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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 13:16

quichotte_affiche.jpgL’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, titre français du monument littéraire écrit par Miguel Cervantès au début du XVIIe siècle est, encore aujourd’hui, l’un des textes les plus lus au monde, de ceux que l’on connaît sans en avoir lu le moindre mot tant ils sont inscrits dans la culture collective, jusque dans les expressions les plus courantes – qui n’a jamais combattu des moulins à vent, ou offert des fleurs à sa dulcinée?
D’une grande nouveauté lors de sa parution par la rupture qu’il représente par rapport à la littérature médiévale – notamment dans ses structures narratives, ou par les diverses interventions de l’auteur dans son récit – le roman de Cervantès est considéré par nombre d’érudits actuels comme "le premier roman moderne". L’on comprend aisément qu’en quatre siècles il ait inspiré quantité d’artistes en tous domaines, de la musique aux arts plastiques en passant par le théâtre, sans oublier le cinéma
dès 1903, Ferdinand Zecca et Lucien Nonguet réalisaient Les Aventures de Don Quichotte de la Manche (source: article "Don Quichotte" de l’encyclopédie libre Wikipedia).

La version théâtrale qu’en offre la compagnie d’Isabelle Starkier est une adaptation au sens fort du terme, qui va au-delà des modifications qu’impose à elle seule la transposition scénique d’une œuvre romanesque. Le texte d’origine a bien sûr dû être traduit et le récit élagué – cette vaste fresque comique, initiatique et édifiante de plus de mille pages écrite en espagnol ancien est devenue un spectacle francophone d’une heure… De la longue suite d’aventures traversées par Sancho, Don Quichotte et Rossinante n’ont été gardées que les plus emblématiques; de petites allusions ont été ajoutées qui fonctionnent à merveille sans heurter la cohérence du texte. Et quand Eva Castro, la comédienne sévillane qui interprète la pièce seule sur scène, dit en espagnol les quelques phrases issues du texte d’origine avant de les répéter en français, cela pose dans son énonciation de délicates touches mélodiques résonant agréablement avec les infimes traces musicales que sa langue maternelle a laissées dans son français, par ailleurs parfait. Quant à la scénographie, elle n’est que luxuriance – mais une luxuriance parfaitement maîtrisée malgré la profusion d’éléments signifiants, qui émerveille sans induire en confusions.

Métaphore des apparitions et de tous les Débuts, le blanc est omniprésent dans le décor – un drap blanc est posé au sol d’où va émerger la comédienne comme les fantasmagories de l’esprit de Don Quichotte; le justaucorps d’Eva Castro par-dessus lequel vont se succéder les costumes est blanc comme sont vierges les pages d’un livre avant que le romancier commence d’écrire son histoire. Et en fond de scène est tendue une toile blanche où sont tracés des mots en désordre, évoquant le chaos mental qu’a provoqué dans l’esprit d’Alonso Quichano la lecture des innombrables romans de chevalerie contenus dans sa vaste bibliothèque…

 

Une fois jouées les émergences et lancée la machine à rêve, il n’y a plus de temps mort: superbement mis en valeur par de belles lumières et une bande sonore des mieux choisies, les événements scéniques s’enchaînent, portés par une fascinante comédienne aux talents multiples.
La souplesse fluide de ses mouvements ne peut être que d’une danseuse. Elle exprime avec son visage et son regard une gamme d’émotions aussi large que nuancée, et semble pouvoir plier sa voix à toutes ses intentions – tantôt grave et profonde, tantôt rauque et peu après fluette, parfois chevrotante, ou imitant celle du ventriloque… sa voix reste juste, et convaincante. Jamais le texte, dont on entend chaque mot et qu’elle infléchit avec infiniment de subtilité, ne pâtit de ces modulations extrêmes. Eva Castro joue de sa voix comme des costumes qu’elle endosse et quitte les uns après les autres et dont chacun est en soi un dispositif théâtral, avec poches et replis d’où va sortir une marionnette, un accessoire, un masque… La comédienne se mue elle-même en castelet, image vivante du théâtre à l’intérieur du théâtre et figure magnifique des mascarades et jeux de dupe qui se croisent, s’accumulent et s’annulent tout au long du roman dans une joyeuse complexité.

 

robe-masque_quichotte.jpg
Fête visuelle où la musique est harmonieusement invitée,
cette adaptation du roman de Cervantès, servie par une interprète exceptionnelle, est d’une richesse qui répond fort bien, me semble-t-il, à celle de l’œuvre originale et à ses nombreux niveaux de lecture. Tout en étant sensible aux qualités d’ensemble du spectacle l’on pourra apprécier plutôt, selon sa sensibilité, le jeu d’Eva Castro, la manière dont le texte a été adapté, l’esthétique du décor et des accessoires, l’inventivité de la mise en scène, etc. Quant aux enfants, ils seront à coup sûr pris très vite dans la dynamique de la pièce et enclins à rire de l’aspect des marionnettes, de la gestuelle et des changements de voix de la comédienne autant que de ses tenues à malice… dussent-ils ne pas très bien "comprendre l’histoire", à l’instar de ce jeune spectateur qui, en quittant le jardin de l’abbaye Sainte-Claire, disait à sa mère qu’il n’avait pas compris ce qui se passait – mais saisir l’incroyable enchaînement d’aventures et la démultiplication des feintes qui sous-tendent la fable, sans parler des significations profondes de celle-ci, n’est-il pas difficile pour tous, à moins de bien connaître le roman?
Spectacle tout public par excellence, le Quichotte de la compagnie d’Isabelle Starkier est une formidable féerie, drôle et luxuriante, à voir et à revoir – que l’on soit ou non familier des aventures de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche.
  

 

 

Quichotte
D’après Miguel Cervantès
Adaptation et mise en scène:
Isabelle Starkier
Interprétation:
Eva Castro
Costumes, décors, masques, marionnettes et accessoires:
Anne Bothuon
Dessins:
Jean-Pierre Benzekri
Lumières:
Bertrand Llorca
Durée: 
1 heure
Compagnie Isabelle Starkier

Représentation donnée le lundi 26 juillet à l’abbaye Sainte-Claire.

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