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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 08:21

Le samedi 24 avril en la ferme du Douaire à Ottignies-Louvain-la-Neuve, François Hinfray recevait le 19e prix Renaissance de la Nouvelle pour son recueil L’Homme qui parle en marchant sans savoir où il va (éditions de Fallois).

 

photo_ottignies2010.jpg

 

Conformément à l’usage, une fois closes les allocutions officielles et avant que ne commence la séance de lecture, l’auteur récompensé fut interrogé par les jurés. Cet exercice, sans doute délicat pour ces lecteurs attentifs et passionnés puisque chaque intervenant doit concentrer sa curiosité en une seule question, est toujours pour l’assistance source de plaisir tant les jurés savent se montrer à la fois concis et pertinents, excellant à formuler leurs questions avec l’acuité requise. Cette année hélas l’échange fut plus bref que de coutume du fait de l’absence de deux jurés mais il n’en fut pas moins passionnant, rendu particulièrement agréable par la voix posée de François Hinfray qui, en matière de clarté d’élocution et de concision dans l’expression, n’avait rien à envier à ses "questionneurs".


 

Michel Lambert :
Avez-vous d’emblée opté pour ce point de vue du tutoiement ou bien ce choix s’est-il imposé en cours d’écriture parce que vous vous rendiez compte que ni le "je" ni la troisième personne ne convenait pour ce que vous souhaitiez exprimer ?
François Hinfray :
J’ai choisi le "tu" non pas par hasard, mais en tout cas sans avoir eu au préalable une réflexion très élaborée. J’avais en mémoire un livre que j’avais lu adolescent, qui m’avait beaucoup marqué – La Modification, de Michel Butor. Il est écrit à la deuxième personne du pluriel, et ce vouvoiement m’avait frappé. J’en avais conservé la conviction qu’on pouvait écrire un livre en adoptant ce point de vue. Puis, au fil du temps, j’ai écrit des tout petits textes, beaucoup plus courts que ceux-là – des sortes de fragments qui étaient, au fond, des interpellations du personnage. Et j’écrivais ces petits fragments à la deuxième personne – je tutoyais ce personnage que j’interpellais et qui était, probablement, celui que j’aurais pu être. Ces fragments – parfois des débuts d’histoires, ou de simples descriptions, et toujours rédigés à la deuxième personne – se sont accumulés pendant des années, et c’est à partir d’eux que j’ai écrit ces nouvelles. J’en ai sélectionné quelques-uns que j’ai remaniés mais en conservant le tu – je crois que je n’ai pas su adopter un autre point de vue. C’est à ce moment-là que l’idée de faire un recueil est née. Je me suis vite aperçu que le "tu" recouvrait des personnalités différentes et je me suis dit que ce pouvait être intéressant de pousser jusqu’au bout cette démarche, en essayant de rentrer dan la peau d’une jeune fille, d’un homme âgé, d’une aubergiste japonaise, etc. et de réaliser un petit kaléidoscope humain.


Georges-Olivier Châteaureynaud :
J’ai été frappé en lisant vos nouvelles du sens du réel dont elles témoignent ; elles nous plongent dans une réalité immédiate et aux visages très divers. Combien parmi elles vous ont été apportées par vos expériences vécues ? Combien viennent de votre imagination – sans parler de pourcentage, pourriez-vous estimer le ratio de textes issus du réel que vous avez connu par rapport à ceux que vous avez imaginés ?
François Hinfray :
Il est certes difficile de dire que telle ou telle proportion de textes provient directement de la réalité ; c’est beaucoup plus complexe que cela. Certaines ont trouvé leur point d’origine dans une expérience vécue – un voyage, une rencontre, une histoire que l’on m’a racontée – puis, à partir de cette amorce, il a fallu entamer un travail où la part de l’imaginaire a pu être plus ou moins importante. Il est vrai que la quasi-totalité des nouvelles ont un ancrage très concret dans le quotidien que j’ai pu connaître. Mais cela ne me suffisait pas, et comme je souhaitais que le recueil soit assez varié, j’ai complété certains textes avec des thèmes qui me paraissaient avoir une forte signification à l’intérieur de ce kaléidoscope que je voulais créer ; des thèmes importants dans notre vie actuelle auxquels je n’ai pas directement été confronté – je pense par exemple aux problèmes environnementaux, à la violence politique – et, là, l’imaginaire a pris le relais de l’expérience vécue, grâce à quoi j’ai pu bâtir une histoire du début jusqu’à la fin.


Jean Claude Bologne :
Dans ce jeu entre le rêve et le réel m’a surtout interpellé le thème de la prise de conscience, qui traverse la plupart de vos nouvelles – de la prise de conscience et de la reconnaissance entre gens qui ont pris conscience, qui ont pris pied dans le réel mais qui en même temps restent suspendus dans le rêve, comme des anges perdus sur terre. J’ai également été frappé par certaines de ces nouvelles où le personnage est un artiste dont la conscience s’éveille grâce à ses créations ; je pense notamment à cette femme peintre qui trouve sa véritable identité dans ses toiles, ou à ce photographe qui retrouve son propre regard dans les portraits qu’il fait d’autres personnes. J’aimerais savoir quelle est, pour vous, le rôle de l’art dans cette prise de conscience que la vie n’est pas un long fleuve tranquille mais qu’elle comporte souvent des zones de turbulence. Et puis faut-il prendre conscience de cette réalité parfois sordide qui nous entoure…
François Hinfray :
Je ne sais pas s‘il faut prendre conscience de la réalité, je ne saurais pas répondre à cette question-là. Chacun a son propre trajet, et son tempérament qui va le conduire à s’impliquer dans la réalité ou au contraire à tâcher de s’en éloigner le plus possible. Mon propos n’est pas de donner le sentiment qu’il faut prendre conscience du réel environnant. Quant à savoir si l’art peut y aider, je ne le crois pas. En ce qui me concerne en tout cas, l’art est une évasion, un moyen d’élargir l’horizon de la réalité qui me semble trop contraignante, trop proche, un peu ennuyeuse – je pense que si j’ai écrit un livre c’est parce que la réalité telle qu’elle est ne me suffit pas et que si je peins c’est parce que j’ai besoin d’autres images que celles que la réalité me procure. En ce sens je ne suis pas sûr que l’art me rapproche de la réalité sensible ; je pense qu’il m’en éloigne pour m’amener vers un monde plus intangible, celui de l’imaginaire.


Claude Pujade-Renaud :
Dans beaucoup de vos nouvelles, les personnages traversent une crise, sont confrontés à des difficultés dans leur vie, leur travail, leur création et, souvent, les arbres jouent un rôle important – un rencontre un marronnier, un ginkgo, un cerisier, une glycine… Cette présence des arbres a résonné très fortement en moi ; ils me sont apparus un peu comme les animaux auxiliaires qui aident les personnages à traverser l’épreuve. Quel sens ont, pour vous, les arbres dans les histoires des humains ?
François Hinfray :
Avant de vous répondre, je voudrais vous dire à tous combien la perspicacité de chacune de vos questions me touche. Cela me montre que l’art, la littérature, permet tout de même aux âmes de communiquer entre elles et j’en suis extrêmement ému.
Je crois que les arbres – et la nature en général – sont indispensables. Je suis né dans une grande ville, j’ai grandi à Paris, et j’ai besoin fondamentalement de la nature, j’ai besoin des arbres. Dans nos contrées ils sont ce qu’il y a de plus immédiatement perceptibles des cycles naturels – ils sont tendus vers le ciel, perdent leurs feuilles en hiver, bourgeonnent au printemps… Ce sont des compagnons vivants. Quand je réfléchis à cela, à la chance que j’ai d’habiter aujourd’hui au sud de Bruxelles dans un environnement très vert, je me demande comment vivent ceux qui n’ont pas cette chance – par exemple les habitants de certaines banlieues parisiennes ou, dans le futur, ceux qui seront contraints de vivre dans des lieux où la nature aura une place encore plus réduite… Je crois que je ne parviendrais pas à trouver mon équilibre sans cette communication avec la nature.


Ghislain Cotton :

Je m’intéresse toujours de près aux exergues. Vous avez mis en exergue de votre recueil une citation de Roger Nimier [Loin de soi, on est sauvé - NdR], et je voudrais donc vous demander si vous considérez ce livre comme un exorcisme par rapport à la vie réelle.
François Hinfray :
En partie oui. Bien qu’il ait des racines très concrètes dans ma vie, dans mes expériences – je n’aurais jamais pu l’écrire si je n’avais pas eu le parcours qui a été le mien, si je n’avais pas voyagé, rencontré des gens très différents… et je n’ai rien à exorciser de ce vécu. Au contraire, ça a été une chance pour moi de pouvoir multiplier les rencontres et de découvrir tous ces pays par mon travail. En revanche il y a des sentiments, des expériences, des troubles à exorciser. Et j’ai certainement exprimé cela – mais d’une façon indirecte – dans ce livre ; en l’écrivant j’ai trouvé une sorte de paix avec moi-même par rapport à certains sujets.

 

Transcription effectuée d'après l'enregistrement réalisé à la Ferme du Douaire à Ottignies-Louvain-la-Neuve (Belgique) le samedi 24 avril 2010.

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Publié par Yza - dans Interviews
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