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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 13:33

affiche-fracasse-TN.jpgDe cape, d'épée et de joie...

 

Adapter au théâtre un texte non théâtral a toujours des mines de gageure pour l’amateur de littérature, bien curieux de voir ce que peut donner la transposition scénique d’une œuvre écrite pour être lue dans l’intimité de la "lecture-pour-soi". La curiosité s’aiguise quand il s’agit d’un roman aussi ample et touffu que Le Capitaine Fracasse et d’une écriture aussi savante, aussi artiste que celle de Gautier… Jean-Renaud Garcia a eu l’intelligence de s’approprier ce roman non seulement d’un point de vue dramaturgique mais aussi littéraire puisqu’il a entièrement écrit le texte de la pièce à sa manière au lieu de simplement "recoudre" des morceaux qu’il aurait taillés dans la prose d’origine. De ce travail est né un spectacle alerte, coloré, admirablement joué, élaboré autour d’un texte écrit avec style.

L’on entre dans le roman en passant par le château de Sigognac, et dans l’adaptation de Jean-Renaud Garcia par une incursion chez les comédiens du chariot de Thespis, que l’on surprend en pleine discussion autour du spectacle qu’ils sont en train de créer – l’histoire du baron de Sigognac – et de l’art poétique du chef de troupe, le Tyran, à qui dame Léonarde recommande de bien mesurer ses vers afin de ne plus en commettre qui aient 18 pieds… Belle exposition que cette ouverture: en même temps qu’elle présente le récit elle renvoie à la "fabrique" de ce à quoi on va assister, donne la couleur d'ensemble de la pièce, et laisse entendre que Jean-Renaud Garcia raconte davantage l’odyssée des comédiens du chariot de Thespis que le développement de l’intrigue amoureuse entre l’Isabelle et le baron de Sigognac – un choix narratif qui achève de donner sa personnalité à cette adaptation.

 

Dès les premiers instants, on est sous le charme d'une langue élégante mais allègre et simple; tandis que l’oreille est séduite, l’œil l'est aussi par la beauté des costumes – brocarts, satin, velours et dentelles, chapeaux à panache: formes et couleurs s’unissent aux variations de matière pour produire de superbes effets, magnifiés par les lumières et la gestuelle des comédiens. Déployant son argument en moins de deux heures, la représentation file toutes voiles dehors, ponctuée de chants, d'intermèdes instrumentaux... et de combats au fleuret, à la manière d'un théâtre de tréteaux où l'on voit les comédiens manipuler eux-mêmes le décor, apportant ou escamotant sièges, table, guéridons, pichets, paniers... et ne reculant pas devant quelques fumigations sensationnelles. Il n'y a pas le moindre temps mort; ça bouge beaucoup sur la scène, mais ce n'est pas de l'agitation: l'on sent dans les mouvements une parfaite maîtrise et dans l'allure générale un sens aigu du rythme où les pauses sont mesurées avec soin – la narration dramatique a la souplesse d'une ligne mélodique parfaitement modulée.

Comme il sied aux vieilles pierres des Enfeus de contempler depuis leur immobilité séculaire les aventures rocambolesques souvent fort drôles et pleines de tendresse de cette troupe de saltimbanques d’autrefois qui, telle une escouade de bonnes fées, rend le bonheur à un baron désargenté errant aux lisières de sa propre nuit! La belle histoire inventée par un maître romancier d’hier a été respectueusement revivifiée par un artiste d’aujourd’hui et portée par d’excellents comédiens. Le texte, dont le style est si bien servi par la diction et le jeu des interprètes, s’écoute avec délices. L’appuie une mise en scène aussi dynamique qu’astucieuse que mettent en valeur de splendides costumes et des mouvements parfaitement réglés, des plus statiques aux plus rapides. Menée par des comédiens habités par la joie de jouer et qui ont l’enthousiasme communicatif – le public vibre avec eux depuis le début jusqu’aux derniers saluts – cette savoureuse adaptation du roman de Théophile Gautier est des plus réjouissantes.
Le lendemain, à Plamon, un habitué du festival dira avoir vu là un des plus beaux spectacles sarladais qui a, en outre, le mérite de faire aimer le théâtre et la littérature des grands auteurs. C’est du grand théâtre populaire et je vous remercie du fond du cœur, a-t-il conclu. Un compliment pour le moins ardent, que mérite amplement toute la troupe de ce Capitano Fracasse

 

mort-de-matamore-TN.jpg

Quelques clefs plamonaises

 

À chacune des deux réunions matinales encadrant la représentation, le metteur en scène est venu accompagné de plusieurs comédiens; les interventions ont été multiples, variées, animées… et dominées, le lendemain, par un concert de louanges de la part du public. Comme sur la scène la veille, il y avait de la vie, du mouvement dans la petite salle de l’hôtel Plamon, avec en plus cette vibration particulière que produit une assemblée de spectateurs unanimement satisfaits. De toutes les paroles qui ont circulé je n’ai retenu qu’une petite partie de ce qu’a expliqué Jean-Renaud Garcia à propos de son travail d’écriture et de mise en scène, de ses relations avec les comédiens… en d’autres termes ce qui m’a semblé susceptible d’être aisément transcrit sans pâtir de l’inévitable ternissement que subit un échange quand on l’extrait du contexte éphémère de l’échange vivant.
L’adaptation que Jean-Renaud Garcia a faite du roman de Théophile Gautier, œuvre touffue s’il en est qui accumule les rebondissements mais aussi les patientes descriptions artistement écrites, a cela de passionnant qu’elle est une réécriture à la fois très respectueuse de l’œuvre originale et radicalement personnelle, qui ne se limite pas à plier aux exigences de la scène un texte romanesque – il l’a écrite en vers, en glissant çà et là des phrases puisées dans le texte d’origine. Musicien de formation, pianiste, Jean-Renaud Garcia a un sens très aigu du rythme, et celui du vers alexandrin s’est imposé à lui à son insu:
Jean-Renaud Garcia:
Je ne pensais pas du tout écrire en vers au départ: ce n’est pas un parti pris. Mais au bout de quelques pages je me suis aperçu que mon écriture était dans une rythmique alexandrine – c’est une rythmique d’ensemble: il n’y a pas partout d’authentiques alexandrins. Je ne saurais pas dire comment c’est venu, ça s’est fait comme ça et je me suis laissé porter. C’est sans doute Théo qui me l’a soufflé… Quant aux phrases que j’ai reprises, il faut bien entendre quelque chose qui vienne du roman puisque j’ai adapté un texte écrit par Théophile Gautier! Si on ne le reconnaissait pas quelque part dans mon travail, c’est que je ne l’aurais pas respecté!


Adapter, quand on s’attaque à un roman de plus de 500 pages où défilent de nombreux personnages, cela signifie tailler, et réduire – donc faire des choix, toujours difficiles… Quand une spectatrice l'a interrogé sur l’absence, dans la distribution, de la petite Chiquita, Jean-Renaud Garcia a précisé quelques aspects matériels du travail théâtral:
Quand on monte un spectacle, d’abord il faut le financer. Une fois que j’ai eu dit "oui" à Emmanuel Dechartre quand il m’a proposé de disposer du théâtre qu’il dirige [le Théâtre 14-Jean-Marie Serreau à Paris, lieu où a été créé Il Capitano Fracasse en mai 2011– NdR], j’ai réalisé que j’avais un projet et un théâtre pour 40 représentations mais que je n’avais ni comédiens, ni financement, ni costumes… je n’avais rien! Que faire? Si j’avais dû mettre en scène tous les personnages de Gautier, il aurait fallu que je fasse du cinéma, avec une équipe de cinquante personnes… Or je ne suis pas la Comédie-Française à moi tout seul, je ne suis qu’un pauvre hère… Il a donc fallu que je taille. Et puis en effet, j’ai choisi de raconter l’histoire de cette troupe de théâtre qui traverse la vie du baron de Sigognac. Donc j’ai sacrifié des personnages, par exemple la petite Chiquita, qui intervient au début du roman –si je l’avais conservée, j’étais obligé de prendre aussi son compagnon, le bandit de grand chemin aux côtés de qui elle attaque le chariot de Thespis, ce qui me faisait un personnage supplémentaire… Et comme vous l’avez sans doute remarqué, j’ai également supprimé le père du duc de Vallombreuse – dans le roman, c’est lui, le père, qui découvre ses armoiries et identifie Isabelle comme étant la fille qu’il a eue avec une comédienne qu’il a passionnément aimée puis perdue. Ce personnage, qui n’arrive qu’à la fin, aurait encore rallongé la distribution… Des choix s’imposent. Et le phénomène du choix est terrible pour un auteur d’adaptation! Il y a plein de scènes que j’aurais aimé traiter… mais c’était impossible et j’ai dû moi-même faire le sacrifice de ne pas me lancer dans l’écriture de tel ou tel passage. C’est très frustrant ; à telle enseigne que j’ai très envie d’écrire une deuxième adaptation… "Fracasse, le retour" (rires)!

 

Auteur de l’adaptation, Jean-Renaud Garcia est également le metteur en scène. Petit regard sur les coulisses de son travail…
Beaucoup de metteurs en scène et de réalisateurs préparent tout sur des cahiers, le moindre mouvement est prévu… et après ils ont beaucoup de mal à se sortir de ça parce qu’ils n’ont pas assez pris en compte le "matériau humain" (pardonnez-moi le mot "matériau"). Or il n’y a pas de mise en scène sans le "matériau humain" – enfin, c’es t ma conception. Moi, je sais dans quelle direction je veux aller, quel climat je veux donner, quel rythme je veux insuffler. Ayant une formation de musicien, pour moi la rythmique est tout ; elle régit tout. Donc je sais à l’avance quelle rythmique je veux donner à chaque scène, à chaque personnage, quelle façon de se comporter et de parler il doit avoir. Ensuite, il y a une distribution à établir. Et c’est à partir de cette distribution-là que je vais pouvoir obtenir le mélange rythmique que je souhaite, la symphonie que je cherche à mettre en place. Mais ces comédiens, ils ont eux leur propre rythmique intérieure, leur personnalité… il faut pouvoir s’en servir, l’amener dans votre direction, mais il faut aussi être capable de les suivre, de leur donner un espace de liberté pour qu’ils puissent eux-mêmes avoir leur propre part de création. Je leur donne mes indications, je leur explique mon désir, où je désire aller… Ils y vont, et ils m’amènent des petites touches qui moi-même me font parfois changer d’avis et opter pour une autre direction. Il y a cependant un esprit général auquel je tenais: il y a une sorte de classicisme à respecter puisque nous sommes dans une rythmique alexandrine, qui demande une certaine respiration, une certaine diction; dans le même temps je leur ai demandé d’être extrêmement quotidiens de façon à ne pas alourdir le texte, à ne pas le rendre soporifique pour le public – de façon à ce qu’on oublie presque la rythmique alexandrine. Là-dessus, les comédiens ont apporté toute leur fantaisie, toute leur personnalité, puis on a construit ensemble. C’est ma façon de travailler, mais ce n’est pas celle de tout le monde et je ne peux pas parler pour mes confrères…


Les somptueux costumes pourraient laisse croire que la compagnie a de gros moyens… Illusion!
Jean-Renaud Garcia:
Je n’ai aucune part dans la confection des costumes; j’ai appris à en faire mais là j’avais déjà trop de casquettes à porter pour m’en charger. Une partie des costumes a été réalisée par l’épouse d’Éric [Chantelauze], Julia Allègre. Puis le directeur du Théâtre régional des pays de Loire – un vieux copain – en voyant que je n’avais pas un radis pour monter ce spectacle, m’a procuré tous les costumes qui me manquaient… Je n’ai pas eu à débourser un centime pour acheter ou louer ces costumes: il nous les a prêtés! C’est vraiment un geste d’ami, parce qu’on va les lui rendre en mauvais état ses costumes, vu qu’on les porte tous les jours… À moins que le spectacle marche bien et que l’on ait beaucoup de représentations; alors on aura peut-être les moyens de lui rembourser ce que nous aurons détruit ou abîmé…


S’adressant à un spectateur qui lui demandait s’il avait déjà joué ce spectacle pour des publics scolaires, Jean-Renaud Garcia a formulé une réponse à laquelle on a envie d’applaudir:
L’avenir est encore une inconnue pour nous… peut-être allons-nous arrêter de jouer Il Capitano Fracasse après les six représentations qui sont programmées pour le moment, peut-être pas… J’espère que nous aurons une longue carrière, pour accomplir cette mission auprès des jeunes dont vous venez de parler. Ça fait partie de notre travail de transmettre notre art aux plus jeunes – et tout créateur, tout artiste, quel que soit son art, l’entend ainsi, je pense. J’aimerais bien sûr toucher ce public-là, et j’aimerais aussi que nous fassions la tournée des universités américaines comme je l’avais fait aux côtés de Jean-Louis Barrault en 68,69 et 70, avec Hamlet. Mais ce genre de tournées ne se pratique plus, et sur notre propre territoire, la culture n’est pas assez diffusée auprès des jeunes, c’est pour ça qu’ils s’ennuient et que certains deviennent… désagréables.



Il Capitano Fracasse
Adapté du roman de Théophile Gautier Le Capitaine Fracasse par Jean-Renaud Garcia.
Mise en scène :
Jean-Renaud Garcia
Avec :
Albert Bourgoin, Éric Chantelauze, Marie Cuvelier, Emmanuel Dechartre, Norbert Ferrer, Marine Gay, Frédéric Guittet, Patrick Hauthier, Yvon Martin, Claire Maurier, Zoé Nonn, Patrick Simon
Direction chants :
Marie-Georges Monet
Chorégraphie des combats :
Nicky Naude
Scénographie :
Albert Bourgoin
Costumes :
Julia Allègre, Sylvie Lombart
Lumières :
Geneviève Soubirou
Durée :
1h40


Représentation donnée le jeudi 28 juillet au Jardin des Enfeus.


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