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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 10:37

ibsen_ennemi_TN.jpgUne petite ville norvégienne doit une part essentielle de sa prospérité aux propriétés thérapeutiques de ses eaux thermales. Le Dr Stockmann, médecin chef du luxueux établissement de bains récemment construit, découvre un jour que cette eau censée guérir a été contaminée par des écoulements en provenance d'exploitations environnantes – elle est infestée de matières organiques en décomposition. Pour lui, la solution va de soi: il faut alerter sans attendre les autorités concernées puis assainir le réseau de canalisations qui alimente l'établissement. Mais la municipalité ne l'entend pas de cette oreille: les travaux seraient beaucoup trop onéreux. Et puis ils empêcheraient d'accueillir les curistes qui, à coup sûr, iraient voir ailleurs. Quel os… La ville en serait ruinée. Va-t-on renoncer aux travaux et mettre sciemment en jeu la santé, sinon la vie des curistes, ou bien prendra-t-on le risque de vider les caisses de la ville? De quoi se souciera-t-on d'abord? De la salubrité des installations, de la santé publique ou de l'équilibre financier? N'est-ce pas là un débat aux relents furieusement familiers, qui renverrait à l'un ou l'autre de ces faits divers affleurant l'actualité de presque chaque jour? Pourtant, ces quelques lignes ne se réfèrent à rien de contemporain; elles résument les prémices d'une pièce de Henrik Ibsen, Un ennemi du peuple, créée en janvier 1883, à Christiana. Puis en 1893 à Paris. Reste qu’elle résonne bruyamment en nous. Comment ne pas songer au scandale du sang contaminé – auquel le metteur en scène Thierry Roisin fait allusion dans sa note d’intention? À ces médicaments trop vite mis sur le marché pour souffler la place à "la concurrence" et s'assurer ainsi de colossaux profits? L’on pourrait ainsi allonger longtemps la liste effarante des "affaires" où les décideurs préfèrent éviter les pertes financières que tenter de résoudre une question de santé publique, au nom, comme dans la pièce, d’un prétendu "intérêt général" qui dissimule, assez mal au demeurant, le seul souci qu’ils ont de préserver leurs intérêts particuliers.

 

Ce dilemme entre salubrité publique et santé financière de la ville n'est que le point origine du drame d'Ibsen. Une fois posé il va nourrir toute une gamme de comportements et de réactions, complexifiées par des données familiales qui court-circuitent le débat politique, déjà aigre. Le Dr Stockmann est en effet le frère cadet du maire, à qui il est redevable de son poste de médecin chef, et le gendre d'un tanneur reconnu comme l'un des principaux pollueurs. Cette situation l'expose à d'odieuses pressions; les soutiens promis par la presse locale se dérobent, les vestes se retournent promptement à l'entour du médecin… Les cinq actes de la pièce retracent un implacable lynchage moral qui conduit le Dr Stockmann au bord de la folie. En bien des endroits le texte est d'une extrême gravité – par exemple quand Mme Stockmann répond à son mari qui affirme "avoir le droit pour lui": Le droit, le droit; à quoi cela peut-il te servir si tu n'as pas le pouvoir? - et l'on se demande pourquoi la pièce est qualifiée de "comédie grinçante". Elle grince, et bien plus qu'elle n'offre à rire. Les lâchetés qui éclosent de scène en scène et les mesures prises à l'encontre de Stockmann pour l'empêcher de dévoiler la vérité sont glaçantes; elles n'ont rien de caricatural, et même si on lit de place en place quelques reparties cinglantes qui peuvent passer pour des points d'humour on ne se sent guère enclin à sourire.


Le dilemme de départ nous renvoie à notre immédiat aujourd'hui, tout comme les comportements humains qui font la substance de cette pièce. Elle est "d'une brûlante actualité" – pour convenue et parfois capillotractée qu'elle soit quand on l'applique à un texte ancien, la formule, ici, s'impose. Avec d'autant plus d'évidence que le texte compte assez peu d'indices qui le datent trop précisément; il invite à situer le drame dans notre présent, comme l'a fait Thierry Roisin.  Décor et costumes sont d'aujourd'hui, et pour mieux servir son intention, le metteur en scène a eu recours à une nouvelle traduction, signée Frédéric Révérend. Assez proche pour ce que j'ai pu en juger de celle de Terje Sinding* elle compte quelques modifications aisément repérables qui adaptent le texte d'Ibsen à notre époque et à nos usages – par exemple le préfet devient un maire, les infusoires des procaryotes; on ne sert plus des grogs mais des cocktails
Sans doute pour qu'il se sente plus proche encore du propos de la pièce, le public est directement impliqué dans le déroulement du spectacle. Comme l'on accueillerait des curistes dans un établissement thermal, on vous tend un plateau garni de petits verres d'eau au moment où vous entrez dans la salle pour gagner votre place et, au début du troisième acte, c'est vous, public du Nouveau théâtre de Montreuil, qui formez la turbulente assistance venue écouter le Dr Stockmann. Les frontières entre salle et plateau s'estompent souvent - le drame ibsénien joué vient lécher de près la "dimension" des spectateurs telles les vaguelettes le sable quand la marée monte. Mais entre chaque acte intervient une rupture radicale: sous un flot de lumières rouges, les comédiens se muent pendant quelques minutes en percussionnistes furieux… Ces intermèdes déroutants laissent d'abord perplexe. Puis, à la réflexion,
je me suis dit qu'ils visaient probablement à rappeler la théâtralité sur la scène, et peut-être, aussi, à souligner la violence tumultueuse qu’il y a dans la pièce d'Ibsen.

 

ennemi_public_TN.jpg

Il me semble que Thierry Roisin et ses comédiens offrent une juste adaptation d'Un Ennemi du peuple. Ils font percevoir un humour qu'une simple lecture ne révèle pas forcément mais sans atténuer l'extrême violence qui sourd de cette pièce. Le rythme du spectacle est soutenu, la mise en scène extrêmement vivante et les interprètes sont habités par le personnage qu'ils incarnent dont ils expriment les traits, les émotions, avec une grande sensibilité – en particulier Yannick Choirat, qui est un Stockmann magnifique.
Il ne reste plus beaucoup de temps pour aller voir Ennemi public à Montreuil, mais des dates de tournée sont prévues qui sont annoncées sur le site de la Comédie de Béthune. À voir également sur ce site la bande annonce du spectacle.

 

* Henrik Ibsen, Les Douze dernières pièces vol. II (Un ennemi du peuple, Le Canard sauvage, Rosmmersholm) – traduction et présentation de Terje Sinding, assisté de Bernard Dort pour la traduction de Rosmmersholm, Imprimerie nationale coll. "Le Spectateur français", 2003, 416 p. - 20,00 €.


 

Ennemi public
D’après la pièce en cinq actes de Henrik Ibsen Un ennemi du peuple, traduite et adaptée par Frédéric Révérend.
Mise en scène :
Thierry Roisin
Collaboration artistique :
Olivia Burton
Avec :
Xavier Brossard, Éric Louis, Yannick Choirat, Noémie Develay-Ressiguier, Didier Dugast, Dominique Laidet, Florence Masure
Lumières :
Gérald Karlikow
Composition musicale :
François Marillier
Costumes :
Laurianne Scimemi assistée de Céline Thirard
Durée :
2h40 avec entracte

 

À voir jusqu'au 29 janvier au Nouveau théâtre de Montreuil, salle Jean-Pierre Vernant - 10 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil-sous-Bois. Tél.: 01 48 70 48 90.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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