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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 16:12

la-nuit-descend-sur-manhatt.jpgInformations confidentielles voire ultrasensibles, menaces, demandes de rendez-vous, ordres d'achat ou de vente en Bourse... Dans La nuit descend sur Manhattan de Colin Harrison, on fait passer toutes sortes de messages par toutes sortes de moyens. Par téléphone, par lettre, par courriel... en recourant si besoin au terrorisme créatif. Dans le milieu des grandes fortunes boursières, les décisions se prennent dans le seul but d’accroître la masse de dollars sur laquelle on est assis, et l’on ne regarde guère les conséquences des actes qui découlent de ces décisions tant qu’il y a, au bout, le profit. Et l’appât du gain est un redoutable stimulant pour l’imagination: les méthodes employées par les personnages de cette formidable intrigue pour arriver à leurs fins, quelles qu’elles soient, criminelles ou non, sont effroyablement retorses. Décrites par le menu, elles forcent l’admiration – une admiration qui, en réalité, va droit au romancier qui non seulement les a ourdies mais a su les décrire de telle manière que le lecteur les boit avec avidité plus qu’il ne les lit. Quant à l’histoire, elle est complexe, tout en méandres et replis – mais si admirablement construite qu’elle se suit sans difficulté.

Chen est un homme d’affaires chinois richissime et puissant. Sa jeune sœur Jin Li vit à New York où elle dirige pour son compte CorpServe, une entreprise de nettoyage spécialisée dans la destruction de documents: tous les soirs après la fermeture des bureaux, des escouades de travailleurs étrangers portant l’uniforme CorpServe vident les poubelles de leurs papiers qui finissent dans de gigantesques déchiqueteuses. CorpServe pend aussi en charge la destruction de CD, disques durs et autres matériaux informatiques. L’entreprise est doublement florissante. La réputation qu’elle s’est acquise par la rigueur de ses procédures lui vaut d’être en contrat avec d’importantes firmes new-yorkaises qui paient largement la disparition de papiers ne devant en aucun cas tomber en de mauvaises mains – celles des concurrents, par exemple. Et sous couvert de cette activité tout à fait légale, Jin Li récupère clandestinement toutes sortes d’informations qu’elle transmet à son frère qui les utilise pour élaborer ses stratégies boursières. 
Comme toute machine bien huilée, celle-ci finit par se gripper après que Jin Li a signalé à son frère un "problème" chez Good Pharma, un laboratoire pharmaceutique dont il comptait acquérir quelques actions – des essais cliniques infirment les mirifique promesses, médicales et financières, que semblait tenir l’un de ses produits. Deux employées de CorpServe sont assassinées. On les a enfermées dans leur voiture puis noyées en les submergeant par un flot d’excréments. Jin Li disparaît le même soir. Les opérations illicites de Jin Li ont donc été découvertes?… Chen aussitôt se met en quête de sa sœur. Il demande à l’ex petit ami de celle-ci, Ray Grant, de l’aider à la retrouver – mais à la brutale: ce n’est pas précisément d’un gentleman que de solliciter l’aide de quelqu’un en menaçant de laisser souffrir son père mourant en le privant de sa pompe à morphine… Pendant ce temps, Tom Reilly, depuis son poste clé chez Good Pharma, met tout en œuvre pour empêcher que se répande le résultat de ces essais cliniques et que survienne le désastre. Pour le motiver, il y a derrière lui William Martz, un vieux trader qui a misé gros sur Good Pharma et n’entend pas perdre ses dollars dans ce sac de nœuds pharmaceutico-financier…

Pour orchestrer cette intrigue et diriger le chœur des nombreux personnages qui la traversent – dont les principaux sont de remarquables caractères, solidement campés, traînant avec eux une histoire personnelle plus ou moins lourde et dotés d’une psychologie complexe mise en valeur par une focalisation interne quasi constante alors même que le texte est écrit à a troisième personne – l’auteur a adopté une structure qui assigne à chaque chapitre ou presque une zone narrative; l’on est ainsi conduit successivement dans plusieurs directions qui vont se rapprocher peu à peu les unes des autres par l’entrée en résonance de petits éléments disséminés avec autant de parcimonie que d’habileté… De cette construction, le suspense sort grandi, accru encore par la façon dont "chutent" tous les chapitres.
S’il n’y avait que l’architecture romanesque à louer, ce serait déjà un très grand roman. Il faut lui ajouter un ton souvent grinçant, un fascinant sens du rythme phrastique dans la plupart des passages descriptifs, et de savoureux dialogues – du moins est-ce là ce qu’offre la traduction. Je ne résiste pas à l’envie de citer ici ces quelques répliques, qui m’ont particulièrement réjouie:
[…]
– Je terrorise des Mexicains.
– On veut qu’ils aient très peur. On veut qu’ils ne repiquent jamais au truc. On veut leur faire comprendre qu’ils ont intérêt à arrêter ce qu’ils font immédiatement.
– Mais tu ne veux pas que je leur parle ?
– Non… Le véritable message leur parviendra par un autre moyen. Tout ce que tu fais, c’est les terroriser.
– Peu importe comment ?
– Oui.
–Tu veux du terrorisme créatif ?
– J’en ai rien à battre du genre de terrorisme que c’est du moment qu’il ne reste plus personne pour en parler.
[…]
(p. 251)

 

Du meurtre excrémentiel à la manœuvre financière virtuose engageant ce qu’il y a de plus virtuel dans les mouvements des marchés mondiaux, de l'infâme circulation merdique menant les déjections des fosses septiques à l'intérieur d'une voiture-cercueil au flux insaisissable des kilobits filant à toute allure à travers des réseaux de fibres optiques dernier cri, il y a l’épaisseur d’un formidable roman noir composé de main de maître, magistral jusque dans ses descriptions les plus longues. Magistral, oui, et sans l'ombre d'un bémol!

 

 

Colin Harrison, La Nuit descend sur Manhattan (traduit de l’anglais – Etats-Unis – par Renaud Morin), 10/18 coll. "Domaine policier", juin 2010 (Première parution en 2009 aux éditions Belfond), 448 p. – 8,60 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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