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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 09:17

couv_fabre-TN.jpgJean-Henri Fabre (1823-1915) est aujourd'hui un auteur un peu oublié. On ne le lit plus guère, et il y a beau temps, je crois, que les écoliers n'apprennent plus l'orthographe grâce à ses textes. Longtemps, cependant, les instituteurs ont infligé à leurs élèves quantité de dictées puisées dans l'imposante masse d'écrits laissés par cet entomologiste autodidacte qui joignait à la précision de ses comptes rendus d'observation l'alacrité littéraire d'une plume poète... Oublié, certes, mais pas au point que ses ouvrages soient introuvables ou épuisés: il existe de très belles éditions modernes, notamment des Souvenirs entomologiques dans lesquels Jacques Mazeran a puisé la matière de son spectacle, Au pays des insectes.

 

La rigueur scientifique des observations est constante, qu’il s’agisse de l’aspect physique des insectes ou de leurs attitudes, de leurs comportements. Ce n’est pourtant pas cela que l’on retient d’abord à l’écoute du texte mais, comme si l’on était face à un poème, le rythme des phrases, leur construction, leur musique interne, les figures de style dont elles sont riches… Les insectes montrent-ils des formes et des couleurs aussi étonnantes que variées? Fabre recourt presque toujours à la métaphore, à l’image ou à la comparaison pour en rendre compte; il ne se contente pas d’être le descripteur précis qu’attend la science: il s’exprime en poète, traduisant ainsi non seulement ce qu’il voit mais l’émerveillement qu’il éprouve. Poète il est aussi conteur émérite… quel art de la narration que le sien, déployé en toute circonstance…! Écoutez donc les descriptions de combats! l’on croirait entendre quelque lointaine épopée guerrière… Préférez-vous l’amour à la guerre? Tendez alors l’oreille à l’évocation des parades nuptiales et vous voilà en pleines caresses bucoliques – quoique de manière assez éphémère car, en matière de nuptialité, la mante religieuse, dont il est beaucoup question dans le spectacle, se montre d’une tendresse rien moins que relative – à tous elle fait payer de la vie l’ivresse nuptiale, écrit avec élégance l’entomologiste-poète…

Je n’ai pas eu le loisir de me plonger dans les Souvenirs entomologiques. J’ai cependant perçu les qualités singulières de l’écriture de Jean-Henri Fabre grâce à la magistrale interprétation de Jacques Mazeran. Sa diction, d’abord, est remarquable; très expressive sans jamais cesser d’être parfaitement distincte, elle fait ressortir la jubilation textuelle que le comédien a probablement éprouvée tout au long de ses lectures "fabriennes". Quand il dit le texte on sent qu’il le savoure en fin gourmet. Et nous spectateurs de nous délecter avec lui. Au point que des phrases entières s’impriment dans la mémoire, à la seule écoute – celle-ci, notamment: La science cueille son bien partout où elle le trouve. Même dans l’immondice. Ou encore celle-là: Je ne sais rien? Tant mieux: mes interrogations n’en seront que plus libres.
Quant à son jeu, il est un modèle d’équilibre entre sobriété et théâtralité; par des gestes et des attitudes judicieusement choisis, il incarne un personnage qui serait une synthèse de l’observateur Fabre, de l’instituteur donnant sa leçon de choses à ses élèves, de l’insecte en pleine action, du conteur-poète distrayant les villageois à la veillée… Il ne mime ni les insectes ni les hommes; sa gestuelle se compose pour l’essentiel de signes universels exprimant des actions – par exemple lutter, courir, s’envoler – et non ceux qui les accomplissent: sans faiblir il se maintient ainsi, tout au long du spectacle, à la lisière du montré et du suggéré.

 

jacques-mazeran_la-terre.jpg
À cette superbe interprétation est associée une mise en scène elle aussi sobre mais inventive, qui laisse l’imagination du spectateur se jouer à son gré du pouvoir évocateur des formidables descriptions de Fabre. Ni entomologique, ni anthropomorphique, l’univers théâtral auquel nous convie Jacques Mazeran est avant tout poétique. La poésie des mots s’unit à celle des images du monde, et le couronnement de ces noces est ce magnifique final où, tandis que le plateau peu à peu bascule dans l’obscurité, on voit, le comédien transporté d’extase se coucher au sol en énumérant une longue suite de noms latins – petites lucioles lexicales s’allumant à ses lèvres en même temps que se mettent à briller dans le noir tombé des points lumineux. Myriades d’étoiles, vers luisants au milieu des près… éclats mêlés.
 

 

L’arrière-théâtre du Pays des insectes, par Jacques Mazeran
(Sélection de propos recueillis à Plamon le vendredi 23 juillet)

Quels insectes? Le choix des textes…
Le spectacle, qui a commencé à tourner en 1994, a été fait à partir des Souvenirs entomologiques. Ça représente une masse de textes considérable [L’une des éditions contemporaines, publiée chez Laffont dans la collection "Bouquins", compte deux volumes de plus de mille pages… NdR] mais qu’on n’est pas obligé de lire de façon linéaire et continue ; on peut vagabonder au fil des pages, lire un texte par-ci, un autre par-là… La qualité littéraire est constante, et la "matière théâtrale" omniprésente – les insectes sont des personnages à part entière, ils sont confrontés à des situations, il y a de vraies histoires avec des dénouements, etc. La première étape a été de choisir les textes. Ça s’est fait un peu à l’intuition, au fil des discussions entre Philippe [Philippe Berling, le metteur en scène – NdR] et moi: chacun avait mis de côté les textes qu’il avait retenus, on les posés sur une table et on a commencé à sélectionner. Je ne me souviens pas très précisément comment on a arrêté nos choix, mais je sais, par exemple, qu’on ne pouvait pas passer à côté du scarabée ; c’est l’insecte qui est le plus présent dans le spectacle parce que c’est celui auquel Fabre s’est le plus attaché – c’est un peu la "pièce maîtresse" de son œuvre. Et je me souviens que mes choix étaient aussi dictés par l’intuition de l’acteur, ce que je ressentais du rapport entre le jeu, le texte, le plateau… Quand on a eu la base textuelle, il a fallu procéder au montage. Ça ne s’est pas fait tout de suite… On a commencé à répéter et c’est en travaillant qu’on s’est rendu compte que tel texte était mieux ici, tel autre mieux là… C’était vraiment un chantier ouvert – on a bougé tout ça dans tous les sens pour voir quel ordre était le plus judicieux. On aurait pu ajouter encore quantité d’autres textes et introduire d’autres insectes, mais le spectacle est construit et vient un moment où il faut s’arrêter. Il m’est cependant arrivé de modifier le spectacle pour l’adapter au lieu dans lequel je jouais – par exemple, il y a eu une représentation à Cherbourg, où il y a un parc botanique avec une serre, un muséum, une bibliothèque botanique, etc. et, pour la circonstance, j’ai pris d’autres textes de Fabre qui me semblaient plus appropriés.


Le décor – terre, boule de bois, papier et allumettes…
Le spectacle a été créé au théâtre de l’Athénée à Paris; c’est une petite salle [dont l’espace scénique est comparable, en taille, à celui qu’offre le jardin de l’abbaye Sainte-Claire – NdR] et le décor devait être simple. De plus, Philippe et moi devions tout confectionner nous-mêmes car nous n’avions pas de décorateur… Les idées sont venues petit à petit. Il m’a d’abord semblé important qu’il y ait un sol, un sol avec une matière: Fabre était souvent au sol pour observer les insectes, et il n’hésitait pas à se vautrer dans la terre pour les observer d’aussi près que possible. Il fallait donc donner une idée de ce sol et, à force de chercher, de turbiner, nous avons fini par arriver à cette terre répandue sur le plateau. La boule en bois est elle aussi venue au bout de tout un cheminement… Je pensais que ce serait bien que le scarabée ait une boule ; j’avais d’abord pensé à une boule de cirque – j’imaginais jouer le personnage comme un circassien marchant sur sa boule – puis à une boule en plastique. Mais ça ne fonctionnait pas. Et nous sommes enfin arrivés à cette boule de bois poli…
À un moment du spectacle, Jacques Mazeran se met à disposer un peu partout au sol de drôles de petits "dolmens" faits de quatre allumettes au-dessus desquelles il place délicatement un carré de papier blanc… Il s’agit tout bonnement de signifier combien Fabre était bricoleur:
En lisant sa biographie et ses textes, on s’est rendu compte qu’il se confectionnait une multitude de petits ustensiles pour attirer les insectes et les observer, ou les capturer. Je me suis dit qu’il fallait imaginer un moyen scénique de rappeler cette démarche et c’est ainsi que Philippe et moi en sommes venus à cette idée de fabriquer, sur scène, ces dispositifs avec allumettes et réflecteurs en papier.

 

jacques-mazeran_1.jpg


La bande son
On ne voit pas les insectes autrement qu’à travers les descriptions de Fabre et ce qu’en suggère le jeu de Jacques Mazeran – pas de projections vidéos qui soient trop explicites – en revanche on les entend…
Ce sont de vrais bruits d’insectes – ils ont été enregistrés par un spécialiste, que l’on consulte notamment pour traiter les silos à grains : en introduisant à l’intérieur du silo un micro ultrasensible, il enregistre les bruits et il est capable, à leur écoute, d’identifier l’éventuel envahisseur susceptible de gâcher la récolte. Il a enregistré deux CD avec ces bruits, et nous nous sommes permis de piquer dedans… Le morceau de musique que l’on entend quand j’entre sur scène avec la boule a été composé par un musicien qui travaille beaucoup sur le souffle, Jon Hassel.


Le Cabaret mathématique
Avant de rencontrer les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre Jacques Mazeran caressait le projet de construire un spectacle autour des mathématiques; un temps mis entre parenthèse, le projet s’est concrétisé en 1998, avec un Cabaret mathématique élaboré avec la complicité de Jean-Louis Fayollet créé au théâtre de la Bastille…
Il était construit à partir d’un éventail de plusieurs auteurs de différentes époques. On commençait avec Diophante, un Grec qui a écrit des textes magnifiques sur l’algèbre. Suivaient des textes de Condillac, un mathématicien philosophe français du XVIIe qui a mis au point une méthode pour apprendre à compter avec les doigts. Il explique comment additionner, multiplier diviser rien qu’avec les doigts. C’est à la fois assez joli, très simple, très instructif… Puis on avait choisis des textes contemporains, notamment ceux de Denis Guedj, un mathématicien mort récemment [le 24 avril 2010. Lire ici sur le site du quotidien Libération l’article de Sylvestre Huet paru le 28 avril – NdR] qui écrivait des "Chroniques mathématiciennes" dans Libération où il traduisait les faits d’actualité en langage mathématique; c’est assez drôle et très bien fait. Et ceux d’un Portugais, Miguel de Unamuno, qui traitent de cocotologie – c’est-à-dire des cocottes en papier; il en fait un objet philosophique et mathématique qui devient presque nécessaire, et vivant. Et enfin, on avait pris des textes loufoques que des mathématiciens avaient écrits en réponse à la question "Peut-on chasser le lion dans le désert du Sahara?" Vous savez, les scientifiques ont souvent besoin de formuler une question pour pouvoir entamer une étude, une recherche – et c’est en se référant à ça que des mathématiciens se sont amusés à lancer une étude à partir de cette question, à laquelle ils répondent en utilisant des démonstrations mathématiques existantes…
 Ce Cabaret ne tourne plus, il est dans les cartons pour l’instant…


Une fois quitté Le Pays des insectes…
J’aimerais – mais ce n’est encore qu’un projet – monter un spectacle sur Raymond Roussel, à partir d’un de ses ouvrages dans lequel il détaille quelques-uns de ses procédés d’écriture très particuliers: Comment j’ai écrit certains de mes livres. À la fin, il y a une section intitulée "Documents pour canevas"; ce sont des synopsis, des petites histoires qui demanderaient à être développées. Je trouve son écriture absolument magnifique, c’est un peu délirant, ça ne va nulle part, il n’y a pas de message et ça ne véhicule rien de précis – c’est de l’écriture pure, du cristal…

 

 

Le Pays des insectes
D’après les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre.
Choix des textes et adaptation :
Jacques Mazeran et Philippe Berling
Mise en scène :
Philippe Berling
Interprétation :
Jacques Mazeran
Décor et costume :
Nathalie Prats
Lumière :
Marie Nicolas et Bernard Couderc
Musique :
André Litoff et Jon Hassel
Son :
Dominique Lemaire
Durée :
1h20
Compagnie Théâtre obligatoire

 

Représentation donnée le jeudi 22 juillet au Jardin des Enfeus.

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