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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 10:50

Écrire, c'est avant tout noircir son âme […]

Encre brute, p. 52.

 

Encre-brute TNNoire l’encre dont le poète calligraphe emplit son calame.
Noir l’or visqueux dont regorgent les sous-sols du Moyen-Orient.
Et noir à force d’être versé le sang que l’on fait couler de guerre en guerre et de tortures en exécutions sommaires. Et tout aussi ténébreux l’insu où s’originent la grâce poétique, la pulsion violente – qui assassine, emprisonne, censure, fait la guerre –, la soif de pouvoir… Obscurs encore, les vers à peine déchiffrables qu’écrit le poète et les brumes de l’ivresse dans lesquelles il va trouver ses mots… Beaucoup de nuits se mêlent et se conjuguent que dissipent la poésie, et le surgissement intermittent de Babylone en gloire, parée de ses jardins suspendus – dans les rêves du poète et dans le texte du roman.

 

À l’aube du roman une bataille perdue, un homme longuement décrit par périphrase puis un autre plus brièvement, qui lui est presque frère mais son radical contraire – un premier chapitre qui fait office de prologue, assez énigmatique qui procède par grands traits allusifs et dont les phrases surprennent en ce qu’elles rappellent les épopées anciennes. Et puis surgit le nom: Al-Majid; Abd al-Majid al-Tikriti plus connu sous le nom de Saddam Hussein. Mais qui, dans le roman, n’aura pas d’autre nom que Al-Majid, ou le Raïs une fois qu’il sera au pouvoir; on l’identifie cependant sans trop de peine à travers des références à divers événements authentiques qui ont jalonné son ascension, son règne – et sa chute. L’on reste cependant dans une sorte d’entre-deux référentiel, à mi-chemin de la réalité historique, certes bien présente mais qui, si l’on veut, "avance masquée", et de la nébulosité spatio-temporelle propre aux récits mythologiques, elle dessinée entre autres par l’absence de dates explicites et par des renvois aux tout premiers temps de l’Histoire – ceux qu’initie, par convention, l’invention de l’écriture; des temps si lointains qu’explorent seuls les archéologues et qui, attestés par de maigres vestiges, confinent au mythe, même pour eux qui procèdent par hypothèses et reconstructions. Et par ce rythme phrastique qui perdure tout au long du récit, inscrivant dans la prose les accents de l’épopée – c’est, d’ailleurs, la poésie en soi qui est omniprésente: à de multiples reprises, images, métaphores, choix des sonorités, ponctuation des phrases… portent cette prose loin au-delà de la simple narrativité qui, soit dit en passant, n’est jamais négligée – une histoire, au sens le plus romanesque du terme, est à lire et des personnages à suivre dont le sort, et l’évolution, passionnent d’emblée.

 

Face à Al-Majid, Sharif Norouz – l’ami d’enfance, le presque frère mais son radical contraire: soutenu par un père aimant et lettré, féru de poésie, quand Al-Majid était, lui, méprisé pour être un bâtard. Sharif choisissant de gagner sa vie en travaillant pour une compagnie pétrolière quand Al-Majid se fait tueur à gages. Sharif éveillé à la poésie par son père et qui un jour reçoit la grâce, l’illumination; il trace alors ses premiers vers puis continue, frénétiquement, à noircir des pages, d’une écriture serrée – d’étranges cunéiformes quasi illisibles. Al-Majid, lui, ne pourra que se rêver écrivain – toujours empêché d’écrire par quelque facteur extérieur, ne produisant rien qui fût estimable lorsqu’il écrit effectivement. Tout en proie à une jalousie rageuse portée au rouge, Al-Majid se met en quête de ce poète mystérieux dont on s’arrache les œuvres sous le manteau. Et en fait son nègre.


L’Histoire – la vraie – donne la clef du sort que connaîtra Al-Majid. Quant à Sharif? Ce n’est pas, je crois, trahir le roman que d’écrire ici qu’il survit, et avec lui la poésie, même si loin de la Mésopotamie moderne: ce dénouement ne concerne que la narration, et le roman a beaucoup, beaucoup d’autres choses à dire que le cours de son propre récit; il questionne évidemment la figure du dictateur, et celle du poète. Mais aussi la nature de l’inspiration, ce qui nourrit, et fonde la création. Et les frontières entre génie et folie. Et encore le rapport d’un peuple à son passé… Des questionnements riches, et profonds, que l’on perçoit d’autant mieux que l’on est tout de suite sous le charme d’une écriture singulièrement envoûtante.

 

 

Jérôme Baccelli, Encre brute, éditions Pierre-Guillaume de Roux, janvier 20013, 236 p. – 22,00 €.

 

À visiter: le site du roman et celui de l'éditeur. Et, sur cette page, l'e-terview de Jérôme Baccelli.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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