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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 17:30
(voir l’album photo Corps de terre)
En août dernier, tandis que s’achevait le festival des jeux du théâtre, Veerle Van Gorp est venue exposer ses sculptures anthropomorphes de terre cuite dans la salle basse de la Tour du Bourreau à Sarlat. Anversoise d’origine, elle s’est installée à proximité de Mirande, dans le Gers, voici une douzaine d’années – "J’avais envie de calme et de soleil", explique-t-elle dans un français chantant, tout empreint de ces r flamands à la fois roulés et liquides qui donnent aux mots l’air de sortir d’un torrent… Sa voix sourit presque en continu quand elle parle, son visage aux traits fins aussi, qui s’illumine sous la chevelure châtain tout en boucles, disciplinée à grand peine semble-t-il par un chignon lâche, et ses yeux qui pétillent.
De Mirande à la célèbre cité périgourdine, le chemin est passé par l’aéroport de Toulouse, où une galerie exposait quelques-unes de ses œuvres. Une visiteuse de passage les remarque, les apprécie, et donne à Veerle les coordonnées de Bernard Colombié, le propriétaire de la Tour du bourreau, toujours en quête d’artistes prêts à venir exposer leur travail tout en animant les lieux de leur présence. Et Veerle vint donc prendre ses quartiers à Sarlat pendant trois semaines…

Disposées à même le sol ou bien sur des supports de bois peints en blanc suffisamment neutres pour ne rien éteindre de ce qu’elles expriment, les œuvres formaient une foule silencieuse, ordonnées en petits groupes au milieu desquels s’épanouissaient les figures les plus imposantes, isolées sur leur socle mais cernées de près par leurs compagnes. Postures des corps, taille des sculptures, expression des visages, nuances de couleur... il se dégageait de la disposition d’ensemble une subtile harmonie, affinée par le doux écho que faisait avec la surface rude et chaude des murs de pierre blonde l’aspect rugueux de ces êtres d'argile.

Veerle utilise de la terre chamottée qu’elle modèle le plus souvent à l’instinct, sans esquisse ni croquis préalables. Les hommes et les femmes
nus ou vêtus, grêles ou massifs qui naissent sous ses doigts ont des formes rudimentaires, comme mal dégagées d’un chaos primordial, telles des incarnations d’une vie émergente, tout en puissance et dont les sophistications complexes vibreraient en germes balbutiants à l’intérieur, invisibles. Elle laisse volontairement à la terre une texture granuleuse, non lissée, qu’elle accentue après cuisson en enduisant les sculptures de patines naturelles puis en les recouvrant d’un mélange de talc et de liant. Elle les habille ainsi d’une peau que l’on dirait couverte de concrétions lactées – comme s’il y tenait encore des limbes de naissance, des traces résiduelles du lait amniotique où elles auraient incubé et qui, séchées, ressemblent aux lichens couvrant le tronc des arbres. En les regardant on songe aux premiers âges de l’humanité, à la vieillesse du monde…
Elle ne dessine presque jamais ses figures – à l’exception des plus petites d’entre elles, de création récente – avant de commencer à modeler. À l’écoute de ce que le matériau lui suggère elle se fie à la mémoire des proportions anatomiques et de leurs variantes que lui a forgée une longue pratique du travail avec modèle vivant. Sans doute est-ce la prégnance de ce souvenir qui confère à ses corps aux silhouettes pourtant sommaires une sorte de "constante harmonique" difficile à définir qui charme la perception et pénètre l’âme.
Il y a dans l'inflexion des nuques, dans l'expression à deviner sous les traits indéterminés, dans les mains aux doigts lourds si ingénument posées sur une cuisse ou une épaule une délicatesse qui émeut et bouleverse confusément. Le flou des formes, l'absence de détail dans les visages et les corps transporte au-delà de l'anecdote individuelle et met directement en prise non pas avec un personnage mais avec une émotion
ce n'est pas tant une mère harassée que montre cette femme assise, la tête appuyée sur ses deux paumes, que la lassitude et la poussière des routes hostiles. Et ce n'est pas un penseur accablé que l'on perçoit en contemplant cet homme courbé sur lui-même, le visage frôlant ses genoux, mais le découragement à l'état pur...

Abandon confiant de la baigneuse à demi allongée sur une plage ou bien douleur de ces êtres fatigués... quelles que soient les émotions incarnées par ces hommes et ces femmes façonnés dans la terre, il émane d'eux une douceur profonde et apaisante. À les regarder longuement on se sent gagné par le sentiment d'avoir devant soi des effigies mystiques où se seraient réfugiés des esprits bienveillants – et moi j’entends, comme venu de très loin, le ressac de la mer
aussi sûrement que si je plaquais à mon oreille une conque; la mer qui abandonnerait à chaque respiration un peu de son écume, mémoire saline des vents passants.

NB - Quelques sculptures de Veerle Van Gorp sont régulièrement exposées à la galerie Spot on de Trie-sur-Baïse, dans les Hautes-Pyrénées.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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