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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 13:07

Voilà donc que ce spectacle dont l’argument de départ est une question de narrativité – une triple question en fait aux ramifications innombrables: "Qu’est-ce qu’une histoire? Comment raconte-t-on une histoire? Pourquoi l’être humain a-t-il tant besoin de mettre du récit dans sa vie?" – s’avère lui-même… inénarrable! Un comble que l’on ne puisse pas "raconter l’histoire" qui sous-tend une pièce s’interrogeant sur les histoires, leur mode de fabrication et de transmission – leur rôle enfin… Et ceci n’est pas une pirouette: dans le programme lui-même la présentation ne raconte rien mais décrit et, en effet, c’est par la description que l’on rend, je crois, le meilleur compte de ce qu’est Le Porteur d’histoire.


Description du plateau, du jeu des comédiens, de la scénographie, de la mise en scène… Mais là encore la tâche s’avère quasi impossible: l’enchantement naît d’une conjonction d’éléments si divers que l’on ne saurait en cerner les fondements sans passer par quantité de tours et détours. Il est vrai qu’ici, "tours et détours" sont à leur fête: l’argument est une sorte de "chasse au trésor" qui, à l’instar des meilleures intrigues feuilletonnesques, se déploie en une multitudes d’épisodes entrecroisés selon une ligne narrative sans cesse gauchie par les retours en arrière, les digressions historiques, les inclusions de récits secondaires pour, in fine, converger vers une résolution éclairant a postériori l’ensemble de l’histoire. Cette architecture même est constitutive de l’argument de la pièce, dont on a vu qu’elle se propose de réfléchir sur la notion de récit – et se comprend donc comme une démonstration par l’exemple.
Le plateau? Nu. Fermé partiellement en fond de scène par un vaste tableau noir où, tout au long de la représentation, les comédiens inscriront à la craie des dates, des noms, des mots clés,  avec d’un côté un porte-manteau où sont rangés sur leurs cintres de nombreux costumes et, au premier plan, cinq tabourets sur lesquels déjà à l’arrivée des premiers spectateurs sont juchés les comédiens, pieds nus, tous pareillement vêtus d’un pantalon sombre et d’un débardeur blanc. Ils bavardent entre eux, rient, conversent avec les gens qui leur adressent la parole…

 

accueil-porteur.jpg
Passée l’allocution de Jean-Paul Tribout annonçant le seizième des dix-huit spectacles de cette soixante et unième édition du festival des jeux du théâtre de Sarlat, un prologue signale la véritable "entrée en récit" et laisse entendre tout de suite un très beau travail d'écriture: en quelques phrases limpides sont énoncés de ces problèmes qui nourrissent les traités de philosophie et de métaphysique depuis que ceux-ci s’écrivent: qu’est-ce que la réalité par rapport à la fiction? Comment la fiction s’introduit-elle dans le récit? Et l’Histoire, celle avec un H majuscule? Quelle part de récit – entendons par là de fiction, de reconstruction imaginaire – comporte-t-elle? "N’oublions pas qu’un historien, aussi rigoureux et objectif qu’il veuille être, est pris dans son époque, dans la façon dont on conçoit l’Histoire à ce moment-là", dit en substance l’un des comédiens. Comment poser en termes plus clairs ce dont débattent les historiens d’aujourd’hui quand ils analysent non plus le passé mais leur propre démarche et les fondements de leur attitude intellectuelle? Passionnant, certes. Peut-être un peu ardu tout de même pour une scène de théâtre qui ne se serait pas déguisée en salle de conférence… Oui-da mais justement: on quitte très vite la réflexion théorique et abstraite pour plonger au cœur de la fable: à partir d’un fait divers – on reconnaît là cette "nourriture de base" dont sont friands les romanciers, notamment les auteurs de polars – tenant dans une courte phrase libellée à peu près ainsi, dans un village reculé d’Algérie, une femme et sa fille disparaissent mystérieusement… commence de s’engager un formidable ballet scénographique et narratif. 

 

Quelle construction! costumes-TN.jpg
À la seule écoute on sent combien le texte est minutieusement jalonné de détails récurrents, à la fois audibles et discrets. Et quel rythme! l’on glisse d’une situation à une autre en traversant au passage l’espace et le temps – l’on est tour à tour emmené dans une forêt des Ardennes, en Algérie, au Canada… tout en voyageant entre les siècles: le XIXe en compagnie d’Alexandre Dumas et d’Eugène Delacroix, le Moyen Âge, la fin du XXe et le début du XXIe… Tout se passe dans un univers presque entièrement symbolique: une pièce vestimentaire endossée, une allusion lancée dans une réplique, un geste accompli, et voilà campé un personnage, suggérée une période, indiquée une action (conduire un avion, montrer une peinture, déterrer un cercueil…). Chacun des cinq comédiens incarne plusieurs personnages, tous sont étonnamment brillants : ils passent d’un rôle à l’autre avec une virtuosité d’autant plus remarquable que les glissements se font à très grande vitesse – à peine le temps de tomber une chemise et d’enfiler une djellaba… Quelle que soit la situation jouée, l’adhésion est immédiate: on est emporté au cœur des histoires racontées pour n’émerger de ce tourbillon, ébahi, qu’au moment des saluts. 


Au fur et à mesure que l’on progresse dans cette fiction historique foisonnante mâtinée d’intrigue policière où brillent comme en majesté les figures du livre et de la bibliothèque, où fourmillent les références attestant qu’elle a germé dans un terreau de grande érudition, les costumes tombent devant le tableau noir, sont repris, réendossés, quittés à nouveau… Et cela s’achève. On est un peu triste de devoir rompre avec ce bonheur théâtral qu’on a éprouvé pendant une heure et demie, mais l’on est aussi comblé: outre que l’on ne s’est jamais égaré pendant le spectacle, on a le sentiment que cette fin arrive très exactement là où la logique de la narration impose le point final – là où, pour respecter jusqu’au bout cette logique, le récit ne peut souffrir un mot de plus. 


De toutes les pièces que j’aurai vues à Sarlat cette année, soit douze sur les dix-huit programmées, c’est Le Porteur d’histoire qui m’a donné avec le plus d’intensité cette curieuse sensation d’être subjuguée par tant d’éléments à la fois: les interprètes sont d’une merveilleuse virtuosité, la scénographie inventive, l'intrigue prenante et, malgré la vivacité du rythme, il n'est pas difficile de saisir combien le texte est riche – je n'ai pu m'empêcher de penser au Nom de la rose (la première version, non la seconde récemment parue que d’ailleurs je n’ai pas lue…). Il a été publié par les éditions des Cygnes*: je pourrai donc m’y plonger, et le savourer à mon gré dans la lenteur silencieuse de la lecture. Quant au spectacle, il sera repris à Paris en septembre prochain, sous-titré "Chasse au trésor littéraire", au Théâtre 13 "Jardin".
Je suis à peu près sûre, bien qu'il ne faille jurer de rien, que j’irai là-bas reprendre une leçon d’histoires…

 

 

Le Porteur d’histoire
Texte et mise en scène:
Alexis Michalik
Avec:
Amaury de Crayencour, Evelyne El Garby Klai, Magali Genoud, Éric Herson-Macarel, Régis Vallée.
Création lumières:
Anaïs Souquet
 

Costumes:
Marion Rebmann
Durée:
1h30

 

Représentation donnée le jeudi 2 août 2012 au Jardin des Enfeus.

 

* Le Porteur d'histoire d'Alexis Michalik est sorti en juin 2012 (148 p. – 10,00 €. ISBN: 978-2-915459) On peut se procurer le livre via sa page sur le site internet de l'éditeur

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