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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 14:08

Th.Cook_lecons-mal.jpgQuand Thomas H. Cook est venu à Paris au printemps dernier à l'occasion de la sortie en France de la traduction de son roman Master of the Delta – devenu sous nos cieux Les Leçons du Mal*– j'avais assisté, en invitée s'essayant au portrait photographique, à l'entretien qu'il  avait accordé à Julien Védrenne pour le site k-libre. Bien que n'ayant pas lu le livre sur lequel portait l'interview, une fois celle-ci terminée j'eus pourtant avec l'auteur quelques échanges fort chaleureux. Par sa voix, son élocution, la teneur de ses propos, il m'avait charmée et m'avait rendue très curieuse des son œuvre. Si bien que, lorsque nous eûmes pris congé de l'écrivain, Julien m'offrit Les Leçons du Mal, arguant qu'il n'en avait désormais plus besoin pour continuer à travailler. J'héritais ainsi d'un livre que j'allais pouvoir lire pour le seul plaisir de la découverte, sans avoir envers lui aucune obligation de chronique. Je m’y suis plongée tout récemment quand, souffrant de pannes d’écriture douloureuses alors même qu’un chaos de "choses à dire" concernant plusieurs livres m’encombrait l’esprit sans parvenir à s’ordonner, je croyais pouvoir trouver quelque apaisement dans une lecture "sans engagement". Mais remarques, constats, commentaires se sont accumulés qui me pressaient de les formuler…

Mon enthousiasme s’est éveillé dès les premières lignes; rien, ensuite, n’est venu le tempérer… et le dénouement du récit l’a porté à son acmé. Une histoire convoquant des personnages troublants et sous-tendue par de graves questionnements socio-psychologiques, une structure complexe finement élaborée, une écriture qui, traduite, est ponctuée d'images, de comparaisons souvent saisissantes: j’ai trouvé tout cela dans Les Leçons du Mal. Pour commencer… Je crois que réduire, d’abord, le roman à son ossature narrative sera un moyen acceptable d’amorcer le petit panégyrique qu’il mérite.

Jack Branch, natif de Lakeland dans le Mississippi, est devenu un très vieil homme qui entreprend d’évoquer ces quelques mois de l’année 1954 qui ont si douloureusement marqué sa vie. Issu d’une famille aristocratique implantée de longue date dans la région, il est alors jeune enseignant au lycée public de la ville. Dans le cadre d’une série de cours thématiques consacrés à la notion de mal qu’il explore à travers divers exemples puisés dans l’histoire, la littérature, la peinture, la philosophie… il demande à ses élèves de choisir un personnage, fictif ou réel, connu ou inconnu, qui incarne le mal à leurs yeux et d’en faire le sujet de leur devoir de fin d’année. Parmi les lycéens qui suivent ces cours, Eddie Miller. Toujours en retrait, effacé, il traîne comme un boulet une bien pesante ascendance: il avait à peine 5 ans quand son père a été arrêté pour avoir torturé et poignardé une adolescente. À peine incarcéré, il était tué par un autre prisonnier… Eddie est, pour tout le monde, le "fils du Tueur de l’Étudiante". Jeune garçon transparent, peu présent, il suscite l'intérêt de Jack qui se rapproche de lui et lui suggère de consacrer son devoir à son père. Eddie suit le conseil, Jack l'aide dans son travail et le guide dans ses démarches préparatoires. Ce qui aurait dû n'être qu'une assistance pédagogique va virer à la tragédie. De cela le lecteur est averti dès les premiers mots. Pourtant la mèche est loin d'être trop tôt vendue: tout au long du récit, et ce jusqu'aux lignes ultimes, l'auteur va jongler magistralement avec les effets d'annonce et le suspense, faisant louvoyer sa narration entre les époques, parfois au sein d'une seule phrase, et mêlant différents types de texte – témoignages issus de procès, extraits du devoir d'Eddie, etc.

 

Au seul énoncé synthétique de "l'intrigue", on voit combien le fond est riche. La question la plus évidente que pose le roman est celle du caractère héréditaire des pulsions, criminelles ou suicidaires: fils d'un tueur, Eddie est le premier soupçonné quand Sheila, une de ses camarades de classe, disparaît; quant à Jack, fils d'un grand dépressif, n'est-il pas, lui aussi, guetté par les grands fonds - c'est ainsi que son père nomme les affres douloureux qui, une fois, l'ont mené à la tentative de suicide? Et, par-delà cet aspect biologique, c'est toute l'étendue de ce qui fonde les relations père-fils qui est abordée: l'affectivité, la transmission d'un nom, des savoirs, des inclinations, etc. Ces passations familiales sont fortement conditionnées par un autre déterminisme: celui qu'imposent les origines sociales. À travers la géographie très territorialisée de Lakeland – il y a d'un côté les quartiers pauvres où vivent les familles d'ouvriers et de journaliers, les Ponts par exemple, de l'autre les Plantations, où se dressent de somptueuses maisons de maître c'est un tableau saisissant qui est brossé des mentalités du Sud au cours des années 50. Les habitants des différents quartiers ne se mélangent guère; un individu est d'abord identifié par le quartier où il vit. Ainsi Eddie vient-il d'une de ces zones sinistrées, aux masures délabrées – ce qui achève de faire peser sur ses épaules les regards malveillants. Jack, lui, qui vient des Plantations, n'a jamais mis les pieds dans le quartiers des Ponts. Jusqu'à ce qu'il se rapproche de Nora, une de ses collègues qui, malgré son poste d'enseignante, a choisi de rester là où elle est née.


Ce fond "socio-biologique" au cœur duquel se loge une intrigue criminelle fera aussitôt penser à La Bête humaine et, plus largement, à la problématique qui a occupé Zola tout au long de sa fresque en vingt volumes retraçant l'histoire des Rougon-Macquart. Thomas H. Cook la condense en un seul roman, en la resserrant autour d'un fait divers qui lui permet, sans négliger une certaine dimension dynastique par le truchement des Branch - on goûtera le patronyme choisi pour cette vieille famille si attachée à ses racines et à son arbre généalogique, dont le domaine se nomme "Great Oaks" – d'aborder bien d'autres questions, notamment le métier d'enseignant et ce qu'il implique en termes de transmission. Et l'acte d'écriture. Les Leçons du Mal, en plus d'être un roman historique et social, est de ceux que l'on pourrait baptiser les "méta-romans" – ceux qui, par le biais de leur intrigue, ou de leur narrateur, ou de l'un de leurs personnages, interrogent le geste de l'écrivain, sa démarche, son rapport au monde et à l'écriture créatrice, l'usage du langage et des mots… Le devoir que rédige Eddie, le dossier documentaire qu'il prépare, les occupations littéraires du père de Jack qui rédige une biographie de Lincoln tout en tenant son journal, le Livre des jours: autant de points à partir desquels le narrateur glisse des remarques sur le vocabulaire, le style, la méthode de travail, etc. Savoureuses et subtiles mises en abyme…

 

Il y a donc là tout ce que l'on attend, consciemment ou non, d'un "roman": des personnages à la psychologie complexe qui évoluent au fil du récit, l'ombre d'un probable secret de famille, des réflexions sur l'Homme, un contexte historique et social dont l'étreinte est omniprésente, des faits nombreux qui s'enchaînent et s’intriquent selon une implacable logique… Mais en matière de littérature la densité, l'intérêt du fond ne sont rien s'ils ne sont pas servis par la forme. Et là encore, on a "tout": une construction admirable, un style dont la traduction laisse penser qu'il vise bien plus loin que la seule efficacité narrative à laquelle s'arrêtent les auteurs de ces livres offrant leurs pages à tourner plutôt qu'à lire.
Ce roman est, je crois, au-delà de toute catégorisation générique: ce n'est pas un "roman policier". C’est une œuvre littéraire. Period – comme on dit en Amérique du Nord.
 

 

NB Pour lire la transcription de l'entretien de Thomas H. Cook avec Julien Védrenne, cliquez sur ce lien.  

 

* Thomas H. Cook, Les Leçons du Mal (traduit de l'anglais – États-Unis – par Philippe Loubat-Delranc), éditions du Seuil coll. "Policiers", mars 2011, 356 p. - 21,50 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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