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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 12:38

Maintenant que Médée a quitté la scène, rendue à ses souffrances et à ses crimes en attendant que la pièce soit reprise, la saison se poursuit au Théâtre du Lierre avec un programme très riche de spectacles et d'événements dont le nombre et la variété ne doivent cependant pas occulter une douloureuse réalité – en ce début de mai, aucune assurance n'a été donnée à Farid Paya et à sa compagnie qu'ils pourraient investir comme prévu le "Nouveau Lierre" et continuer leur travail. À l'heure où d'ordinaire l'affiche de la future saison est quasi bouclée, ils sont, cette année, contraints à demeurer dans l'expectative et donc empêchés de mettre en place le moindre projet. La compagnie du Lierre n'est pas seule à être ainsi mise en danger. Je parle d'elle parce que je connais un peu ses créations, un peu, aussi, le lieu actuel qu'elle occupe et anime – ce Théâtre du Lierre encore debout au milieu des chantiers où, toujours accueillie comme une amie, je me sens bien. Mais "parler du Lierre" vaut pensée pour tous les autres artistes qui traversent les mêmes difficultés.

 

Jeudi 6 mai, je suis allée voir un étonnant "duo chorégraphique" conçu et interprété par Hervé Diasnas et Bruno Pradet.

 

HBDP_horizontale.jpg

 

C'était jour de grève dans les théâtres et de manifestation dans les rues de Paris en réaction à la politique culturelle actuellement menée par le gouvernement. En signe de solidarité avec ce mouvement, la représentation fut précédée par une minute de noir silencieux, et la "rencontre avec les artistes" du jeudi soir, au lieu de porter sur le spectacle, eut pour sujet cette politique culturelle aux conséquences si graves. Une partie du public s’éclipsa – je suis moi-même partie avant que l’échange se termine. Non que j’en aie trouvé le principe vain ou que j’aie éprouvé quelque lassitude – le simple fait de s’asseoir pour débattre est en soi un acte important ; que l’on puisse l’accomplir témoigne de ce que l’on n’est pas tout à fait muselé. Mais je me suis rendu compte que la conversation, passé le constat de désastre, s’élargissait – et pour cause : comment parler de la "culture" sans parler de l’enseignement donc de l’école, de la recherche...? – au point que, au bout d’une heure, mes réflexions se brouillaient et plus rien ne s’ordonnait. En outre, je me disais qu’à la question ouvertement posée "Que peut-on faire ?" aucune réponse ne serait apportée. Aucune sinon ce geste : s’asseoir et débattre comme ce fut fait ce soir-là et qui à lui seul est lumière.

 

En un peu plus d’une heure j’ai beaucoup appris, mais c’est une intervention d’Hervé Diasnas qui a laissé la trace la plus profonde. Il a dépassé la sempiternelle opposition "gouvernement de droite" /"gouvernement de gauche" en redéfinissant le problème en termes de dualité artiste/pouvoir – quelle que soit sa couleur le pouvoir reste le pouvoir, soucieux de ses seuls intérêts et du maintien de son autorité coûte que coûte. Et si le Prince paie l’artiste, c’est pour que celui-ci le représente – à son avantage évidemment. Mais comme l’artiste est par définition subversif, il va représenter le Prince à sa façon, et non pas comme l’espère le Prince…

Brève mais belle intervention reprise ici tant bien que mal, dont je regrette de n’avoir qu’un souvenir parcellaire.


Depuis jeudi, bien des pensées, plus ou moins ordonnées, ont joué les tempêtes subcrâniennes. Voilà ce que j'en ai fait. Mise en mots des idées... ou mise à mort ?  

La culture selon moi est affaire de connaissance et de transmission. Peu importe le domaine dont on parle – le geste est pareillement culturel quand on écoute une native du Maghreb expliquer comment il faut s'y prendre pour préparer un couscous traditionnel et quand on apprend le grec ancien afin de pouvoir lire Platon dans le texte, quand on observe un Compagnon du devoir tailler une pierre pour tâcher ensuite de l’imiter et quand on se plonge dans les ouvrages les plus érudits pour explorer les tréfonds de l’histoire humaine, quand on apprend à pêcher à la mouche et quand on assiste à une conférence d’un éminent astrophysicien…

Se cultiver c’est acquérir un savoir de quelque nature qu’il soit. Être cultivé, c’est posséder ce savoir et avoir soif d’apprendre encore, c’est aussi désirer transmettre ce que l’on sait – être cultivé, et se cultiver, c’est progresser pour soi en même temps que se poser en tant que passeur.

Voir les choses ainsi rend caduques les oppositions habituelles – et fondatrices de tant de débats, évidemment stériles – entre "culture populaire" et "culture élitaire", entre "culture universitaire" et "culture de la rue". Elles n'ont pas le moindre sens. Il n’y a pas de hiérarchie qui vaille en matière de culture. Il y a une multitude de savoirs différents à respecter, et à tâcher de faire sien si l’on se sent le cœur assez grand. Seules demeurent valides, au fond, les questions posées par la nécessité de transmettre et de se montrer curieux.


Sans curiosité, sans transmission, pas de culture. Donc pas de progrès. De là me prendrait l’envie de m’insurger sur cette propension à dénigrer ce qui est "intellectuel", ou "spécialisé" pour ne valoriser que le simple et l’immédiatement accessible. Cela me mènerait beaucoup trop loin. Mais j’écrirai tout de même que non, il n’y a rien de méprisable à être "intellectuel" quand cela signifie utiliser son cerveau pour réfléchir, pour enrichir ses connaissances - pour aller vers le savoir au lieu d'attendre qu'on le fasse descendre vers soi en le simplifiant au passage. C’est une hypocrisie monumentale que de répandre cette idée que tout, de la langue vivante à la théorie de la relativité en passant par les Échecs, peut se maîtriser en dix leçons, en un mois ou en l’espace d’un "stage intensif" de quelques heures. Non, non et mille fois non ! on ne parle pas l’anglais en trois semaines et on ne devient pas un stratège des Échecs en deux temps trois mouvements.

Le vrai savoir, celui qui est inscrit profondément dans l’esprit et s’y trouve comme une matière vivante, évoluant au fil du temps, ne s’acquiert que sur le long terme au prix de durs efforts. De durs efforts, oui ! Apprendre n’est ni facile, ni rapide, sauf pour une minorité de surdoués. Vouloir faire croire le contraire participe de cette vaste entreprise de décervelage évoquée lors de la discussion au Lierre, que le gouvernement Sarkozy n’a bien sûr pas initiée – on décervelle à grande échelle avec "du pain et des jeux" depuis des siècles. Mais de tout temps et sous toutes les bottes, même les plus lourdes, il y a eu des hommes et des femmes pour refuser de manger de ce pain-là. De tout temps il y a eu des résistants et des dissidents. Imagine-t-on une seule seconde que le "sarkozysme" serait capable de tuer cela quand les pires dictateurs n’y sont pas arrivés ?


HBDP_verticale.jpgJe m'enlise et m'égare. P
our un peu j’en oublierais de parler de (H.B.D.P.)2... Ce duo n'est pas un spectacle de compagnie mais le fruit d’une collaboration entre deux créateurs travaillant chacun dans une compagnie distincte – Hervé Diasnas a fondé la sienne, l’Association Ça, en 1982, et Bruno Pradet est chorégraphe-interprète depuis 2001 au sein de la compagnie montpelliéraine Vilcanota.
Et ce fruit est pure délectation. Deux hommes, une machine, et des feuilles de papier
ne pas oublier les feuilles de papier! Crachées, attrapées, saisies, parcourues, posées à terre, collées/décollées, lancées en l'air et devenues feuilles mortes, rendues à la machine-cracheuse qui semble les digérer avant de les transformer en confettis, elles sont manipulées de telle manière par les deux danseurs qu'elles ont sur scène presque autant de présence qu'eux... Sur fond de cliquetis, de bruits divers et variés déboulant sur un rythme soutenu, les deux hommes, forces fluctuantes, se déplacent tantôt comme s'ils étaient reflets l'un de l'autre, tantôt comme deux hostilités se faisant face avant de se coaliser contre la machine. Parfois leurs gestes se désolidarisent et chacun devient entité autonome... Avec leur costume identique ils développent autour de la machine et des feuilles de papier un jeu de flux et de reflux d'énergies qui se coulent ensemble, se séparent, s'affrontent puis se retrouvent, mimant les ambivalences du reflet, de la complémentarité et de l'adversité. Je ne suis pas sûre d'avoir saisi à sa juste importance la dimension narrative de cette chorégraphie... En tout cas elle m'a plongée dans un total ravissement.


Hervé Diasnas et Bruno Pradet ont eu l'excellente idée de faire précéder leur duo par deux extraits de spectacles   un par compagnie, telles des "bandes annonces" cinématographiques: dix minutes tirées de La Muse dans le théâtre, pièce chorégraphiée par Hervé Diasnas pour l'Association Ça, puis dix minutes de Des cailloux sous la peau, chorégraphié par Bruno Pradet pour la compagnie Vilcanota. 

Deux brèves prestations enchanteresses, qui ont installé sur le plateau des univers très proches baignés d'un environnement sonore plus bruité que musical, où le corps du danseur se meut en une symbiose telle avec l'accessoire, la projection vidéo ou les jeux de lumières qui accompagnent ses évolutions qu'il semble perdre son autonomie et ne plus avoir de présence que fécondée par ce qui l'entoure.

Ce n'est pas la première fois que j'assiste à un spectacle où l'éclairage est travaillé comme une véritable matière et le plateau, dénué de décor fixe, occupé simplement par les interprètes et quelques accessoires mobiles. Mais jamais auparavant ne s'était imposé à moi ce constat imagé: "On a taillé un costume à l'espace!" Je ne puis exprimer autrement ce fascinant effet produit par l’alliance des projections vidéos, des accessoires et des lumières : tout cela bouge, coule, vibre comme le font des étoffes autour du corps d'un comédien.


M'a particulièrement enchantée je crois que c'est un des plus beaux moments théâtraux que j'ai vécus cette séquence qui ouvre l'extrait de Des cailloux sous la peau, où une lampe posée en fond de scène projette un motif bleuté sur un mince voilage tendu d'un bord à l'autre du plateau. Une soufflerie l'anime il bruisse, se déploie, s'enroule, tour à tour vague, dune, brume... Se dessine dessus, tantôt démesurée tantôt minuscule voire effacée, l'ombre portée d'un danseur dont on ne parvient pas à savoir s'il est là ou s'il n'est que fantôme...

Cela dure quelques minutes à peine. Mais pour ces quelques minutes, pour ces quelques minutes seulement dussent-elles n'être qu'une infime partie du spectacle, je prendrai sans hésiter un billet pour aller voir Des cailloux sous la peau dans son intégralité dès que l'occasion se présentera.



(H.B.D.P.)2,
Duo chorégraphique conçu et interprété par Hervé Diasnas et Bruno Pradet
Musique et bruits en tous genres :

Hervé Diasnas
Ombre et lumière :
Vincent Toppino
Costumes :
Marianne Mangone
Machine :
Dr Prout
Durée du spectacle (extraits et entracte compris) :
1h15.
Du 5 au 9 mai 2010 au Théâtre du Lierre. Les prochaines dates prévues pour ce duo chorégraphique sont les 13 et 14 mars 2011 lors de la Biennale du Val-de-Marne, et le 25 mars 2011 à la Genette Verte, à Florac (Lozère).


Rappelons que malgré les difficultés, malgré les incertitudes la saison se poursuit au Théâtre du Lierre avec un programme dont tous les détails sont à découvrir ici.


Théâtre du Lierre, 22 rue du Chevaleret – 75012 Paris. Tél. : 01.45.86.55.83.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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