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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 10:16

jerome-baccelli_TN.jpgPetit portrait à grands traits…

 

Claire et fluide la voix au téléphone, dans laquelle je n’entendais ni tensions ni hésitations, et qui ne se haussait jamais, souriait même souvent, quand l’occasion se présentait… J’eus donc à travers cette voix – car mon tout premier contact avec Jérôme Baccelli fut téléphonique; distance oblige: il vit aux États-Unis – l’idée d’un homme ouvert et chaleureux que rien en particulier ne semblait tourmenter. J'avais pourtant vu des portraits sur la Toile empreints d'une certaine gravité… Mais lorsque, un peu plus tard, je le rencontrai tandis qu’il passait à Paris et organisait à La Belle Hortense*, un bar à vins-librairie-galerie situé dans le Marais, une soirée-signature pour marquer la sortie de son roman Encre brute, je fus confortée dans l'impression que m'avait laissée notre conversation à distance: son visage radieux, sa silhouette frêle d'éternel jeune homme et sa tenue jean-chemise-baskets, sa façon d’aller vers les gens et de s’adresser à eux avec une cordialité telle que l’on se sentait à son tour gagné par une sorte de sourire généralisé… tout cela dessinait une personne toute de décontraction, goûtant la compagnie d'autrui. Et en parlant brièvement avec lui ce soir-là (brièvement car il y avait beaucoup de monde à La Belle Hortense, des amis, des proches, et aussi de simples lecteurs, à qui il se consacra sans compter, à tout le monde à la fois et à chacun en particulier, avec toujours la même qualité d’"être-là") je ne décelai rien en lui qui évoquât ces êtres dont on sent, dès que l’on se trouve en leur présence, qu’ils ont au fond des yeux, même si aucune courbe désolée n’affecte leur regard, l’obscure ardeur des grandes tempêtes intérieures – ce remous perpétuel des questions jamais apaisées, des souffrances aiguës mais loin enfouies… – tandis qu’aux premiers mots échangés, d’infimes inflexions trahissent la béance d’insondables abîmes affleurant la moindre parole. Ces êtres chez qui l’on entend, sous les rires francs, le frisson du verre prêt à se briser et dont on dirait que de toute leur personne rayonne l’aura sombre des quêtes inassouvies comme s’ils portaient en sautoir tous les "soleils noirs de la mélancolie"… 

 

Cependant, en lisant les réponses qu’il m’a écrites – des réponses d’une grande sobriété où des gouffres se devinent, comme parés d’un voile de pudeur – j'ai cru percevoir cela que les abysses entrevus dans son envoûtant roman où bien des nuits se conjuguent, zébrées d’incandescences, étaient le reflet de vrais tourments, et que la décontraction, le sourire, tout réels et sincères qu'ils fussent, étaient moins l’expression d'une humeur sereine qu'une "politesse de grand tourmenté" – comme l’on dit, à la suite de Boris Vian je crois, que l’humour est la politesse des désespérés.

 


Questions et réponses…

 

En venant à La Belle Hortense j'avais emmené avec moi toute une série de questions qui avaient surgi au cours de ma lecture et j'espérais profiter de cette soirée-signature pour les poser à Jérôme Baccelli. Mais c'était oublier ce qu'est une signature d'auteur: une soirée où celui-ci se doit aux lecteurs qui l'abordent, et n'a donc guère de temps à accorder aux interviewers… Il fut donc convenu que je les lui enverrai par courriel dès qu'il aurait achevé son séjour en France. J'allais pouvoir à loisir peaufiner mes formulations et lui, de son côté, aurait le temps de bien peser ses mots. Lui a choisi les siens avec soin et va à l'essentiel de ce qu'il y a à dire – comme il a, dans quelques phrases fulgurantes de son roman, enserré une fabuleuse richesse de sens.

 

Je commencerai par une question bateau: quel a été le chemin qui vous a mené vers l’écriture romanesque? Quelle place l’écriture tient-elle dans votre vie?
Jérôme Baccelli:

Comme les personnages principaux d’Encre Brute, c’est plutôt une nécessité, une dictature plus exactement. J’ai découvert l’écriture vers vingt-cinq ans, après avoir épuisé d’autres manières d’échapper à la réalité. En gros, il n’y avait plus grand-chose d’autre que je pouvais faire. C’est devenu un moyen de combler certains fossés qui s’ouvraient devant moi.

Pourriez-vous retracer, si cela n’est pas trop compliqué pour vous, la "petite histoire" de ce roman, qui mêle à l'histoire très contemporaine des références aux tout débuts des temps historiques?
J. Baccelli:

Saddam Hussein, c’est moi, pour paraphraser Flaubert! Toutes proportions gardées, l’écriture de mon précédent roman Tribus Modernes m’avait poussé vers des territoires aussi extraordinaires qu’effrayants, dans le sens où j’étais tour à tour soumis à la torture de devoir écrire quelque chose sans pouvoir mettre le doigt dessus, puis, de temps en temps, ébloui par une sorte d’illumination, de véritable transe. J’ai voulu faire part de cette expérience dans Encre Brute, en la scindant, car la nature est cruelle, en deux personnages possédés par le même impérieux besoin (soumis à la même dictature) d’écrire, mais dotés de talents inégaux. L’un n’aurait que la torture, l’autre les illuminations. Vers cette époque finissait la deuxième guerre du Golfe, on venait justement de retrouver Hussein dans un trou, il n’avait gardé avec lui  qu’un seul objet, un livre: Crime et Châtiment! En creusant un peu, je découvrais que le plus célèbre tyran moderne avait toute sa vie écrit des romans! De là à imaginer des liens entre sa frustration et sa cruauté, il n’y avait qu’un pas. Et puis d’autres résonnances se sont manifestées, le dictateur et la dictature des mots, l’invention de l’écriture dans cette région du monde, la mention de Babel dans la Bible, la ressemblance visuelle entre encre et pétrole, etc. Le roman à son tour a imposé sa dictature. Al-Majid n’a que la torture, Sharif a la vision de Babylone.

 

En vous lisant, j’ai beaucoup pensé aux épopées anciennes, voire aux chansons de geste qui avaient notamment pour fonction de lier à une mythologie la généalogie d’un roi, d’un prince. Et puis aussi à Apocalypse now – très curieusement, cela ne m’est pas venu à la lecture mais après coup, pendant que je réfléchissais à la formulation de ces questions – en particulier la fameuse "scène des hélicos" au son de La Charge des walkyries, et celle où Martin Sheen se soûle dans sa chambre…

J. Baccelli:
Votre comparaison est d’autant plus étrange qu’Apocalypse Now est depuis toujours pour moi un film culte, et que la scène du début avec Martin Sheen, en particulier, a une signification énorme, puisque l’acteur est authentiquement high ! Coppola comme son Colonel glissent sur le fil du rasoir pendant cette prise, entre réalité et fiction. Nous aussi.

 

Êtes-vous féru d'archéologie, d'histoire ou de littérature ancienne?

J. Baccelli:

Non, pas spécialement, mais naviguant dans un monde sans mémoire où les technologies et les sociétes changent du jour au lendemain, je ressens le besoin de prendre conscience de notre histoire quand j’écris. De prendre du recul.

 

C’est un lieu commun de dire que les personnages créés par un romancier portent en eux une part de leur créateur, voire qu’ils sont autant de doubles de lui-même; y a-t-il quelque chose de l’ordre du "double" entre vous et Sharif Norouz? Et Al-Majid?

J. Baccelli:

Je suis hélas davantage un Al-Majid qu’un Sharif, non seulement vis-à-vis de l’inspiration, mais parfois vis-à-vis de mon entourage, que je soumets à la dictature de l’écriture.

 

Vous avez des phrases d’une très grande puissance, aux inflexions quasi épiques lorsque vous évoquez l’inspiration, l’acte d’écrire – qu’il soit plénitude comme chez le poète Norouz ou manque cruel chez Al-Majid. Est-ce ainsi, sur ce mode à la fois onirique et "révélé" si j’ose dire, que vous vivez l’écriture, même romanesque et non poétique?

J. Baccelli:
C'est bien cela que j'ai voulu exprimer… Ce moment d’inspiration lyrique, il existe, et c’est un moment merveilleux.

 

Le personnage de Sharif resplendit de bout en bout, avec une force fascinante. A-t-il des modèles réels dans votre panthéon de lecteur – je ne parle pas de ceux que vous lui prêtez comme modèles dans le roman?

J. Baccelli:

J’ai une admiration sans borne pour les poètes parce qu’ils parviennent à faire des raccourcis que le romancier ne peut jamais se permettre. Hélas la poésie telle quelle, ce n’est pas nouveau et c’est ma conviction, se meurt parce que son support traditionnel ne correspond pas à notre époque. Qui entre deux S.M.S. va se plonger dans un livre de poésie? Vous peut-être, mais pas les autres… Si le romancier est un moine, le poète est le Père du désert. De plus il est complètement désarmé face au nouveau dictateur de la modernité, qui est aussi son ennemi juré, le chiffre. C’est aussi le message du livre.

 

Il n’est pas indiqué que vous ayez publié des poèmes, mais peut-être en écrivez-vous tout de même?
J. Baccelli:

Si, j'ai publié des poèmes: Le dictionnaire de la Pensée Oblique, en 2002. Et beaucoup m’ont dit que  mon premier roman, Tribus Modernes, était de la poésie**…

 

Vous arrive-t-il d’apercevoir votre Babylone? ou bien attendez-vous encore son surgissement?

J. Baccelli:

Babylone se présente de temps en temps, à moi, à vous. Quand j’écrivais de la poésie elle venait plus souvent, mais s’avérait un mirage.

 

Vous avez créé un site pour Encre brute; en dehors de cela, comment travaillez-vous à la promotion de votre livre depuis les États-Unis? Les traditionnelles signatures vont un peu manquer à la vie du roman, non?
J. Baccelli:

Oui! C’est difficile de trouver le temps, je suis en train d’essayer deux trois choses en ligne. La période n’est pas des meilleures pour les romans…

 

Travaillez-vous à un autre roman?

J. Baccelli:

J'ai en effet un autre roman, à l'état de manuscrit…

 

Une dernière question, un peu "annexe": pourquoi avoir choisi La Belle Hortense pour votre soirée de dédicace, au lieu d’une librairie plus traditionnelle et pluse spacieuse?
J. Baccelli:

La peur que personne ne vienne! En fait j’ignorais que c’était si petit, j’avais réservé depuis Berkeley, sans vérifier. Mais en fait, ce n’était pas si mal…


* La Belle Hortense - 31, rue Vieille-du-Temple, 75002 Paris. Tél.: 01.48.04.71.60.

Ouvert tous les jours de 17 heures à 2 heures.


**Les deux ouvrages mentionnés par Jérôme Baccelli sont:

 Le Dictionnaire de la pensée oblique, Cylibris, 2002.

Tribus modernes, Le Rocher, 2004.

 

NB - Le portrait illustrant l'article provient du site Encre brute; je le reproduis avec l'aimable autorisation de l'auteur, que je tiens à remercier.

 

Jérôme Baccelli, Encre brute, éditions Pierre-Guillaume de Roux, janvier 2013, 236 p. – 22,00 €.

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Publié par Yza - dans Interviews
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