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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 11:36

Sait-on jamais pourquoi, tout d’un coup, l’œil inattentif ou au contraire rivé en quelque lointain point intérieur, et la pensée errante à des lieues de l’endroit et du moment présents, s’attachent à un élément du monde que rien ne les prédisposaient à remarquer? Ainsi allai-je, dimanche dernier, par la rue du Montparnasse toute voûtée à cause du froid, le regard collé au trottoir pour tâcher d’éviter les trop larges amas de boue qu’avait formés la neige tombée le matin et peu à peu fondue par le soleil vague qui pointait. Je songeais à mille choses éparses – autant écrire "à rien" – et concentrais mon attention sur cette bouillie brunâtre et glacée dans laquelle il me fallait bien patauger. Puis, mue par je ne sais quoi de fulgurant, à la fois effacé sitôt surgi au bord extrême du champ visuel et qui pourtant contraint à la halte – peut-être un coin d’affichette placardée sur la vitre, ou un très rapide aperçu de l’espace au-delà de cette vitre, vaste et blanc, où je devinais des toiles accrochées aux murs – je me suis arrêtée devant la galerie du Montparnasse.

beressi-king_montparnasse.jpgMais, à la réflexion, je crois qu’en ce très bref instant ces bribes visuelles ont été dominées par l’impression que me laissait une toile grand format représentant une figure humaine en pied, dont les traits du visage, l’attitude et la vêture me rappelaient les peintures des XIV-XVe siècles vues au Louvre. Était-ce donc une exposition d’œuvres anciennes qui se tenait là? Oui, je crois vraiment que c’est cette brusque irruption des siècles passés dans mon esprit qui m’a poussée à l’intérieur de la galerie. Je découvrais alors que cette toile étonnante était signée James King, un jeune artiste des plus contemporains – au sens strictement chronologique du terme. Ses toiles et quelques nus au fusain occupent la partie gauche de la galerie – à gauche en entrant. Des figures humaines, en pied, en buste, isolées ou en nombre, originales ou copiées d’après les maîtres anciens – toutes d’un réalisme très classique, avec cependant quelque chose dans la solidité carrée des silhouettes, dans le rendu des expressions du visage qui atteste à la fois du style de l’artiste et de notre aujourd’hui.

Leur font face des œuvres que l’on dira, de prime abord, non figuratives: des formes géométriques sans contour autre que la limité assignée par leur couleur, enrichies d’effets de matière obtenus soit par insertion, sous la couche colorée, de parcelles de divers matériaux – carton ondulé, tissu, écorce d’arbre – soit par addition de sable dans la peinture (du moins est-ce ce que me suggère la granularité colorée), ou, encore, par la façon d’appliquer la couleur, en grands à-plats tout pailletés de nuances ton sur ton. Fascinant travail de modelage à même la toile! et quelles harmonies de teintes, que soient déclinées des tonalités similaires ou, au contraire, cultivés les contrastes, les complémentarités chromatiques… Alors on se rend compte que, sans figurer par imitation, ces œuvres figurent par allusion suggestive: l’on songe, tout de suite, à des portes, à d’étroites ruelles de village, à des murs séculaires écrasés de soleil quand, à l’aplomb de la lumière de midi les ombres se taisent et s’arrête le temps. Mais l’être humain n’est pas loin – de la même artiste, Arlette Beressi, sont présentés quelques nus accrochés. D’autres, sur des toiles de tout petit format, sont rangés de telle manière qu’on les compulse comme on feuilletterait un livre, d’autres encore sont sous plastique, dans un grand porte-documents.

Ce qui est exposé de James King et d’Arlette Beressi montre deux types de peinture très différents, des orientations picturales que rien ne semble apparenter, et l’on se dit que le choix est bien curieux d’avoir réuni ces deux artistes. Mais en regardant leurs nus, peints sur toile ou tracés au fusain sur papier, on comprend qu’ils partagent une même sensibilité au corps humain. Chacun avec son style propre transcrit dans ses dessins et croquis une corporéité fragile et vivante – les formes ne sont ni idéalisées, ni simplifiées jusqu’au dépouillement essentiel, mais saisies dans la fugitivité d’une pose élégante ou alanguie, comme abandonnée à la plus totale spontanéité. Je crois, avec le recul, que James King et Arlette Beressi sont stylistiquement liés l’un à l’autre par ce rapport au corps, perceptible à travers leurs dessins, et ce lien justifie amplement qu’ils aient été réunis pour exposer.

Préposée à l’accueil du visiteur, Arlette Beressi, vestale du jour, se tenait assise à une petite table où étaient disposés dépliants et catalogues. Quand elle m’a abordée, alors que j’arrivais au terme de ma visite, je n’ai su que dire – je contemplais les dernières toiles et les mots n’avaient pas encore trouvé leur chemin de mon regard à ma pensée. Les impressions étaient là, diffuses, mais le verbe absent qui les eût pu exprimer. Fort heureusement, l’artiste a la parole facile, et claire. À peine s’était-elle présentée qu’elle m’expliquait le pourquoi de cette exposition en duo – le souhait de la Mairie qui voulait exposer deux artistes travaillant dans le 14e – puis évoquant son passé de styliste-voyageuse, notamment son séjour en Inde. Ses phrases, alors, se déploient, vives et allègres… Il me semble qu’elles brassent et font bruisser, du bout de leurs mots, d’innombrables coupons de tissus colorés dont seraient éprouvées au toucher les textures… La présence de la matière et de la couleur dans ses toiles m’est révélée – je la comprends et la ressens a posteriori avec force et évidence, grâce aux mots de l’artiste. Et, le temps aidant, ce sont mes mots qui ont fini par trouver leur route de mon regard à ma pensée...
 
Cet arrêt de hasard à la galerie du Montparnasse fut l’occasion d’une agréable découverte – un de ces événements venus me rappeler qu’il n’est pas toujours nécessaire de chercher les choses, et qu’elles viennent à nous, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, pour peu qu’elles nous soient destinées par quelque bord.

 

James King et Arlette Béressi
Exposition à voir jusqu'au 29 décembre à la galerie du Montparnasse, 55 rue du Montparnasse - 75014 Paris. Tous les jours de 14 heures à 20 heures.

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Publié par Yza - dans Billets
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