entre La Nuit et le moment, et Le Pain de ménage. De plus, je venais de découvrir le texte de Crébillon fils; en effet son style est littéraire, travaillé et savant – les subordonnées s'intriquent, les imparfaits du subjonctif se succèdent, le tout au service d'un discours où s'enchaînent raisonnements et démonstrations parfois spécieux... et je me demandais bien ce que ce dialogue, si écrit qu'il ne semble pas pouvoir être dit, allait devenir sur scène. Nicolas Briançon avait convenu que ce texte était le plus difficile qu'il ait eu à apprendre, et sur l’exemple de cette seule phrase (qui n'est pas la plus retorse)  – Cidalise à Clitandre: […] Convenez que si je vous prête quelques motifs, je dois du moins beaucoup au moment, de cette violente passion que vous voudriez que je vous crusse on comprend pourquoi.

 

Autant écrire tout de suite qu’à la scène rien ne se perçoit de ces difficultés. Le texte de Crébillon fils est littéralement transfiguré par l'interprétation des deux comédiens; leur diction le rend aussi conversationnel que peut l'être un échange parlé, leur gestuelle souple le soutient et l’accompagne le plus harmonieusement du monde… Entre Nicolas Briançon et Anne Charrier, ces phrases si savamment élaborées que se lancent Cidalise et Clitandre fusent et pétillent, se creusent de silences habités de subtils jeux de regards, d'infimes inclinaisons de tête... Les deux comédiens parviennent à donner à ce verbe ardu de tels accents qu'il en devient charmant à l'ouïe sans rien perdre de ses formes contournées. Et par cette admirable fluidité – de diction, de jeu, de postures – la continuité s’établit sans peine avec le texte de Jules Renard qui, lui, est beaucoup plus accessible à nos oreilles d’aujourd’hui.
Bien sûr la cohérence du spectacle ne tient pas qu’à cela: décor et costumes y ont leur part.
Inspiré par l’intérieur d’un appartement haussmannien, le décor, sobre et plutôt dépouillé, est conçu de telle façon qu’avec peu de changements l’on glisse de La Nuit et le moment au Pain de ménage en passant de la chambre où s’entretiennent Cidalise et Clitandre au salon où conversent les personnages de Jules Renard. Les costumes ont cette même sobriété, signalant davantage le rang social qu’une époque trop précise: Cidalise et Clitandre apparaissent comme deux bobos noctambules, hauts escarpins et magnifique robe de soirée noire à bustier pour elle, ensemble pantalon-veste-T-shirt noirs pour lui et lunettes de soleil; les personnages de Jules Renard portent quant à eux des tenues classiques, élégantes mais confortables, évoquant celles que les représentants d'une "classe moyenne supérieure" peuvent adopter en voyage. Entre les deux univers dramatiques, cohésion d’ensemble et singularisation s'unissent, et l'harmonie est scellée par une interprétation juste et sensible, en un mot excellente, qui par petites touches fait affleurer les sentiments sous la carapace des discours que se tiennent, aussi bien chez Crébillon que chez Jules Renard, des êtres peinant à laisser parler leur cœur. 

 

Le matin, à Plamon, Jean-Paul Tribout avait eu une de ces formules dont il est coutumier et que l’on retient presque à son insu tant elles sont pertinentes et bien sonnantes: Faire de la mise en scène ne se limite pas à organiser les choses, cela signifie "produire du sens". Il est clair que Nicolas Briançon a "produit du sens", qu’il a apporté de la signifiance à ces deux textes en les organisant en diptyque et que cette signifiance est très finement mise en évidence par les options dramaturgiques… Mais elle n’aurait pas été perceptible si l’interprétation n’avait pas été d’une telle qualité. Grâce à son talent et à celui d’Anne Charrier, les distances de temps, de ton, de style qui séparent La Nuit et le moment du Pain de ménage ont été abolies sans que soient effacées les singularités respectives des deux œuvres. Du grand, et bel art théâtral!  

 

 

Au moment de la nuit
D’après La Nuit et le moment, de Crébillon fils, et Le Pain de ménage, de Jules Renard.
Mise en scène et adaptation :
Nicolas Briançon, assisté de Pierre-Alain Leleu
Avec :
Nicolas Briançon, Anne Charrier
Décors :
Pierre-Yves Leprince
Costumes :
Michel Dussarat
Durée :
1h30
Représentation donnée le lundi 18 juillet au Jardin des Enfeus.

 

NB – Joué avec succès au Studio des Champs-Élysées – il y a eu une centaine de représentations – le spectacle a désormais un avenir nébuleux: "Il y a une tournée prévue en octobre 2012 mais, d'ici là, peut-être que la représentation sarladaise sera la dernière..." a annoncé Nicolas Briançon. Espérons qu'il se trompe!

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