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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 17:20

Et même, maintenant, maintenant que je suis sa trace, l'air est plus respirable. La terre aussi est plus respirable. Je respire mieux. je respire mieux.
(La Nieta, petite-fille de Laura, à la vieille Lua, p. 55 du fichier .pdf contenant le texte de la pièce.)

Longtemps Manon Moreau a marché en Espagne, sur les chemins de Compostelle notamment. Un jour elle eut un choc en découvrant sur un mur d'église une plaque apposée en hommage aux phalangistes, aux fascistes qui, menés par Franco, ont persécuté, torturé, massacré les républicains et enterré la Seconde république espagnole. Elle chercha alors un monument qui célébrât la mémoire des vaincus – les "rouges" – et elle ne trouva rien. Où étaient donc les traces de ceux qui avaient défendu jusqu'à leur dernier souffle la République ? Qu'est-ce qui, à l'aube du XXIe siècle, survivait de leurs luttes, de leurs souffrances, de leurs espoirs déçus ? Ce questionnement tarauda la marcheuse et, en 2006, elle se lança dans un reportage sur "Les traces de la mémoire républicaine". Il fut publié dans la presse écrite. Mais de ses séjours en Espagne et des liens noués avec les gens qui, mis en confiance, ont accepté de lui parler, Manon Moreau a ramené bien plus que les informations nécessaires à son reportage. Elle a vécu une expérience humaine profonde, dont elle réalisa qu’aucun travail journalistique, aussi sensible fût-t-il, ne pouvait rendre compte.

En marge de l’énoncé documentaire, il fallait imaginer une écriture qui, par sa forme même, montrât par exemple les voies empruntées par la mémoire républicaine frappée d’interdit pour se transmettre malgré tout – ces voies du colportage oral que suivent les contes, les chants, les mythes passant ainsi de génération en génération dans l’intimité des maisons. Qui témoignât, aussi, de ce que la parole peu à peu libérée est surtout féminine parce que ce sont des femmes qui ont été les moins réticentes à raconter. Parce qu’il y eut plus de femmes que d’hommes qui survécurent à la répression. Parce que le silence de rigueur sur les places publiques se rompait autour du foyer, souvent à la veillée, et que le foyer était le royaume de la femme. Et puis ne sont-ce pas les femmes qui parlent le mieux des hommes, de leurs hommes – époux, fiancés, pères, frères… ?

Il fallait dire tout cela qui excède la valeur informative d’un reportage. Il fallait témoigner, mais sans exhiber, sans trahir la pudeur et la dignité des gens qui avaient confié leurs souvenirs, leurs blessures. Au fil de conversations avec Élise Chatauret, metteur en scène de théâtre, s’est peu à peu dessinée une solution possible : transposer au théâtre ce qui ne pouvait passer par le canal journalistique. Manon Moreau écrivit donc une pièce qu’Élise Chatauret monta, et cela devint Où vas-tu Pedro ?

Une pièce où l’on n’entend que les vaincus parce que c’est à eux, contraints au silence, qu’il importe de rendre la parole quand les vainqueurs encore aujourd’hui s’enorgueillissent parfois bruyamment de leur triomphe. Une pièce où dominent les voix de femmes – Laura, Lua, Dolores... – mais tout entière habitée par leurs hommes – Jaime, Albor, Pedro… Une pièce à l’écriture fragmentée où alternent dialogues et intermèdes narratifs, qui par sa structure montre à la fois les allées et venues chronologiques – 1937, 1945, 2006, 2008 – et l’extrême fragilité de la transmission – des voix toujours menacées d’étouffement, d’extinction. Une pièce enfin au très bel habit scénique, taillé avec grand art dans un tissu complexe d’images vidéo et de lumières savamment travaillées, puis ourlé d’un accompagnement musical au violoncelle joué en direct.

visuel_ouvastupedro_TN.jpg
Le spectacle offert par la compagnie Eltho est d’autant plus émouvant qu’il est formidablement incliné vers l’onirisme par une mise en scène sobre et esthétique, qui intègre très finement musique et images projetées au jeu dramatique. Ainsi le décor, réduit à quelques emblèmes essentiels – un arbre nu, un banc, deux reliefs – semble-t-il se déployer par moments sous l’effet des lumières et des vidéo-projections comme si l’on ouvrait une boîte à secrets. Je pense en particulier à l’émergence de la cabane, mi-fantomale mi-réelle, invisible la plupart du temps mais qu’un ingénieux dispositif révèle en trois dimensions au cœur d’une pénombre bleutée lorsque la narration le requiert pour l’escamoter sitôt le plein éclairage revenu.
Les comédiens, par leur jeu et leur façon de dire le texte, font vibrer le spectacle de bout en bout d’une sincérité ardente. Pas d'accents pathétiques ni d'affectation, ni de retenue crispée, mais de la justesse. Les émotions sont exprimées avec souplesse, et portées à un degré d'intensité qu'il est rare d'atteindre sans tomber dans le travers du surjeu – travers soigneusement évité ici.


L’on est profondément ému, et touché, mais nullement oppressé : le spectacle repose sur un parfait équilibre entre poésie, témoignage, et affirmation de la théâtralité. À cet égard la pièce est, je crois, une réussite : Élise Chatauret a gagné son pari de la maintenir dans un espace expressif suffisamment distancié pour que l’Histoire tragique ne bascule jamais dans le pathos – ce qui eût été, dira-t-elle lors de la rencontre qui a suivi la représentation, un manque de respect vis-à-vis des victimes du franquisme qui justement ne se positionnent pas en victimes et ne se plaignent pas. Mais c’est aussi une posture très délicate à tenir pour des comédiens qui doivent en même temps s’approprier des destinées bouleversantes pour pouvoir véhiculer des émotions, et ne pas cesser de se sentir comédiens – un vrai défi émotionnel et psychologique qui, à mon sens, a été relevé avec brio.


Où vas-tu Pedro ?
Texte de Manon Moreau
(à paraître prochainement aux éditions de L’Amandier, disponible en attendant sur le site dédié au spectacle*)
Mise en scène :
Élise Chatauret
Scénographie :
Lucie Lelong
Avec :
Hélène Avice, Adeline Benamara, Ariane Brousse, Anne Cantineau, Thomas Poulard. Johanne Mathaly au violoncelle.
Direction musicale et composition :
Thomas Bellorini – arrangements de Johanne Mathaly
Création lumières :
Jean-Philippe Morin
Vidéo :
Virgile Loyer/Léa Chatauret, Alexandra Tesorini
Costumes :
Claire Schwartz
Durée :
1h30
* On trouve à cette adresse, outre le texte de la pièce, un dossier artistique complet, une revue de presse… et beaucoup d’autres ressources. La consultation de ce site est indispensable, surtout si l’on n’a pas l’occasion de rencontrer les artistes après la représentation…

Du 27 au 31 janvier au Théâtre du Lierre  - 22 rue du Chevaleret, 75013 Paris

NB - Au soir de la représentation du 28 janvier, la menace de fermeture continue de planer au-dessus du Théâtre du Lierre. Si ce théâtre n'avait pas existé, la compagnie Eltho aurait été privée de 5 dates pour sa pièce Où vas-tu Pedro ? - et les républicains espagnols d'autant de stèles. Signer la pétition est donc toujours d’actualité.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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