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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 17:25

De si loin revenus...

 

Jour après jour
lente désertification du savoir-dire
jusqu’au retrait à blanc de toute écriture
quand à portée de mots se pressent tant de réflexions
qui se dispersent plus éphémères qu’escarbilles
sans que la moindre phrase ait pu emprisonner l’une d’elles dans le fin réseau des structures signifiantes pour enfin la fixer.


L’on m’a dit un jour qu’à vouloir retenir – emprisonner, donc, fixer… – on perdait cela même que l’on voulait garder et qu’il fallait simplement accompagner sans agripper.
C’est bien, je crois, "accompagner", et non "retenir" que de chercher à dire autour de l’une ou l’autre étincelle entraperçue; chercher à dire, par quelque moyen, c’est prendre pied dans le monde et, quand vient à manquer le pouvoir-dire, on perd cet ancrage fragile. Ne subsiste plus que le sentiment de voir le sens se dérober et d'être, soi, coupé de ce que le monde met à portée quand l’âme impuissante, en état de détresse, ne pense plus qu’à petits coups précipités, chaotiques, désordonnés, comme un nageur épuisé sur le point de se noyer.

Voilà donc longtemps que je ne vois devant moi rien autre qu'une ligne d'aridité comme on dit "ligne d'horizon" - cette zone nue et dépouillée que les écrivains traversent sous le nom de "syndrome de la page blanche" et qui fait dire à certains qu'ils "écrivent dans la douleur" - mais il faut selon moi entendre que c'est l'impossibilité d'écrire qui est douloureuse, tandis que le "retour des mots", lorsqu'il survient, procure une joie telle qu'elle vaut la souffrance causée par l'abyme de la vacuité paginale…

 

lignaridite.jpg


À chacune de ces traversées d'aridité, de totale sècheresse scripturale, surgissent dans ma mémoire telles des stèles de basalte depuis que je les ai lus – soit presque un an pour le plus récent – deux livres de Carlos Liscano, L'Écrivain et l'autre paru en janvier 2010, et Le Lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc*, paru, lui, en septembre 2011. Celui-ci m'a semblé être la suite du précédent, l'auteur continuant de scruter sa paralysie de plume et d'interroger son état d'écrivain, de romancier, les circonstances, aussi, de l'émergence de sa vocation dont il ressort qu'elle est bien antérieure aux années qu'il a passées en prison. Années sur lesquelles il s'attarde, examinant de près ce qu'a été son incarcération, et son rapport à la littérature durant cette période. Lisant ou écrivant, il s'agissait pour lui de s'affranchir un peu, mentalement, de ses terribles conditions de vie – de se maintenir vivant. On comprend pourquoi les textes qui ont pris forme alors n'évoquent ni la prison ni la torture puisqu'il lui fallait au contraire s'en éloigner du mieux qu'il pouvait.

 

Comme dans L'Écrivain et l'autre, le texte se présente en morceaux numérotés, de longueurs variables. Le voile continue de se lever sur ce qu'a vécu Carlos Liscano en prison, sans autre filtre que celui interposé par les années écoulées et le travail d'écriture qui distancie de toute façon l'émotion attachée au souvenir que l'on tâche d'enserrer dans du texte. Outre l'écriture c'est la lecture qui est questionnée. Et, parfois, l'introspection est en retrait, le fragment fixe des choses vues, de petits éclats d'extériorité (le temps qu'il fait, l'état du jardin…). Toujours se perçoit cette volonté d'échapper à la paralysie de plume en accrochant l'écriture à tout ce qui peut la susciter, fût-ce à l'état le plus élémentaire. Mais ici Carlos Liscano ne se contente plus de surmonter la panne en écrivant coûte que coûte et sur ce qui se présente, il se donne un but proprement littéraire, que lui suggère la lecture justement: après avoir lu une nouvelle de Tolstoï qui, écrit-il, [l']a fait rire, il entreprend de la réécrire de différentes façons. Ce travail commence au fragment 18 et, dès lors, jusqu'au dernier, numéroté 66 et annonçant la fin dudit travail, Le Lecteur inconstant sera comme le journal de cette entreprise littéraire, avec ses blancs et ses embellies, dont le fruit est donné à lire en seconde partie, Vie du corbeau blanc.

 

lecteur-inconstant_TN.jpgTexte étrange que celui-ci, qui m’a d’abord rappelé certaine Histoire d’un Merle blanc d’Alfred de Musset, pièce que j’avais vue en 2010 au théâtre du Ranelagh, mise en scène par Anne Bourgeois et interprétée par Stéphanie Tesson – merle et corbeau, l’un et l’autre oiseaux noirs de plumage se travestissant en blanc histoire de passer pour ce qu’ils ne sont pas. À partir de l’argument de la nouvelle de Tolstoï – un corbeau qui avait entendu dire que les pigeons étaient fort bien nourris se peignit en blanc et vola jusqu’au pigeonnier […] – Carlos Liscano écrit une formidable épopée allégorique dont le héros est un corbeau hâbleur, qui se lit comme un patchwork, admirablement composé et cousu, de morceaux écrits "à la manière" des plus grands textes de la littérature mondiale – par exemple un long passage façon Odyssée homérique traduite par Leconte de Lisle… C’est à la fois jubilatoire, magistralement façonné… et difficile à lire, comme le sont en général les textes relevant de l’exercice de style, caractérisés par une haute virtuosité technique et sous-tendus par une vaste érudition. C’est en tout cas un beau geste éditorial que d’avoir ainsi publié ces étonnantes variations albacorbéennes après les fragments introspectifs où se lit, entre autres évocations, leur genèse: le lecteur a ainsi entre les mains, en même temps qu’une œuvre littéraire de haute volée, une sorte de "rapport de travail" intimiste et émouvant.
Je serais curieuse de savoir, aujourd’hui, si cet exercice d’écriture – exercice de survie, m’a-t-il semblé – a permis à Carlos Liscano de retrouver la voie de la création romanesque. Peut-être en Uruguay de nouveaux textes ont-ils paru qui sont en cours de traduction? Je l’espère… 
 

 

* Carlos Liscano, Le Lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc (traduit de l’espagnol – Uruguay – par Jean-Marie Saint-Lu et Martine Breuer), Belfond coll. "Littérature étrangère", septembre 2011, 370 p. – 21,30 €.

 

 

 

Bougonnements

 

Les "rentrées littéraires" automnales - je précise "automnales" parce qu'elles se bissent de "rentrées de janvier", moins retentissantes et jetant sur les étals des libraires des quantités moindres d'ouvrages – m'ennuient chaque année davantage, en dépit des merveilleuses découvertes que chacune d'elles m'aura offertes. Toujours la même course au bord de la perte de souffle pour "couvrir" le plus de "nouveautés" possible, tâcher de ne pas passer sous silence les poids lourds qui ont de toute façon l'avantage des campagnes publicitaires et en même temps de faire honneur aux auteurs méritants hélas écrasés par les vedettes… Et toujours les mêmes déplorations quant à la trop grande abondance de publications simultanées – trop de livres tue les livres! – aux médiocrités qui noient les perles, etc., etc. Je m'écarte en général de ces brouhahas, non pour dénigrer un "présent" qui serait forcément plus lamentable qu’un "autrefois" idéalisé mais parce que je suis lasse de ces sempiternelles récriminations qui encombrent et obstruent ce goulet que sont, dans les calendriers éditoriaux, ces deux mois si aisément abouchables en un seul néologisme, "septembroctobre", qui s'accommoderait bien d'une extension en novembre, là où se bousculent les prix. Hors ce que les circonstances me glissent entre les mains, je lis selon mes dilections, au risque de passer à côté de bijoux frais parus mais en me disant que si lesdits bijoux doivent croiser mon chemin je les lirai de toute façon, l'heure venue, fût-elle loin de la "date de sortie en librairie".

Morne plaine ne saurait durer sans que se profile un relief et, en 2012, l'habituelle platitude de septembroctobre aura au moins eu cet attrait d'être troublée par "l'affaire Millet" qui, quoi qu'on en pense, a ce mérite d'amener du mouvement, surtout des questionnements et des intranquillités.

 

Feux mourants

 

Elle ne fait plus guère de bruit cette "affaire"… Deux ou trois choses encore me restaient sur le cœur qu'il me fallait exprimer…

Des deux côtés les arguments me semblent faussés: on a attaqué l’écrivain en exigeant son départ de la maison où il officie en tant qu’éditeur quand ce n’est pas son travail d’éditeur qui est contesté mais les idées qu’il répand dans certains de ses livres, et lui se défend en lançant qu’à travers lui c’est la littérature qu’on vise alors que ce n’est ni son style, ni la façon dont il écrit qui est critiquée mais, encore une fois, les idées qu’il répand.

L’a-t-on mal compris? peut-être, mais un écrivain qui publie se dessaisit, d’une certaine façon, de ses livres; il les offre au public et, ce faisant, encourt le risque d’être mal lu, mal interprété – c’est un risque inhérent au fait même de "publier". Et si parler d’un livre sans l’avoir lu est parfaitement déshonnête de la part des journalistes qui se sont laissé aller à cette erreur déontologique, cette "réception" fait, elle aussi, partie des risques liés à la publication. Toujours obnubilé par ce souci d’être compris, M. Millet ne se contente pas d’attendre du public qu’il lise au moins l’intégralité des dix-huit pages que je suppose maintenant enfouies sous des monceaux de bois vert, et qu’il fasse l’effort de recontextualiser celles-ci dans l’ensemble du volume qui commence par un essai intitulé Langue fantôme: il recommande fortement de lire… les trois livres qu’il a publiés simultanément! S’il voulait absolument que ces trois textes ne pussent pas être lus séparément, il aurait dû ne sortir qu’un volume – sans garantir la lecture intégrale cela aurait au moins empêché l’achat "au détail". Ou alors s'entendre avec son éditeur pour que les livres ne sortent en librairie que réunis en trio par un bandeau portant la mention "Ne peuvent être vendus séparément".
L'on affirme que Richard Millet est "muselé", qu’on veut le réduire au silence, mais comment souscrire à cela quand on le voit invité de tous côtés pour s’expliquer? De plus, ses livres sont publiés et, mieux: les derniers, ceux-là justement qui sont au cœur de la tourmente, se vendent paraît-il fort bien – on se les arracherait, même… Que pensent donc du bâillon dont on veut, dit-on, recouvrir la bouche de Richard Millet les écrivains et journalistes qui, de par le monde, sont VRAIMENT bâillonnés et moisissent au fond d’une geôle parce que leurs écrits ont le triste privilège de déplaire aux autorités de leur pays?

 

NB - À la faveur de récents événements, les questions philosophiques, morales et/ou politiques autour de la liberté – d'expression et de création, de pensée, de culte… – et de la démocratie se sont taillé une très large place dans les médias et c'est tant mieux: n'est-ce pas la preuve par excellence que l'on dispose pleinement de cette liberté de réflexion, d'expression, d'observation et d'étude? Les prochains candidats à l'épreuve de philosophie du bac auront en juin, dans une actualité qui sera encore récente, un champ fécond où puiser leurs exemples et arguments pour peu, évidemment, qu'ils se voient proposer des sujets de dissertation ou de commentaire sur ce thème-là

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