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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 11:56

En pleine partie de belote et sous l'effet de quelques libations, Émile Vergeot se heurte à un bouseux de tringlot et revendique, comme valant supériorité ontologique, ses origines parisiennes: Pantruchard de Pantruche! Une déclaration que Daniel Stilinovic, l'auteur du roman où s'exclame si vigoureusement "La Verge", On sera rentrés pour les vendanges, pourrait reprendre à son compte. Il n'a pas besoin d'être si explicite: sa voix gouailleuse, ses intonations, son langage coloré à l’argot et qui n’a pas le petit doigt en l’air… tout ce que je percevais en écoutant simplement sa parole sûre, diserte, généreuse, m’évoquait un Paris canaille y'a la Seine, un Paris en noir et blanc tel que l'a immortalisé, entre autres, Robert Doisneau, un Paris de cinéma aussi, qui aurait eu une tronche à la Dalban et des accents forgés par Audiard.

Paris tout entier reconstruit par mon imaginaire était contenu dans cette voix qui me parlait au téléphone – c'est par là que s'est noué mon premier contact avec Daniel Stilinovic, et la transcription qui suit provient d'une conversation téléphonique.

 

A.Bruant TNQuelques jours plus tard, nous nous sommes rencontrés lorsqu’il est venu à Paris, requis par ses obligations d’auteur dont le livre est sur le point de sortir. Le sourire et le regard, la franche poignée de main me répétaient ce que la voix seule m’avait suggéré. L’imagination continua un peu sa course et me souffla à l’esprit, dès que je vis l’écharpe rouge de mon interlocuteur, son galurin, sa veste noire, l’image d’Aristide Bruant portraituré par Toulouse-Lautrec telle que l'a popularisée la carte postale.

Ce que peut une voix, tout de même! Daniel Stilinovic le mesure fort bien, lui qui a fini son roman au gueuloir, comme Flaubert, qui s'intéresse à la chanson, et donne à certaine "Voix" un rôle singulier dans son récit…

 

 

Quelle est l’histoire de votre relation avec la littérature, avec l’écriture?
Daniel Stilinovic:
L’envie d’écrire est là depuis très longtemps. Mais quand j’étais gamin, c’était le dessin, la peinture qui m’attiraient, et j’aurais voulu entrer aux Beaux-arts. Quand, à l’âge de 15 ans, j’ai parlé de quitter le lycée, mon père m’a dit: "Petit con, tu vas faire des études sérieuses!" et il m’a foutu une raclée telle que j’ai mis huit jours à m’en remettre. Alors j’ai fait des "études sérieuses": c’était le droit, et je suis devenu procureur de la République. Seulement quand on est créatif, ça ne s’en va pas comme ça. La créativité s’est transformée en envie d’écrire quand, en 1994, à la suite d’un malaise cardiaque, je me suis retrouvé en arrêt maladie pendant six mois. Au bout de trois jours, je m’emmerdais déjà comme un rat mort… stilo TN

Alors j’ai pris une rame de papier, un Bic, et j’ai commencé à écrire ce qui allait être mon premier roman1. C’est l’histoire d’un gamin de 15 ans dans le Paris des années 60, au moment de la guerre d’Algérie, et dont le père et la belle-mère, deux alcoolos, se foutent sur la gueule tous les jours. Le point de départ est parfaitement autobiographique – la vie à Paris, la situation familiale… mais ensuite les anecdotes qui alimentent le récit sont inventées, ou retravaillées à partir du vécu: c’est complètement romanesque. Dès ce premier travail d’écriture, j’ai tout de suite recherché la musicalité des mots, des phrases – pour moi, la littérature n’est pas faite pour être lue mais dite à haute voix, et écoutée. Non seulement les poèmes ou les chansons mais aussi la prose. C’est comme ça que ça touche. D’ailleurs, ce roman, je l’ai fini en le disant, il fallait que ça sonne bien, que le texte puisse être gueulé dans un prétoire, comme un réquisitoire!
Une fois le roman terminé, je l’ai envoyé à différents éditeurs. Les bien élevés comme Gallimard m’ont évidemment dit non; Le Seuil, qui avait d’abord accepté le manuscrit, a renoncé – je ne sais pas pourquoi, peut-être a-t-on jugé la langue trop audacieuse? Puis Olivier Amiel, chez Belfond, m’a proposé d’aller le voir, et ça a marché. Inutile de dire qu’à l’époque, les copains trouvaient que j’étais sacrément prétentieux – "Des manuscrits, on en publie un sur dix mille!" Mais je ne me suis pas découragé; je savais que je serais publié, ce qui est effectivement arrivé. Et Stilo le héros a été primé au festival du Premier roman de Chambéry l’année qui a suivi sa parution…
Ensuite, j’ai écrit On sera rentrés pour les vendanges, que j’ai aussi envoyé à divers éditeurs. Mais un enfoiré, qui a eu mon texte entre les mains je ne sais pas trop comment, m’a plagié. Bien évidemment, je ne me suis pas laissé faire, il y a eu procès, quarante-trois points de plagiat ont été trouvés, et l’éditeur a été condamné, ce qui lui a coûté assez cher… Seulement la conséquence de tout ça, c’est que l’éditeur avec qui j’avais de mon côté signé un contrat pour la publication de ce roman n’a plus osé continuer. Du coup, le livre n’est pas paru – et aujourd’hui, il sort dix ans après avoir été écrit…presomption-innocence_TN.jpg
Après, j’ai publié un essai sur la justice pénale, Voyage au pays de la présomption d’innocence2. Je lui ai donné ce titre parce que je fais partie des gens qui ont été pris comme bouc émissaires dans l’affaire dite "des disparues de l’Yonne". Ça a été une période épouvantable; j’ai beau avoir gagné devant le Conseil d’État, avoir mis à genoux trois fois mon garde des Sceaux, une telle affaire, ça marque. Ça marque tellement qu’en 2005 j’ai failli me mettre une balle dans la tête. Et finalement, je suis parti en retraite anticipée, deux ans avant l’âge requis parce que je ne pouvais plus souffrir ces milieux. Et dès que j’ai été en retraite, un copain m’a sollicité pour écrire un roman policier3. C’était une commande; je l’ai honorée pour lui faire plaisir, sinon, je peux vous dire qu’après avoir fréquenté flics et gendarmes au quotidien pendant plus de trente ans, je n’avais plus vraiment envie d’en voir, ni en roman, ni en films!
Comme je m’intéresse beaucoup au théâtre, et que je me suis un temps occupé d’un théâtre à Metz, j’ai écrit trois pièces, qui ont toutes été jouées4. Puis je me suis remis à l’écriture romanesque et j’ai écrit la suite de Stilo le héros – encore inédite. Et cet été j’ai travaillé avec un copain sur un long métrage, Le Tombeau de la garde, dont l’action se situe à Metz pendant la guerre de 1870. Nous avons écrit le scénario ensemble, mais je suis seul auteur des dialogues. Là je me suis senti bien… Si ça veut s’ouvrir un peu, si j’arrive à pénétrer ce monde du cinéma, j’avoue que ça me plairait beaucoup de devenir dialoguiste… Le problème est qu’il faut connaître les bonnes personnes. Peut-être que si j’avais été un assidu des salons parisiens, j’aurais pu sortir un peu la tête et m’imposer, mais ça n’est pas mon tempérament. Je n’ai jamais su lécher les culs et ce n’est pas maintenant que je vais commencer!

 

Voilà qui rappelle les quatre personnages principaux d’On sera rentrés pour les vendanges…
C’est tout à fait ça! D’ailleurs, on peut dire que tous les quatre, ils sont chacun un petit peu moi… et puis l’inconscient a sans doute parlé: j’ai trois fils et ces quatre personnages, c’est eux et moi… Quant à la Voix, qui accompagne Charles5, c’est très curieux, mais je sais que c’est celle de ma sœur jumelle. Elle est morte à onze mois, mais elle me manque encore, et j’ai 65 ans… Cela dit, ces personnages auraient pu être cinq, ou deux seulement, peu importe… Mon propos était d’essayer de savoir ce qui se passe dans la tête de jeunes gens à qui on a déjà baisé la vie alors qu’ils ont à peine 20 ans.

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à écrire ce roman?
Comme je vous l’ai dit, j’étais procureur de la République. C’est un métier de manouche : on est trois ans à droite, trois ans à gauche… et un jour, par les hasards des nominations, je me suis retrouvé en poste à Briey, en Meurthe-et-Moselle. Dès mon arrivée, j’ai visité tous les champs de bataille de l’Argonne, qui ne sont pas très loin – Verdun est à une soixantaine de kilomètres de Briey. En voyant tous les villages détruits, les Éparges, l’ossuaire de Douaumont avec ses immenses champs de croix blanches – je crois qu’il doit y avoir quelque cent cinquante mille croix blanches!… j’imaginais très bien quelle horreur cette guerre avait été; cela m’a causé un vrai choc émotionnel. Et très franchement celui qui ne ressent pas un coup au buffet en voyant ça est vraiment un âne! Au cours d’une de mes visites, je suis tombé sur la butte de Vauquois. J’y suis monté, et de là-haut, j’ai vu ce qui restait du village – un village construit autour d’une rue unique comme beaucoup de villages lorrains: un site dévasté, une succession d’entonnoirs comme celui que je décris dans le roman, dont le plus gros doit faire une quarantaine de mètres de large et à peu près autant de profondeur. C’est le résultat de la "guerre des mines", qui consiste à creuser un tunnel à partir de sa position pour aller sous la position de celui d’en face et y mettre un fourneau de mines – 500 kg d’explosifs, par exemple – qu’on faisait sauter. La vision de ces entonnoirs a été une véritable révélation, d’autant qu’à cette époque, mes trois fils avaient tous à peu près une vingtaine d’années, l’âge d’être incorporé s’il y avait eu une déclaration de guerre, et je me suis dit: "Si ça repart, c’est pas toi, le vieux, qui ira au front, ce sont eux…" Je les ai tous emmenés plusieurs fois visiter le site de Vauquois et un jour où j’étais aux Éparges avec l’un d’eux – c’était en décembre; il neigeait, il y avait de la boue… c’est dans ces conditions qu’il faut voir ces sites, pas au mois de juillet quand tout est en fleur! – je suis tombé accidentellement dans un de ces trous et je ne pouvais plus remonter. Il a fallu un bon moment avant que mon fils trouve une branche assez solide et longue pour pouvoir m’aider à sortir de là. Cet incident, venant s’ajouter à ce que j’avais ressenti en étant confronté aux lieux, a fait office de déclencheur et m’a soufflé l’idée d’écrire une histoire qui se passerait là… j’ai donc pris contact avec l’association locale qui fait visiter les galeries souterraines, j’ai commencé à me documenter, à ramasser tous les mémoires de combattants que je trouvais, soit en réédition, soit en édition originale – je parle bien de "mémoires de combattants", je ne parle pas de romans contemporains, d’ailleurs souvent écrits par des guignols. 

temoins TNL’un des ouvrages qui m’a été le plus utile est Témoins, que Jean Norton Cru, un ancien combattant de la guerre de 14, a publié en 1929. Sous-titré Essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, il recense la quasi totalité de ce qui a été publié sur cette guerre pendant la période précisée ; ses jugements sont très sévères, mais aussi très lucides. Je me suis mis à rechercher tous les bouquins dont il parle – à l’exception des mémoires de généraux, qui ne sont rien d’autre que de l’autojustification, ça ne tient pas la route – et au bout du compte, entre les bouquins d’histoire, de sociologie, de philosophie de la guerre, les mémoires de combattants, les recueils de lettres, les témoignages… je me suis constitué une bibliothèque qui doit contenir plus de trois cents livres – que j’ai tous lus. J’ai aussi acheté des cartes postales de l’époque, qui souvent montrent des soldats photographiés avec des copains, ou avec leur famille – elles m’ont donné le feeling des personnages, et peu à peu, ils ont mûri. Par exemple Vergeot: je n’ai pas eu besoin d’inventer sa gueule, il m’a suffi de voir la photo d’un grenadier en tenue de campagne, avec des moustaches "à la Vercingétorix", et le Vergeot du roman était là… Et l’Allemand qui se perd dans le trou, l’aubergiste fou, il m’a été inspiré par le portrait d’un soldat allemand qui, sur l’image, avait vraiment l’air d’un débile profond…
La rédaction du roman a commencé, petit à petit – j’étais encore en activité à ce moment-là. Puis l’été qui a suivi ma chute accidentelle dans le trou, je suis revenu à Vauquois passer une nuit entière au fond de l’un d’eux – volontairement cette fois, et par beau temps, faut pas être maso, tout de même ! Pendant cette nuit je me suis fait tout un cinéma intérieur – les bruits, les odeurs, la terre… J’ai poursuivi l’écriture et il m’a fallu à peu près un an pour achever le roman.
Si l’on ne tient pas compte des retours en arrière, des inserts biographiques qui développent les personnages, l’intrigue tient tout entière au fond d’un trou, se résume à quatre cinq lignes et occupe, grosso modo, trente-six heures de temps – je dirais d’un matin jusqu’au midi du lendemain… C’est exprès: j’ai voulu respecter une sorte de règle des trois unités – là-dessus, ces auteurs que je trouvais très chiants quand j’étais à l’école, les Racine et compagnie, ils ont quand même beaucoup à nous apprendre! Les retours en arrière sont là pour étoffer le récit, enrichir les personnages, et pour permettre au lecteur de respirer.

Ils sont aussi l’occasion de goûter à votre verve lexicale, qui s’y déploie dans les grandes largeurs! et de feuilleter des pages d’histoire… En vous lisant on pense évidemment à Céline, non que votre langue soit "célinienne" mais elle est inventive, vigoureuse comme la sienne, avec beaucoup de points d’exclamation. Quel est votre rapport avec Céline?
Il est l’un des auteurs qui m’a le plus profondément marqué. Et Proust aussi: pour moi, ce sont les deux plus grands écrivains français. Pourtant je suis un gros lecteur – je lis en moyenne un livre par semaine, quand je suis en forme et que je n’écris pas. Mais ils restent à mes yeux les plus grands. Et c’est curieux parce que humainement, ils sont l’un et l’autre infréquentables; Céline était égocentrique, caractériel, et je ne parle pas de son antisémitisme de pacotille, qui je crois est beaucoup plus littéraire que réel mais n’empêche: écrire toutes les conneries qu’il a écrites sur les juifs pendant la guerre il fallait vraiment être irresponsable! Quant à Proust, cette petite chochotte qui se faisait enfiler par ses copines, cet enfant gâté… il ne devait pas être très fréquentable non plus. Moi, j’essaie de rester fréquentable… c’est se donner beaucoup d’importance que de chercher à jouer les divas! Pour ce qui est de l’écriture, je n’ai pas cherché à "écrire comme" Untel, ça n’a aucun intérêt puisque ça a déjà été fait; j’ai plutôt tâché de trouver une langue nouvelle, celle d’aujourd’hui – ou de demain, si on est un peu prétentieux et qu’on se prenne pour un auteur…

 

la-peur_TN.jpgLa guerre de 14, dans Voyage au bout de la nuit, ne tient qu’en quelques pages mais je crois qu’après avoir lu ce roman, on ne peut pas penser à cette guerre sans avoir à l’esprit Bardamu et Robinson…
Mais parfaitement! Ce que Céline a écrit sur la guerre de 14 compte parmi les plus belles pages romanesques consacrées à cette période ! Sinon, pour moi, il y a deux romans sur la guerre de 14 que je trouve vraiment exceptionnels : d’une part le cycle de Maurice Genevoix parce que c’est écrit par un combattant, et La Peur, de Gabriel Chevalier – l’auteur, entre autres, de Clochemerle et Clochemerle-Babylone – qui est un récit autobiographique; cette peur, il l’a vraiment vécue. À côté, Les Croix de bois de Dorgelès, Le Feu de Barbusse, c’est de la gnognotte!

 

En dehors du choc émotionnel que vous a causé la rencontre avec ces lieux dévastés de la Grande Guerre, y a-t-il dans votre histoire familiale une empreinte particulière qui a renforcé votre désir d’écrire un roman?
Non, pas vraiment: mon histoire familiale est marquée comme celle de la plupart des gens… À cette différence près que mon arrière-grand-père maternel était dans l’armée française, tandis que mon arrière-grand-père paternel combattait du côté de l’Autriche-Hongrie: cette branche de la famille est d’origine croate et, à cette époque-là, les Croates étaient sujets de l’empire Austro-hongrois. J’ai donc eu un aïeul dans chaque camp, mais ça c’est assez fréquent, surtout en Lorraine – la Lorraine jusqu’en 1919, a été allemande. D’ailleurs, sur tous les monuments aux morts lorrains, on lit la mention À nos morts; ça évite de préciser dans quel camp ils étaient. C’étaient des Alsaciens et des Lorrains, point. Peu importe de quel côté ils ont combattu…

 

Lorsque nous travaillions aux corrections, vous avez évoqué un travail que vous avez fait sur la chanson anarchiste et populaire; de quoi s’agissait-il?
C’était une conférence, dont le sujet exact était la chanson anarchiste et ouvrière durant la période qui va de la IIe République à la guerre de 14. Je m’intéresse depuis longtemps aux mouvements ouvriers, et puis la fin du XIXe siècle est une période que j’aime bien, je ne sais pas pourquoi… En tout cas, pour les ouvriers, en France, ça a été une misère noire, effroyable… C’est le moment où l’industrie démarre, se développe, et partout où l’industrie décolle, les quatre, cinq premières générations sont surexploitées – c’est un constat, ça n’a rien à voir avec les philosophies, qu’elles soient de droite ou de gauche. Les débuts de l’industrialisation, ça s’est toujours fait sur le dos des travailleurs. Quand vous regardez aujourd’hui comment le capitalisme chinois se développe, vous voyez que les idées de Mao, de Lénine ou de Marx sont loin derrière…

Dans On sera rentrés pour les vendanges, votre style emprunte beaucoup aux argots, militaire notamment; d’où vous vient ce goût pour la langue argotique? Ce registre est-il propre à ce roman?
Non, j’écris comme ça… J’essaye d’écrire comme on parle. En sachant bien que l’écrit, ce n’est jamais de l’imitation: pour donner l’illusion du langage parlé il faut fournir un putain de travail d’écriture, et ça relève vraiment de la littérature! Si vous transcrivez simplement l’oral, à l’arrivée vous avez un truc plat, minable. Par exemple, il n’y a pas plus travaillé que la langue de Céline, alors qu’on a l’impression que c’est de la langue parlée. Mais chaque mot, chaque virgule sont pesés; c’était un travailleur acharné. Moi c’est pareil… Mon vocabulaire vient en partie de mes souvenirs; je suis né à Paris, j’ai grandi à Paris, rue Vivienne – c’était alors un quartier populaire – et j’ai vécu parmi les boutiquiers, les épiciers, les ouvriers, les concierges, les pue-la-sueur des Halles – j’allais souvent là-bas décharger des cageots pour gagner trois sous… Et il y avait la rue Saint-Denis; à l’époque ça grouillait de filles, de clients, de macs… Aux souvenirs s’ajoute ce que je glane au comptoir des bistrots… J’adore m’accouder là, commander un demi… très vite quelqu’un va venir spontanément bavarder avec moi. On n’a rien à se dire, mais on va échanger trois mots… Et ça marque, parce qu’on apprend beaucoup. La langue de comptoir est merveilleuse, même si, souvent, le contenu est creux – mais on s’en fout du contenu…

Mais il faut être écrivain, et poète, pour savoir en faire son miel!
Disons qu’il faut avoir envie d’en faire quelque chose… Mais je n’ai jamais pris de notes. Je considère que l’inconscient est le meilleur filtre pour ce qui concerne les rencontres littéraires, les lectures, les trouvailles… Je laisse faire le temps – ça resurgit quand ça doit resurgir. À condition d’être attentif, bien sûr! Si ça disparaît, de deux choses l’une: ou ça n’avait aucune importance, et alors ce n’est pas grave, ou bien on a fait une connerie en ne le saisissant pas. Mais comme de toute façon, on passe sa vie à faire des conneries, une de plus une de moins, ce n’est pas grave non plus… Ce qui fait la force de l’homme, et de l’écrivain, c’est quand même la capacité de dérision sinon si on se prend au sérieux et on devient aussi chiant que les auteurs bien en cour!

À la fin, vous laissez les derniers mots du récit à la Voix; cela donne à penser qu’il y aura une suite au roman…
La suite est déjà prête; elle est là, dans ma tête: l’histoire sera celle de Grand-père qui s’évade – bien sûr, sinon ce n’est pas un héros! – et se retrouve dans le Paris de la guerre pour s’apercevoir que tout le monde se fout des combattants, que chacun refait sa vie en essayant de tirer de la situation tous les profits possibles. Mais je n’ai encore rien rédigé, parce que l’écriture d’un roman c’est quand même beaucoup de boulot et que je préfère avoir vendu le projet avant de me lancer. Donc si ce bouquin marche bien, et que l’éditeur soit intéressé par la suite, je l’écrirai. Ce n’est pas une question de temps: maintenant que je suis en retraite, je n’en manque pas pour écrire, même si le livre ne doit jamais sortir. Mais travailler pour rien, ce n’est pas mon truc; je trouve cela dégradant. Et puis j’écris pour être publié – le mec qui dit le contraire c’est un menteur! On écrit pour montrer son travail, pour se confronter au regard du lecteur. Et on en espère un retour. Qu’il n’aime pas, c’est son droit mais on attend qu’il explique pourquoi. 

En même temps, si ce roman n’est pas bien accueilli, et que j’arrête d’écrire, l’humanité n’aura rien perdu… J’irai jouer aux boules et puis c’est tout!

Mais vous, vous aurez peut-être perdu quelque chose?
Bien sûr! Mais on passe sa vie à perdre des choses… J’ai 65 ans, et j’ai des tas d’amis du même âge qui sont déjà morts! Le jour où ils mourront, il n’y aura que la carcasse qui mourra, le reste sera mort depuis longtemps – la sensibilité, le goût de vivre, la créativité… l’aptitude à rire. Même vivants, ils sont déjà morts – soit ce sont des vieux cons imbus d’eux-mêmes, soit ce sont des désespérés… et ce n’est pas vivre, ça!

 

Propos recueillis par téléphone le 22 octobre 2012.

 

 

NOTES

1. Stilo le héros, Belfond, 1998; J’ai lu, 2002.

2. Ouvrage paru chez Daniel Radford en 1999 et repris chez  Bibliophane en 2003.

3. Des vieux papiers, Le Cherche-Midi, 2005.

4. L’Invité surprise (2003); Zanimo-zanimo (2004); Ils sont trop laids pour qu’on les aime (2007).

5. Charles est le narrateur de la presque totalité du récit.

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Publié par Yza - dans Interviews
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