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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 13:10

Marivaux, mambo, Magritte.

 

L'on doute a priori que ces trois termes puissent aller ensemble. On a beau être prévenu par la présentation – "intrigue transposée dans les années 1950", "décor à la Magritte", "un air de mambo" – on est de prime abord surpris. Par le plateau qui, en effet, ressemble à un tableau de Magritte en 3D, avec en fond de scène un panneau peint d'un ciel bleu tendre semé de nuages dodus à peine frangés, dressé à la verticale d’une fausse pelouse vert vif où est planté un encadrement de porte sans porte, tel un portique. Dans un coin, un tourne-disque, quelques vinyles, deux ou trois revues éparses, des sièges de jardin en rotin. Comme des toiles du peintre belge où la perfection un peu figée du dessin hyperréaliste est au service de curieuses associations, il se dégage une "familière étrangeté" de ce décor qui semble dire au spectateur, avant même que le spectacle commence: "Ce que vous allez voir est… inouï." 

 

prejuge_revol-decor.jpg

 

L’étonnement s’accentue à l’entrée de Lisette, dansant au son du mambo et qui se met à draguer ouvertement un Lépine en tenue… de groom, puis s’accroît quand survient non pas le père d’Angélique mais sa mère – et quelle mère! une marquise un peu Castafiore vêtue en rose tyrien du chapeau aux escarpins, portant lunettes noires et mise en plis amidonnée… L’on voit vite que l’on entre dans une théâtralité marquée, qu’affirment le jeu délibérément appuyé des comédiens, leur gestuelle souvent cartoonesque, la voix suraiguë d’Angélique, l’accent "grand-bourgeois" de la marquise… et les séquences dansées, lascives, rythmées, admirablement chorégraphiées.

 

Le texte dans tout ça? Il est fort bien dit et n’a souffert d’autres modifications que celles exigées par l’arrivée d’une "marquise" en lieu et place d’un "marquis"… Quelle qu’ait pu être la difficulté éprouvée par le spectateur à entrer dans la danse force est de constater, une fois le spectacle achevé, qu’il fonctionne à merveille.
Est-on encore chez Marivaux se demanderont certains – mais qu'est-ce qu'être "chez Marivaux" aujourd'hui... Je ne profiterai pas de cette chronique pour amorcer un débat sur ce que signifie, au théâtre, "respecter un texte classique" puisque je n’ai, en la matière, aucune compétence. Ce n’est donc pas au nom d’un quelconque "manque de respect" que j’avouerai être demeurée assez hermétique à cet univers aux couleurs vives investi par des comédiens forçant intentionnellement leur jeu et leur voix, où l’étrangeté magrittienne se teinte de burlesque; seule parle, ici, ma sensibilité personnelle. Je n’ai pas "aimé" ce monde décalé mais j’en reconnais néanmoins la parfaite cohérence: rien n’y "sonne faux"; tout, depuis les choix plastiques et chromatiques jusqu’aux tonalités des voix, compose un ensemble harmonieux d’une réjouissante inventivité.

 

prejuge_revol-danse.jpg

 

Le lendemain, lors des Rencontres de Plamon, Jean-Luc Revol a si bien développé et expliqué ses partis pris de mise en scène qu’il a, non pas tourné mes réticences en enthousiasme mais attisé mon intérêt. J'ai maintenant hâte de revoir le spectacle – de le revoir pour une lecture nouvelle et rafraîchie par ce que je sais désormais de ce qui a nourri cette audacieuse transposition… Aussi profiterai-je probablement de la reprise parisienne pour aller reprendre un petit coup de ce Préjugé vaincu… "mamballé" avec tant de fougue et de talent…
Dira-t-on jamais assez l’intérêt de ces rencontres matinales où les échanges vont bon train sans tourner à l'aigre même lorsque les débats s’échauffent, qui aiguisent l’esprit critique du spectateur en lui permettant de dépasser le stade de la réaction épidermique pour comprendre ce qu’il a vu et entendu sans pour autant mettre sous le boisseau sa subjectivité?

 

 

Jean-Luc Revol s’explique à Plamon
(propos recueillis à la réunion de Plamon du mardi 3 août)

 

De quelques choix dramaturgiques...

C’est la troisième pièce de Marivaux que je monte; comme l’argument de la pièce et au fond assez mince, j’ai eu envie de tenter une transposition, comme un exercice de style. J’étais pourtant un peu réfractaire à ce type d’exercice, parce que la transposition peut aboutir au n’importe quoi…
J’ai transposé le texte de Marivaux dans les années 1950 parce qu’il m’a semblé que cette période où la femme commence à s’émanciper, où on est encore dans la rigidité de corps mais avec un appétit de liberté bien présent, correspondait assez au sujet de la pièce. Et puis j’ai beaucoup pensé au cinéma de ces années-là; par exemple Et Dieu créa la femme, avec Bardot – c’est par elle que le mambo est arrivé dan le spectacle; on ne se rend peut-être pas très bien compte aujourd’hui mais c’était alors une danse très sensuelle, très érotique. J’ai également suivi la piste des films de Jacques Tati, notamment de Mon oncle où le jeu est extrêmement souligné, dans la virgule si l’on veut, avec des gens qui parlent de façon très typée – comme la grande bourgeoise, par exemple. J’ai trouvé intéressant de reprendre ce type de jeu dans le spectacle. Mais on n’est pas dans la parodie, et les personnages ne sont pas des caricatures – je les appellerais plutôt des figures.
Quant au choix de Magritte pour le décor… (perplexité momentanée) il fallait que ce décor aille avec l’esthétique de Tati, ce qui n’est pas évident. La didascalie de Marivaux est très sommaire – elle indique seulement que la scène se situe dans la cour d’un château. Donc ça se passe en plein air… À partir de ça, l’idée est venue progressivement. Comme j’avais envie de quelque chose d’extrêmement solaire, les ciels de Magritte se sont assez vite imposés. Au départ je voulais surtout travailler à partir de ses toiles où l’on voit un ciel très lumineux et une ville plongée dans la pénombre avec des éclairages de nuit. Mais ça a été abandonné. Et puis j’ai trouvé que ce ciel très clair que vous avez vu hier soir correspondait à ce que je voulais, il amène une ouverture de l’espace et en même temps le circonscrit.
C’est vrai que mes choix relèvent souvent d’envies personnelles – quand on fait de la mise en scène, on est comme des éponges… Chez moi, j’ai plein de chemises cartonnées qui correspondent à des projets; parfois, en lisant un magazine, je vois une image qui me plaît. Je la découpe, je me dis "tiens, ça c’est intéressant, ça pourra me servir…" À quoi je ne le sais pas encore, mais c’est là, de côté… Par exemple en ce moment je travaille sur la mise en scène d’une pièce de Shakespeare pour l’année prochaine et l’autre jour, dans le métro, j’ai photographié un truc qui m’a plu en me disant que ça pourrait marcher pour un des personnages. Voilà… La vie nous traverse et, à partir de là, on ramène des éléments qu’on intègre à son univers…


Le parler de Lisette – en patois dans le texte
Quand Marivaux écrit du patois, ce doit être compréhensible par le spectateur; c’est un patois inventé, un patois écrit auquel on ne peut pas assigner d’accent bien défini – ce n’est pas un "vrai" patois.


Le costume de groom de Lépine
C’est un choix tout à fait personnel. Il fallait que les costumes des domestiques correspondent à ceux du personnel de maison de l’époque et, dans ces années-là, la soubrette avait une tenue comme celle que porte Lisette, avec gaufrette et tout… Mais pour Lépine, je n’avais pas vraiment envie qu’il ait un costume de majordome façon Nestor à Moulinsart. Mes références passent encore par le cinéma, ces films où l’on voit beaucoup de grooms dans les hôtels. Et puis pour moi, le costume de groom est extrêmement érotique – je l’assimile au fantasme de la bourgeoise qui descend au Negresco… Il donne à l’ensemble un côté plus sexuel. D’ailleurs, je n sais pas si vous avez fait attention mais, à la fin [une séquence de danse collective ébouriffée, admirablement synchronisée avec, pour point final, un superbe effet de lumière – NdR], le costume met bien en valeur les fesses magnifiques du comédien (rires). C’est quand même plus érotique qu’une tenue de majordome post pompidolien…


Le marquis devenu marquise
Là encore c’est un choix personnel; je trouvais que c’était plus intéressant d’opposer Angélique à sa mère. Ce qui permettait aussi de montrer un personnage de mère plutôt frustrée, d’où cette espèce de fascination de la marquise pour Dorante – et puis ce n’est pas la première fois que je transforme un père en mère…


La petite histoire du spectacle
C’est une commande; le théâtre de Nevers m’avait demandé de concevoir un spectacle à partir d’un texte classique avec les comédiens que vous avez vus jouer. Il devait y avoir une quinzaine de représentations à l’échelle départementale. Puis le spectacle a été repris l’année d’après, et les comédiens se sont constitués en compagnie en 2009. On leur a proposé un créneau au festival d’Avignon; le spectacle a donc commencé à vivre hors de la Bourgogne et là il va tourner pour plusieurs dates, avec une reprise parisienne en mars-avril 2011 au théâtre Mouffetard, pour un mois et demi. On était partis pour quinze dates, et on en est à quelque 140 représentations…

 

Le Préjugé vaincu
Pièce en un acte de Marivaux
Mise en scène:
Jean-Luc Revol
Avec:
Olivier Broda, Marie-Julie de Coligny, Louise Jolly, Cédric Joulie, Anne-Laure Pons
Costumes :
Aurore Popineau
Scénographie/lumières:
Emmanuel Laborde
Chorégraphie:
Armelle Ferron
Durée:
1h15
Compagnie: Théâtre du Temps Pluriel

 

Représentation donnée le lundi 2 août au Jardin des Enfeus.

 

NB - Ce Préjugé vaincu, programmé au Festival d'Anjou 2010, a raflé les trois récompenses qui sont décernées chaque année dans le cadre de cette manifestation: tandis qu’Olivier Broda remportait le prix d’interprétation pour son rôle de Dorante, le spectacle recevait le prix du jury des jeunes ET le très convoité prix des Compagnies – qui s’accompagne pour le Théâtre du Temps Pluriel d’une somme de 25 000 euros, grâce à laquelle la troupe aura les coudées plus franches pour monter son prochain spectacle, Dernier remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Olivier Broda.
Cela me rappelle que l’an passé le festival de Sarlat avait accueilli une autre pièce saluée à Angers, tout aussi audacieuse et étonnante: le Hamlet présenté par la compagnie des Sans cou et mis en scène par Igor Mendjisky, spectacle qui avait lui aussi reçu le prestigieux prix des Compagnies – la terre angevine est, on le voit, propice aux audaces théâtrales…

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