Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 05:54

Il m’arrive rarement de relire les livres quand ils ne sont pas objets de travail. Parfois cependant j’en reprends certains, partiellement ou en totalité. Non pour goûter à nouveau ce qui en eux m’avait charmée – de toute façon je crois que chaque lecture est nouvelle et que rien de la première ne reviendra intact à la suivante – mais, la plupart du temps, parce qu’en les lisant la première fois, ils m’ont dit quelque chose que je n’ai pas pu entendre. Un brouhaha vague me reste en tête, masse obscure et inintelligible tournant sans cesse comme un aigle guignant une proie. De giration en giration, ce quelque chose se densifie, s’obscurcit encore – et me hante jusqu’à l’obsession. Alors je me replonge dans le livre fauteur de tourments, avec l'espoir d'identifier enfin cet oiseau bizarre au vol obsédant, et tâcher de le décrire parce que mon apaisement se gagne par la verbalisation.
J’ai lu voici plusieurs mois les deux romans qu’Isabelle Spaak a publiés en 2004 et 2006*; ils m’ont touchée, et beaucoup apporté – de la lumière, et une part d’ombre. Je les relis aujourd’hui pour tenter d’y voir mieux…

 

ca-ne-se-fait-pasTN.jpgÉclaircissements

Je me souviens d'avoir été très troublée par le mot "roman" apposé au titre de chacun des livres. Pour moi un roman est une fiction. Or j’étais en train de lire des textes autobiographiques, de surcroît écrits à la première personne et mentionnant des patronymes réels. Certes, je savais de longue date que l’on doit se garder de jamais confondre un "je" littéraire avec le "moi" de l'auteur: dans un texte à la première personne, "je" est narrateur, rien autre qu'un personnage à qui échoit la mission de raconter – ce, quelles que soient les ressemblances qu’il peut avoir avec l’auteur. Et je suis à peu près sûre que j'ai toujours eu en tête cette distinction tandis que je lisais. Mais ce mot "roman" ne laissait pas de m'intriguer; pourquoi "roman" plutôt que "récit autobiographique"? Ce que je me suis empressée de demander à Isabelle Spaak quand j’eus l’occasion de m’entretenir avec elle… à quoi elle m’a répondu: "Si je n’avais pas employé les vrais noms, vous ne m’auriez pas posé la question! J’ai été tentée de changer les noms. Mais comme on aurait de toute façon reconnu mon histoire, j’ai préféré ne pas les changer et donner la réalité telle qu’elle est."
Oui, son histoire personnelle transparaît sans masque, tout de suite reconnaissable. Il n’en reste pas moins que les deux textes sont des romans. Parce que ce sont des reconstructions, soigneusement écrites, et composées. Et puis elle ne rapporte pas les événements qui se sont produits: "Je brode" autour d’eux, dira-t-elle. Elle brode: le mot est magnifiquement juste; ses textes fragmentaires sont des dentelles littéraires, très ajourées, aux motifs finement dessinés. Pas des rapports de police. Une autre raison justifie ce terme de "roman", que je ne m’étais encore jamais formulée aussi nettement et qui m’est apparue quand, au cours de la conversation, alors que je comparais sa façon de portraiturer les membres de sa famille à celle d’un généalogiste s’efforçant de "retrouver" une personne à partir d’une photo, ou de lettres, elle rectifia mon point de vue:
"Un généalogiste cherche des faits précis, moi j’invente, ce que je décris c’est ma version des personnes, la façon dont je les ai perçues et qui n’a peut-être rien à voir avec les personnes réelles."

C’est, là, une démarche de romancier. Une authentique démarche de romancier… Comment donc avais-je pu douter d’avoir eu sous les yeux des romans?
De là j'en suis venue à me demander si le "récit autobiographique" en tant qu’étiquette textuelle a encore une place dans les catégories littéraires que les théoriciens se plaisent à déterminer. Et maintenant, forte de cette rencontre - avec les livres et avec leur auteur - je ne crois plus qu’en matière de prose littéraire il existe, hors les nouvelles, autre chose que des romans. Je ne crois plus qu’il faille distinguer entre "roman" et "récit autobiographique", "autofiction", "récit d’enfance", etc.: il n’y a selon moi qu’une vaste catégorie romanesque à considérer, où foisonne la diversité formelle, et dont les éléments se caractérisent par leur degré de fictionnalisation, plus ou moins élevé. Poussant cette conviction jusque dans ses extrémités, je serais presque tentée d’écrire qu’un biographe, quelles que soient la distance qu’il maintient avec le sujet de son travail, la qualité et l’abondance de la documentation sur laquelle il se sera appuyé, fera toujours œuvre "romanesque" plus que documentaire dans la mesure où son texte résultera non de la personne réelle dont il tâche de retracer la vie mais du "roman" que lui aura écrit intérieurement, d’abord en commençant à penser à son projet, puis en avançant dans ses recherches, enfin en polissant ses phrases…

 

 

Zones d'ombrepas-du-tout-mon-genreTN

Pourquoi ces deux livres me touchent-ils autant? Structure fragmentaire, textes tout en phrases simples, souvent elliptiques: sous de pareils atours, nombre de romans m’ont exaspérée et donné le sentiment que leurs auteurs, se bornant à lâcher sur le papier leur récit, avaient un peu oublié d’écrire. Ici rien qui ne sonne juste; quand une phrase se réduit à un mot ou deux, qu’elle est elliptique, ou infinitive, c’est une marque rythmique, comme en musique. Pas une tournure adoptée par facilité. En d’autres termes, il est clair qu’Isabelle Spaak possède un savoir-écrire qui a manqué aux auteurs dont les œuvres m’ont été insupportables.
Quant à l’émotion singulière que ces deux romans m’ont procurée, je ne puis avancer que des conjectures – dont celle-ci sera sans doute la plus inattendue: j’ai eu le sentiment d’y lire quelque chose de ma vie. Pourtant l’histoire personnelle d’Isabelle Spaak dont elle a fait la matière de ses livres n’a pas le moindre point commun avec la mienne. Mais j’ai retrouvé sous sa plume de quoi soupçonner que nous partagions une même façon d’être lié à une maison par des senteurs, des empreintes tactiles, une même façon de tout garder, et de rester profondément attaché à l’enfance. Je me dis aussi que, si un jour je consens à tenter, par l’écriture, d’évoquer cette enfance, devenue pesante parce que, heureuse et pleine de bonheurs, elle est désormais amère d'être si lointaine et à jamais révolue, je m’y prendrais probablement comme elle s’y est prise: par bribes et fragments, au fil d'un texte tout en solution de continuité. Je crois en effet que c'est la seule forme convenable; les souvenirs ne vivent pas en nous à l’état de récit mais comme autant de petites taches colorées, sombres ou lumineuses, qui ont chacune leur identité, leur caractère… Pour les ranimer, la forme écrite la plus adaptée me semble donc être le fragment. Il s’agit ensuit de savoir agencer ces fragments pour que, de leur succession, naisse un chant, comme du frottement de l'archet sur les cordes naît la mélodie du violon. Du seul talent de l'écrivain dépend que ce chant soit harmonieux... ou cacophonique.

 

* Ça ne se fait pas, éditions des Équateurs, 2004, 190 p. – 15,00 €  (prix Rossel 2004).

   Pas du tout mon genre, éditions des Équateurs, 2006, 144 p. – 15,00 €.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Voir ou ne pas voir...Chercher à voir ou pas...
    . .. ou les scories d'une sortie photo ratée – ratage relatif puisqu'il en sort ce qui suit. Dimanche 8 octobre. La lumière est belle sous les gris en tumulte du ciel parfois liserés d’un mince rehaut de clarté jaunâtre. Le temps est calme, à peine froissé...
  • In extremis
    Plus que quelques heures avant que soit irrémédiablement (vous entendez? —diablement! et en effet c’est bien de malignité qu’il s’agit quand s'évoque l'implacabilité du temps passant) consommé ce dernier jour de septembre et rien encore n'a été déposé...
  • Rétro-journal sarladais en ... épisodes
    ÉPISODE 2 Vendredi 4 août18 heures. Dans une heure débutera la représentation au Plantier. La chaleur est écrasante et le ciel d’un bleu obstiné, têtu. Le soleil, à 19 heures, sera encore assez haut pour faire taire les ombres qui pourtant s’allongent...
  • Petite pensée déprimée
    Trouver le chemin qui mène du percept, ou de la pensée, au texte puis en couvrir la distance de bout en bout… cela m’est chaque jour plus difficile. Et je ne fais guère plus que rêver mes phrases au lieu de les écrire – rêvées, encore intangibles, elles...
  • Rétro-journal sarladais en … épisodes
    La 66e édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat s'est achevée le samedi 5 août. Dès le lendemain s'esquissait quelque chose qui semblait bien se tenir au long d'une ligne d'écriture qui ne demandait qu'un peu de constance pour se réaliser en...

Pages