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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 10:47

pensee_TN.jpgSi les hasards professionnels ne s'en étaient pas mêlés, je n’aurais jamais lu ce livre. Et je suis à peu près sûre que, musant dans les rayons d'une librairie, je ne lui aurais pas accordé la moindre attention car Johnny Hallyday ne m’intéresse pas et, voyant la couverture, j'aurais probablement songé "une biographie de plus". Ou bien "encore une énième  enquête sociologique disséquant un monument médiatique" – rien pour m'attirer: les stars en général m'indiffèrent même évoquées d'un point de vue socio-psychologique et, concernant Johnny, je ne suis pas "fan". Je ne me suis même jamais vraiment demandé si j’aimais ou non ce qu’il chante: je n’ai acheté aucun de ses disques, je n’ai jamais enregistré fût-ce une chanson pour ensuite l’écouter en boucle comme je l’ai fait avec Shine on you crazy diamond – j’avais 14 ans, je ne savais pas ce dont il s’agissait, ni le titre du morceau ni qui l’avait écrit et composé, mais ces sons, ces mots, cette mélodie m’avaient accrochée, et ces photos surréalistes qui étaient là sur la pochette blanche du 33 tours comme des plantes bizarres poussées au milieu du désert… longtemps mes rêveries – et aujourd’hui encore, à l’occasion d’une réécoute – se sont lovées au creux de cette pierre folle, devenue folle à force de briller, ou de crier sous la lune, je ne sais plus. Depuis, j’ai appris ce qu’était Pink Floyd, écouté d’autres morceaux, été quasi perdue de fascination pour le Mur… sans désaimer le diamant fou. On ne déserte que rarement ses premières vraies amours.


Johnny, donc… Je ne fredonne pas ses chansons. Le personnage m’est indifférent, l’hypermédiatisation de ses affaires sentimentales ou fiscales, de son état de santé ou de la question de sa citoyenneté (Helvétique? Française? Monégasque?) m’exaspère et les caricatures plus ou moins cruelles que l’on fait de lui me laissent de marbre. Mais ses chansons sont en moi – je n’y peux rien, c’est comme ça: sans que je les aie appelées ni particulièrement retenues elles se sont déposées dans ma mémoire, au gré d’émissions télévisées regardées d’un œil ou de diffusions radiophoniques entendues sans être écoutées. Qu’on prononce "Sarah", "la musique que j’aime", "Gabrielle", "Allumer le feu", "Tennessee" (sans doute pas mal d’autres) et la voix de Johnny résonne, les mélodies sont là et, accrochées à elles, quelques paroles résiduelles (j’ai refusé de mourir d’amour enchaîné; on a tous en nous quelque chose de Tennessee; Oh, ma jolie Sarah…)
Jamais je n’ouvre le moindre de ces magazines traitant des mariages et divorces de stars ou de têtes couronnées. Pourtant je sais que Johnny a été marié à Sylvie Vartan, puis à Nathalie Baye, que maintenant sa moitié se nomme Laeticia… Cela relève, pourrais-je dire, de l’imprégnation involontaire: je fais partie de ce que l’on pourrait appeler le "public passif" – comme on parle de tabagisme passif.

 

Je n'en avais pas réellement conscience avant de lire le livre de Fiona Levis. Ce n'est pas tant pour ce dessillement, qui après tout n'est pas d'une importance capitale, que je l'ai apprécié. Mais en premier lieu parce que l'auteur possède un style très personnel et un ton décapant, souvent corrosif, dénué de méchanceté. Et puis elle a soigneusement architecturé son essai; elle expose avec clarté son sujet et sa méthode de travail – elle a exploré une documentation pléthorique (journaux, émission de radio et de télévision, livres…) et, surtout, surtout, écouté, écouté encore et réécouté des centaines de chansons. Les chansons: voilà son principal terrain d'investigation – et la substance de son écriture. Elle a mêlé ses propres phrases à de très larges et très nombreuses citations, empruntant force mots aux paroliers de Johnny sans éteindre ni leur musique ni celle de ses phrases – elle "centonne" à merveille tout au long du livre et pas seulement dans le chapitre 4 où elle avoue à mots découverts: Ce chapitre se compose, les plus attentifs l’ont déjà noté, de paroles de chansons, de leur résumé ou paraphrase, [...] C’est une sorte de centon [...]
Cet habile tissage permet d'avoir toujours présentes à l'esprit les preuves qu'avance l'auteur pour étayer ses développements – et dans l'oreille les paroles.

 

Au fil des pages elle ressuscite une époque, démolit des idées reçues, s'étend sur le courant yéyé et la façon dont il a servi l'américanisation des masses plus sûrement que les bas Nylon et les chewing-gums de la Libération; elle met en évidence la relation particulière qui unit Johnny, ses paroliers, et son public - La pensée de Johnny Hallyday est une œuvre commune. Elle est écrite par ses paroliers, reçue par le public et réfléchie sur le chanteur qui se nourrit de cette réflexion pour penser à nouveau et passer commande à ses paroliers. […] Il sert à son public la soupe qu’ils aiment tous deux. Ou plus exactement tous les trois, car le chanteur forme avec ses fans et son parolier du moment un ménage à trois de la pensée.
Par le truchement de "Johnny Hallyday" – à entendre comme une entité composite formée d'un homme, d'un artiste, d'un personnage (celui qu'il joue et celui qu'on lui prête) – elle scrute
des comportements humains, une tranche d'histoire restituée dans sa dynamique, l'évolution des contextes politiques... Sans jamais se départir de ce ton délectable qui sait grincer, égratigner avec vigueur mais sans blesser.
Fiona Levis aime Johnny, ses chansons ont bercé sa jeunesse et l'accompagnent toujours. Mais cet amour ne l'a pas rendue aveugle – elle n'idolâtre pas l'idole – ni, par contreréaction, exagérément sévère. Tout au plus a-t-il préservé son texte de cette cruauté gratuite dont on se pare si facilement dès lors que l'on se mêle d'écrire sur tel ou tel pilier du star system parce qu'il est de bon ton de le mépriser.


J'étais persuadée que rien en moi ne pouvait m'inciter à m'attarder sur la moindre "question hallydayenne". Pourtant ce livre m’a passionnée, la démarche de son auteur m'a séduite et, par-dessus tout, la façon dont il est écrit m'a enchantée.

Vous non plus vous n’aimez pas Johnny? Il vous agace – paroles, musique et personnage? Ou alors vous l’adorez et ne supportez pas qu’on le réduise au ridicule "Ah que coucou" ni qu’on fissure sa carapace d’idole? Peu importe la nature de la relation que vous entretenez avec Johnny Hallyday – ou que vous croyez entretenir avec lui: je suis convaincue que vous aimerez le livre de Fiona Levis par quelque endroit, même si certains de ses propos vous chatouillent. J’écris d’expérience…

 

Fiona Levis, La Pensée de Johnny – Une révolution française, éditions Pierre-Guillaume de Roux, mars 2012, 20,90 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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