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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 17:18

 Il y a longtemps que l’univers surréal-symboliste d’Otto Kadlecsovics me fascine. Les circonstances ont permis que nous devenions amis et à chacun de mes séjours dans le Lot je peux apprécier la chaleur de son accueil. Bien qu’il n’aime guère parler de lui – il préfère laisser la parole à ses tableaux – il a tout de même accepté, voici quelques années, que je l’interroge sur ses voyages, ses sources d’inspiration, sa façon de travailler… et que j’enregistre nos échanges. C’était en 2004.
Il venait alors de reprendre la peinture après une longue interruption de six ans (1996-2002) à laquelle il avait mis fin en peignant
Désolation – un tableau-stèle, dira-t-il, signe pour lui de renaissance, comme le sera en 2008 Le Cinquième cavalier, une œuvre qui n’arrivait pas à naître et qui a pris forme après un deuil douloureux. Depuis 2002 et malgré les épreuves, le fil de la création demeure tendu, et fécond…
Des conversations de 2004 a émergé le texte qui suit, qu’il a relu et que je publie avec son accord.

 

portrait_otto-recad.jpgLes débuts

 

J’ai étudié la peinture à l’Académie des Beaux-arts de Vienne dans les années 1950. Mon parcours a été celui de tous les élèves: travail d’après modèles vivants, copie de tableaux de maîtres… puis je suis parti aux Indes, après quoi j’ai quitté l’Académie. Ensuite a commencé une longue période nomade – J’ai dû voyager à travers plus de soixante pays – pendant laquelle j’ai continué à peindre, bien sûr, et à exposer mes tableaux mais j’ai également photographié de nombreuses tribus aujourd’hui disparues (pour des livres et des magazines) et rédigé des articles de presse. Il m’est arrivé aussi, lorsque j’avais vraiment besoin d’argent pour pouvoir continuer à voyager avec ma femme et nos enfants, de portraiturer des gens riches – mais je ne l’ai pas fait souvent. Et je suis venu m’installer en France à la fin des années 1970 avec ma famille.
Comme tous les jeunes peintres, j’ai commencé par faire des "tableaux standards", puis peu à peu j’ai développé mon propre style. J’étais surtout attiré par le surréalisme et le fantastique. Puis ma pratique intensive de la photographie a fini par influer sur ma façon de peindre : j’ai adopté une technique, que j’appelle le fine grain, qui donne aux couleurs un aspect légèrement grenu – comme les grains d’argent en photo.
La technique n’est pas tout; il faut bien sûr la maîtriser, mais on ne fait pas un tableau avec la technique; il faut une idée derrière, une intention précise.



Les modèles

 

Peindre c’est évacuer des choses que je porte en moi – des visions, des rêves… j’ai donc été d’emblée très attiré par le surréalisme et le symbolisme. Dans ce registre-là, j’admire Max Ernst, et Dali – mais je n’apprécie pas tous ses tableaux. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour Klimt, Schiele, Kokoschka… mais j’essaie de me démarquer et d’avoir un style personnel. Parmi les maîtres de la Renaissance, outre Léonard de Vinci et Michel-Ange, j’ai une certaine préférence pour Botticelli. Ce sont cependant aux peintres de la période baroque, en particulier Goya, que je suis le plus sensible.
Comme j’ai beaucoup voyagé tout de suite après avoir quitté l’Académie, je ne suis pas resté très lié avec les écoles artistiques qui se développaient ; je me suis toujours attaché à suivre mes propres inclinations. Je n’ai pas vraiment de position théorique en art; je dois surtout ressentir un lien profond avec ce que je peins ; ma peinture est liée au sacré, au mysticisme, aux spiritualités. Je ne suis affilié à aucune religion en particulier et cependant je suis très croyant – le terme pour cela est "syncrétiste", non? Je prends ce qui est bon dans les religions et je rejette ce qui me paraît néfaste…
Sans être religieuse ma peinture traite du sacré. Même lorsque je peins des femmes nues : j’aime le corps féminin en soi, c‘est vrai, mais au fond le sacré n’est pas loin quand on pense aux cultes anciens où le corps féminin était divinisé parce que symbole de la Terre-Mère. La femme étant celle qui porte les enfants et les allaite, c’est peut-être pour cela que je la perçois dans mon inconscient comme la continuatrice, celle par qui la vie se perpétue, et que j’aime tant la représenter dans mes tableaux…

 

 

L’art dit "abstrait"

 

Il y a certaines œuvres que j’apprécie, et d’autres qui ne me disent strictement rien. Il y a beaucoup de peintres qui font de l’abstrait parce qu’ils sont probablement incapables de faire autre chose… le problème est de discerner ceux-là des « vrais » artistes ; et on est toujours un peu méfiant avec l’art abstrait – on se dit que c’est la facilité. Mon jugement sur telles ou telles œuvres reste très personnel ; par exemple, je peux apprécier certaines harmonies de couleurs ou de formes que d’autres personnes n’aimeront pas du tout – et quand je dis "c’est du bon art abstrait" c’est une affirmation qui ne vaut que pour moi.

 


Les sources d’inspiration
 

Elles sont très nombreuses. En premier lieu la Bible – c’est une mine inépuisable. Les idées viennent également lorsque j’écoute de la musique, classique ou moderne ; quand je lis un livre, ou quand je regarde un film, il arrive aussi que tout d’un coup une idée surgisse, comme une flèche… Il ne s’agit pas de copier, de reproduire une image du film – mais les images du film font germer une inspiration. Et puis il y a les différentes mythologies. Celle de la Grèce antique me fascine depuis très longtemps – c’est presque une obsession, au même titre que celle de l’ancienne Égypte, de l’Inde… Par contre, les mythes et légendes du Nord me sont étrangers. Avoir passé quelque temps dans le Finistère n’a as changé grand-chose à l’affaire : je n’ai pas croisé d’elfes ni de korrigans, et si j’ai peint plusieurs tableaux avec des croix celtiques, c’est bien le seul motif celte qui m’ait inspiré…
En fait, chacun des pays où j’ai vécu m’a apporté quelque chose de particulier qui se retrouve d’une façon ou d’une autre dans mes tableaux, dans les couleurs ou les motifs. Chacun d’eux a nourri ma peinture – par exemple lors de mes séjours au Portugal ou en Afrique, au bord de la mer, les tableaux que je peignais étaient tout imprégnés de l’univers marin. Je représentais beaucoup de coquillages, d’hippocampes, etc. Mais il est vrai que, fondamentalement, pour moi, la mer est très importante, c’est l’origine de la vie. Les thèmes marins se retrouvent dans de très nombreux tableaux, même s’ils n’ont pas été peints au voisinage de la mer.
De toute façon, quoi que je peigne, c’est toujours mon idée qui apparaît sur la toile – par exemple, quand je suis inspiré par un passage très précis de la Bible, je ne vais pas tâcher de reproduire ce que décrit la Bible mais représenter l’idée que le passage a générée en moi. Il y a, si l’on veut, une distorsion entre l’élément de départ et la façon dont je le figure. Chacun trouve ce qu’il veut dans mes toiles ; ce sont juste des représentations intérieures. Il y a des titres pour guider les gens mais après, c’est leur imaginaire qui va fonctionner. Moi je ne dis rien… Je ne fais pas de prosélytisme!


 

La façon de travailler

 

Mes tableaux ne sont jamais très spontanés; il faut que je pense longtemps avant de passer à la réalisation concrète. Je suis très attentif aux rapports de formes, de couleurs… Je fais beaucoup d’esquisses, jusqu’à ce que j’obtienne quelque chose qui me satisfasse, qui paraisse harmonieux et signifiant. Comme je travaille beaucoup de nuit, l’aspect des couleurs en fonction de la lumière du jour n’a pas beaucoup d’importance; j’ai les couleurs dans ma tête – je veux dire par là que je ne les choisis pas en fonction de ce qu’elles sont dans la nature mais par rapport à la toile que je suis en train de peindre, à ce que je veux représenter. J’essaie toujours d’harmoniser les couleurs entre elles dans une toile. Par exemple, je peux parfaitement peindre des arbres bleus, ou noirs – de toute façon, je ne peins jamais les feuillages et les arbres, en général, se résument à des troncs et des branches nues ; ce sont des formes nettes et foncées. D’ailleurs, le vert est une couleur que je n’utilise pas ; je la trouve trop "naturelle". Je n’ai même pas de tube de vert. Et quand une teinte verte résulte d’un mélange de jaune et de bleu, c’est toujours fortuit…
Mes choix de couleur sont guidés par les motifs. En général, j’ai d’abord l’idée des figures que je vais mettre sur la toile. Le dessin vient en premier et après la couleur va "suivre" le thème du dessin. Je pense d’abord "motif", et "couleur" ensuite. Quand j’adopte une couleur, c’est en relation avec la signification symbolique du motif. La valeur symbolique de la figure et celle de la couleur choisie s’unissent pour faire sens.

 

atelier_Otto.jpg


L’interruption de six ans (1996-2002)


En 1996, la santé de mon épouse Juliana s’est beaucoup dégradée – elle était atteinte d’un cancer, qui l’a emportée deux ans plus tard. Tout cela m’a profondément affecté, et je n’avais plus aucune énergie pour peindre. Ni inspiration, ni motivation. Je peignais de temps en temps quelques icônes, pour ne pas tout à fait perdre la main. Mais je n’ai véritablement repris la peinture qu’en 2002, encouragé par ma compagne, Zoé. Le premier tableau que j’ai peint après cette interruption a pour titre Désolation: un volcan éteint, avec un arbre dénudé, cassé complètement parce que ce tableau, c’était véritablement ma renaissance. Pour dire la vérité, il avait été commencé huit ans auparavant. Le fond existait déjà. Puis j’ai commencé à ajouter une chose, à en changer une autre. Jusqu’à ce que je renonce à achever quelque chose qui n’avait plus aucun rapport avec ce que j’avais envie de faire – j’ai donc tout recommencé à zéro et peint comme si rien ne m’avait interrompu. En reprenant cette toile, c’est comme si j’annulais six années de misère. Une sorte d’exorcisme…
Ensuite j’ai enchaîné avec d’autres sujets mais ça a été très difficile. Une année sabbatique n’est pas gênante, mais six, c’est vraiment beaucoup…

 


Se séparer de ses tableaux…

 

Il m’arrive de n’avoir pas envie de vendre une toile mais hélas je dois m’y résoudre: c’est en peignant que je gagne ma vie… Je garde certaines toiles très, très longtemps, et puis un jour un amateur vient qui veut absolument acheter l’une d’elles… alors je la vends, en me disant que c’est dommage… Mais je ne refais jamais un tableau qui a été acheté, même si j’y tiens beaucoup. Une fois qu’il est parti, il est parti, point. Un tableau c’est comme un enfant, je ne veux pas le cloner…
Et puis il y a des œuvres qui sont quasi impossibles à vendre, soit parce qu’elles sont de très grandes dimensions, soit parce qu’elles représentent quelque chose de dur, de difficile à supporter pour les gens.

 

 

Les titres


E
n général, je commence à travailler à partir d’une idée, pas d’un titre. Le tableau, qui est une représentation intérieure, relève pour moi d’une évidence. Mais il n’en ira pas de même pour ceux qui vont le regarder – alors j’évite d’accumuler les tableaux sans titre qui obligent les gens à se creuser la tête en se demandant ce que j’ai voulu exprimer et je m’efforce de trouver un titre juste, qui explique un peu le tableau mais sans lourdeur. Il ne faut pas emmerder celui qui regarde! Et puis les titres sont commodes pour la rédaction des catalogues. Ça permet aux gens de se repérer facilement dans une exposition. Mais donner un titre est difficile, et il m’arrive de laisser passer beaucoup de temps, une fois le tableau achevé, avant d’en trouver un qui convienne vraiment.


 

L’évolution

 

Ce que je fais aujourd’hui est très différent de ce que je peignais à mes débuts ; mes toiles sont beaucoup plus travaillées – il y a quarante ans je faisais un tableau en trois jours, maintenant il me faut au moins une semaine, voire davantage. J’aborde chaque tableau avec une réflexion plus profonde ; et ma technique a gagné en maturité. Les compositions sont devenues plus rigoureuses, et je suis beaucoup plus critique envers moi-même. Je passe davantage de temps à bien interroger mon tableau – est-ce bien cela que je voulais peindre? Ai-je vraiment exprimé ce que j’avais en tête?
Je ne fais plus aujourd’hui de tableaux en noir et blanc comme à une certaine époque, où j’étais sans doute très influencé par la photo, que je pratiquais alors de manière semi-professionnelle. Ma période "noir et blanc" a surtout été florissante dans les années 1970, quand je vivais en Espagne, au Portugal, à Ténériffe… Là-bas les femmes sont très souvent vêtues de noir. Mon travail à ce moment-là était basé sur les forts contrastes chromatiques ; je peignais beaucoup de pêcheurs, de paysans… ça n’avait pas grand-chose à voir avec le sacré mais, pour moi, ces sujets sur la terre, la mer, ont cependant un rapport très étroit avec l’origine. Le symbolisme a commencé à émerger dans ces tableaux, puis ma peinture a ensuite évolué vers le sacré, vers des représentations plus religieuses. Et depuis, je ne me suis plus écarté de ce chemin-là. Je suis parti de la terre et de la mer pour aller vers le ciel. D’ailleurs, la terre prend de moins ne moins de place dans mes tableaux, c’est désormais l’espace, l’immensité cosmique qui en occupe la presque totalité. Et là-dedans, l’homme est devenu minuscule – un homme souvent représenté avec une barque…

 

objet-atelier_Otto.jpg
Après avoir exposé ses toiles "Autour du mythe de Médée" au Théâtre du Lierre, Otto exposera à partir du 4 juillet 2010 une vingtaine d’œuvres (tableaux récents, photomontages, et quelques photographies noir & blanc datant de ses années nomades) à la galerie Helg’Art de Lacave, dans le Lot (46) – un point géographiquement petit sur une carte, mais touristiquement très connu pour ses grottes…

 

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Publié par Yza - dans Interviews
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