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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 09:12

Lorsque je rêve un peu, l'esprit errant, aux œuvres de Coskun dont je n'ai d'abord connu que la part sculptée et monumentale, rencontrée pour la première fois à l'automne 2003 au jardin du Luxembourg, c'est un fil gracieux que j'entrevois, comme une ligne d'horizon tirée loin derrière les masses puissantes aux reliefs profondément accusés qu'offrent aux regards celles de ses sculptures de bois qui évoquent de gigantesques idoles primitives. Déesses-mères aux seins énormes et aux flancs assez vastes pour engendrer l’univers, titans à la physionomie rêche et haut membrés, créatures ramassées au faciès grimaçant… Leurs formes brutes, massives, dégrossies à la tronçonneuse dans lesquelles l'artiste a ajouté ses entailles à celles infligées par la nature et qu'il a rehaussées à la peinture sont comme la matérialisation des forces chtoniennes – mais sans rien de terrible : une sorte de jovialité bacchanale émane de ces géants aux contours anfractueux et l’on ressent, face à eux, le souffle stimulant d’une formidable vitalité que le geste artistique a canalisée sans la brider. À les regarder j'entends presque sourdre de leurs failles le râle tumultueux des profondeurs, là où remue le sang igné de la Terre. Une sève tellurique anime leur immobilité car le bois a cela d'extraordinaire qu'il demeure vivant bien après la mort de l'arbre et Coskun a magnifié cette vie, qui explose littéralement dans chacune des grumes et des souches qu'il a travaillées.

Outre ces géants primaux, il a aussi sculpté des figures plus petites, graciles comme des bronzes de Giacometti. Ce sont elles, découvertes plus tard en même temps que l'œuvre peinte et dessinée de l'artiste lors d'une autre exposition, au parc de l'île Saint-Germain, en 2005, qui ont commencé d'inscrire en moi les lettres du mot "grâce". L'une surtout m'avait émue alors, baptisée s'il m'en souvient In the mood of love: un visage délicat, un corps féminin élégant dont seule une partie était finement taillée qui se dégageait du bois brut en un mouvement souple. Elle m'a appris à mieux regarder les colosses et à voir, à voir vraiment, derrière leur barbarie d'apparence, une grâce. Ce sera une courbe doucement infléchie, l'inclinaison subreptice d'une nuque ou l'arrondi poli d'une épaule qui tout d'un coup adoucit une surface accidentée; ou bien un infime détail anthropomorphe – par exemple cet œil grand ouvert, si expressif, qu'ouvre à la dérobée Le Temps, créature tassée sur elle-même à la silhouette mal perceptible… – qui se distingue d’une compacité d’ensemble comme une lueur matutinale filtre entre les pans d'une tenture...

 

le-temps-TN.jpg

Quelque chose de fragile apparaît dans un chaos apparent mais ne se révèle que peu à peu – l’on doit apprivoiser toute la sculpture avant de pouvoir être touché par sa grâce. Car chacune attend d’être contemplée de tous côtés, sous tous les angles dont le visiteur pourra bénéficier selon le site d’exposition – elle attend, telle une fiancée fébrile, qu’on marche autour d’elle lentement; elle espère de celui qui la regarde une vision ambulatoire – qu’il la cerne de ses pas, se baisse, s’approche nez au bois puis s’éloigne… Si l’œil s’arrête trop tôt sur un visage, une partie de corps tout de suite identifiée et s’en tient là, il perd presque tout de l’œuvre. Il faut s’attarder sur les reliefs et les rehauts colorés, guetter dans leur foisonnement l’éveil de la ligne ou de la courbe puis la suivre jusqu’à ce qu’elle se fonde à nouveau dans la masse ligneuse… La perte de sens est la même si l’on ignore la rugosité qu’ont gardées les sculptures les plus finement proportionnées. C’est en décelant l’émergence gracieuse au cœur des replis ombreux des corps colossaux et les survivances de brutalité primale sur la peau des nymphes les plus frêles que l’on accède, véritablement, à la magie singulière des œuvres de Coskun.
Une magie que l’on retrouve intacte dans ses dessins et ses peintures de tous formats qui, pareillement, scellent une remarquable union entre vigueur sauvage et raffinements extrêmes. Ses créations, tenant à la fois des totems païens et des modèles classiques, sont de celles qui expriment le mieux la complexité de l’homme chez qui coexistent forces obscures, instincts chaotiques, et cette intelligence particulière qui le rend capable des raisonnements les plus subtils. L'Humain est là, et la vie, le mouvement de la vie: tels sont les grands axes de son travail dont émane une énergie aussi vigoureuse qu'émouvante.

 

 

affiche-Coskun-TN.jpgDu 19 juin au 18 septembre, à l’initiative d’Arts Itinérances, Coskun a disposé trois mois durant, à Châteaudun, d’un formidable site d’exposition*: il pouvait à sa guise investir l’ancienne église de la Madeleine, les jardins et la salle de la rotonde de l’Hôtel Dieu. Des lieux magnifiques et vastes, une durée à la mesure de son travail, sculpté, peint, dessiné… dont il a tiré le meilleur parti.

Un jour qu’il me recevait à son atelier, il me présenta ainsi cette grande exposition dont le vernissage, prévu le 18 juin, était tout proche:
Coskun :
Le projet a commencé à prendre forme il y a deux ou trois ans, quand l’un des commissaires de l’exposition, qui avait découvert mon travail, est venu vers moi. L’exposition était d’abord prévue pour 2010 mais cela n’a pas pu se faire, et elle a été reportée à cette année. Les contrats ont été signés l’an dernier. L’exposition est organisée par Arts Itinérances, un label du Conseil général d’Eure-et-Loir dédié à la promotion de l’art contemporain et la ville de Châteaudun .J’avais trois lieux à ma disposition – l’ancienne église de la Madeleine, les jardins et la rotonde de l’hôtel Dieu –pendant trois mois. C’est une aventure, et j’aime les aventures! On m’a laissé carte blanche, j’ai donc préparé mon exposition comme je l’entendais. Pour la préparer, je suis allé plusieurs fois sur place, j’ai mesuré, photographié… Il y aura des œuvres anciennes et d’autres que j’ai réalisées exprès pour cette exposition-là que j’ai appelée "Paysage humain". Il y aura notamment, dans l’église, un ensemble de quarante portraits de même format peints de telle façon qu’ils dessinent ensemble, une fois accrochés, un point d’interrogation. Et en face, il y aura Hommage à B., la sculpture que j’ai faite en hommage à Francis Bacon.
Une fois cette exposition terminée, j’enchaîne avec une autre, collective cette fois, qui se tiendra au parc André Citroën et réunira vingt-cinq artistes internationaux. Elle dure un mois et sera parrainée par le Conseil général d’Ile-de-France et la Ville de Paris. J’exposerai cinq sculptures monumentales et un grand dessin que j’ai réalisé uniquement pour cette occasion. 

 

Il achevait ce jour-là de couvrir d'huile de lin le grand nu peint au brou de noix et rehaussé de lignes blanches apposées à la cire de bougie que lui a inspiré Vénus à son miroir de Vélasquez – une femme de dos allongée languissamment et tournant à peine son visage qu'elle soutient d'une main, dont il avait transposé sur un immense rouleau de papier de plus de six mètres de long les courbes harmonieuses…

 

atelier-grand-nu-TN

 

Quelques semaines plus tard je me rendais à Châteaudun et je découvrais, installé à la place qui lui avait été destinée à l’intérieur de l’église de la Madeleine, le dessin que j’avais vu à l’atelier en cours de finition. Il était là comme porté en triomphe certes par le lieu mais aussi par le compagnonnage qu’on lui avait imaginé. D’autres rouleaux déployés, un peuple de créatures de bois dressées un peu partout, ce fascinant panneau constitué de quarante portraits peints… les hauteurs mêmes de l'église étaient habitées: au plafond avait été hissée, tel un ange gardien, une femme nimbée de racines qui lui donnaient ailes et couronne... verticalite-TN.jpg
Circulant de-ci de-là je m’émerveillais de voir les lignes blanches des dessins résonner avec les rehauts des sculptures et les reliefs avec les formes tempétueuses tracées au brou de noix; je m'arrêtais parfois pour entendre dialoguer les quarante visages formant un point d’interrogation avec les têtes de bois aux traits plus ou moins tourmentés… Je voyais la verticalité des corps debout prendre une majesté inédite au contact des hautes colonnes soutenant les croisées d’ogives et, au sol, les figures allongées acquérir elles aussi de la grandeur. Il est rare que l'osmose fonctionne si bien entre une salle et les œuvres qui y sont exposées. L’austère beauté de l’endroit n’explique pas tout: encore a-t-il fallu y répondre par une disposition minutieuse où se révèlent des rapports de formes, de proportions, de couleurs…, mise en valeur par un éclairage d’appoint conçu en harmonie avec la lumière naturelle venue des vitraux et réfléchie par les parois claires. La maîtrise de l’espace, des volumes, de la lumière s’est avérée parfaite: œuvres et lieu étaient solidarisés en un objet d’art global.
Les sculptures, toiles et livres-tableaux réunis dans la salle de la rotonde gravitaient autour d'un échiquier géant dont les trente-deux pièces étaient en position de repos dans leur camp respectif. Agencement
tout aussi justement pensé que dans l'église, et fort de sens quand on songe à la dimension symbolique du jeu d'Échecs. Pourtant j'en fus moins impressionnée. Peut-être à cause des murs trop blancs – une blancheur ambiante trop aseptisée pour laisser aux œuvres qu'elle environnait leur dérangeante mais charmante étrangeté...

 

Tandis que paraissent ces lignes, le rideau tombe sur ce paysage humain dont je sais que je n'ai pas exploré toutes les richesses – comme si, au cœur d'une forêt, je n'avais suivi qu'un seul des mille sentiers offerts à mon choix et que, me promettant de revenir pour un autre cheminement j'avais négligé de tenir ma promesse. Il me reste cependant de ma seule et unique visite de fortes impressions, profondes et durables qui, je crois, marqueront définitivement mon regard sur les œuvres de Coskun.


 

* Exposition "Paysage humain", organisée du 19 juin au 18 septembre 2011 à Châteaudun (Eure-et-Loir) dans l'ancienne église de La Madeleine, les jardins et la rotonde de l'Hôtel-Dieu.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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